dimanche 28 mars 2010

La sortie d'Egypte: devenir Will Hunting

En relisant avant la fête quelques commentaires sur la fête de Pessah, je suis tombé sur une question intéressante soulevée par le Siftei Haïm. Le Siftei Haïm est un livre qui recueille les interventions du Rav Haïm Friedlander, ancien Mashguiah (directeur spirituel) de la prestigieuse Yéchiva de Poniowicz.

Elève du Rav Dessler, dont les travaux de moraliste sont connus, il reprend cette spécificité mais en y intégrant les acquis rigoureux et rationnalistes de la grande tradition d'étude lituanienne.

La question, la voici: dans la Haggada de Pessah, on lit "Et même si nous étions tous des Sages, des intelligences subtiles ou des Anciens, nous aurions encore la Mitzva de raconter la Sortie d'Egypte". Pourquoi cette phrase ? Y aurait-il quelque chose qui eût pu nous faire penser que cela aurait pu être le cas ? Qu'un Sage n'aurait plus le devoir de raconter l'épisode de la sortie d'Egypte durant le soir du Séder ?

En effet. Si la Mitzva de se souvenir de la Sortie d'Egytpte (Zakhor) s'applique à tout le monde et en tous lieux, la Mitzva de raconter (Lesaper) ne vaut que pour la nuit du Seder. Et on pourrait croire, à la vue du verset qui impose cette Mitzva, qu'elle ne s'applique qu'à celui qui n'a pas connaissance de l'événement extraordinaire qu'a constitué le passage à la liberté: "Et tu raconteras à ton fils (...) ce que D.ieu a fait ce jour-là...".

Cette Mitzva semble impliquer un échange, une transmission impliquant des faits et la découverte d'un événement historique. Quiconque connaîtrait déjà cet événement en serait donc naturellement dispensé. Un Sage pourrait donc ne pas être astreint au Seder de Pessah.
Voilà ce que veut récuser la Hagada. Car ce qui est notable dans le "Serions-nous tous des Sages,...", c'est le "Tous". Qu'il y ait des Sages à la table du Seder, cela peut arriver. Mais l'obligation qui leur serait faite d'initier l'échange et de prendre langue avec les moins sages subsisterait, on peut le comprendre aisément.

Or, ce que dit la Hagada, c'est que même s'il n'y avait à table personne d'ignorant, il faudrait malgré tout raconter l'histoire de la sortie d'Egypte. Interprétation directement confirmée par l'histoire des 5 Sages participant au Seder et discutant de la Sortie d'Egypte durant toute la nuit (Tous disposaient bien sûr d'une parfaite connaissance du sujet et n'avaient personne à qui transmettre puisqu'il est bien notifié dans ce récit que leurs élèves n'arrivèrent qu'au petit matin).

Confirmée également par la Halakha qui indique qu'une personne seule pour le Seder doit encore impérativement lire la Hagada et travailler sur l'événement de la Sortie d'Egypte.

La question est alors évidente: si cette mitzva n'est pas un travail de transmission, qu'est-ce que c'est au juste ? Un travail sur soi ? Quelque chose de plus personnel ? La réponse apportée par le Rav Friedlander repose sur une formule bien connue: "Comme s'il était lui-même sorti d'Egypte". La Mitzva n'est pas de raconter une histoire desincarné qui aurait eu lieu (ou pas) il y a plus de 3000 ans, mais d'actualiser cet événement et de trouver un moyen de le rendre vivant, c'est-à-dire nourricier pour son existence.

Ce commentaire m'a aussitôt fait penser à un magnifique film de Gus Van Sant: Will Hunting. C'est l'histoire d'un jeune travaillant comme homme de ménage au MIT, ce temple de la science aux Etats-Unis et qui, l'espace d'un travail de nuit, résout de façon incroyablement simple un problème de mathématiques en dehors de portée des meilleurs cerveaux de la planète. De fil en aiguille, son génie académique, dans toutes les matières se découvre, mais doublé d'une incapacité chronique à se projeter dans un avenir et à nouer une relation forte et équilibrée avec ses congénères et en particulier avec une femme.
Pourtant Will Hunting sait en parler. Il sait disserter sur tout. Mais il ne vit pas. Il  n'engage pas son intériorité. C'est ce que perçoit Robin Williams qui joue son psychologue dans le film:

"Donc, si je te parle d'art, tu vas me balancer un condensé de chaque livre d'art jamais écrit sur le sujet. Michel-Ange, tu sais plein de trucs sur lui. L'oeuvre de sa vie, ses aspirations politiques, lui et le pape, ses orientations sexuelles, tout le tralala ... mais je parie que ce qu'on respire dans la Chapelle Sixtine, son odeur, tu connais pas. Tu ne peux pas savoir ce ça fait de lever les yeux vers le magnifique plafond. Tu sais pas.


Si je te dis de me parler des femmes, tu vas m'offrir un topo sur les femmes que tu as le plus aimées. Il t'est peut-être même arrivé de baiser quelque fois. Mais tu ne sauras pas me décrire ce que ça fait de se réveiller près d'une femme et de sentir vraiment heureux.

Si je te faisais parler de la guerre, c'est probablement tout Shakespeare que tu me citerais: "une fois de plus sur la brèche mes amis !" Mais tu n'as pas vécu la guerre. Tu n'as jamais tenu contre toi ton meilleur ami. Tu ne l'as pas vu haleter jusqu'au dernier souffle avec un regard qui implore. 

Si je te fais parler d'amour, tu vas probablement me réciter un sonnet. Mais tu n'as pas connu de femme devant qui tu t'es senti vulnérable. Une femme qui t'ait étalé d'un simple regard. Comme si Dieu avait envoyé un ange sur terre pour toi...pour t'arracher aux profondeurs de l'enfer. Et tu ne sais pas ce que c'est d'être son ange à elle. Et de savoir que l'amour que tu as pour elle est éternel."

C'est le paradoxe maintes fois observé: connaître un concept, une notion ne suffit pas en faire une expérience. Exemple classique: Heidegger dont le statut de plus grand philosophe du XXème siècle ne l'a pas empêché de fricoter avec le parti Nazi. De façon plus triviale, savoir qu'une chose est bonne à réaliser ne nous empêche pas de procrastiner, de trouver toutes sortes d'excuses rationnelles pour ne pas la faire.
Dans un autre registre, savoir que la Shoa a existé, participer à des commémorations n'empêche pas a priori une reproduction du phénomène. Perdre quelqu'un est une chose finalement banale dans notre existence et statistiquement inévitable pour chaque homme sur terre. Mais le vivre est une expérience totalement, radicalement différente en ce qu'elle engage notre vie au plus profond de nous même.

C'est là presque tout l'enjeu du judaïsme: la Thora, le Talmud ne se lisent pas, ce ne sont pas des objets de connaissance qui doivent un jour faire l'objet d'une appréhension exhaustive. Il s'agit des supports principaux pour une expérience qui s'appelle l'Etude. S'obliger à se choisir un maître, s'imposer d'étudier en face de quelqu'un d'autre qui n'a forcément pas la même vision que nous d'un sujet de fond, c'est ça l'expérience fondatrice de la vie juive. Chacun d'entre nous peut se dire libre: après tout, nous vivons en démocratie, loin des dictatures d'antan, pour certains au sein même de la Terre d'Israël dans une structure nationale juive, bref, qui oserait dire que nous aurions encore à causer de Liberté à part pour le folklore ?

Ce n'est qu'en se confrontant à autrui, en vivant cette expérience avec ses tripes, qu'il est possible de déceler les nouvelles formes de servitude dont nous avons un devoir impératif de nous libérer.

Hag Sameah à tous et osons devenir des Will Hunting (à la fin du film bien sûr....

vendredi 22 janvier 2010

La Cacherout, ça cache la route !

Petit clin d'oeil à Manitou dans ce titre, qui utilisait cette formule pour exprimer que la volonté d'atteindre parfois un niveau de cacherout excessif dans certains milieux, pouvait nous détourner de certains impératifs bien plus cruciaux.
A ce propos, j'ai entendu une petite blague récemment exprimant parfaitement ce point de vue:

"Un Hared (craignant Dieu) célèbre décéda. Il fut, comme il se doit, accueilli avec respect par l'Assemblée d'en-haut, qui lui expliqua les modalités de son séjour dans son nouveau monde:
- Ici, bien que cela soit très différent d'en-bas, nous conservons malgré tout certaines habitudes. Par exemple, nous étudions la Thora quotidiennement. Evidemment, l'avantage c'est que nous disposons des plus grands maîtres nous permettant d'éclairer les passages les plus ardus et obscurs de notre Thora.
- Mais c'est formidable ! Je me suis d'ailleurs toujours posé 3 questions que je pensais insolubles sur l'oeuvre du Rambam (Maïmonide). Est-il disponible ?
- Mais bien entendu, nous allons le chercher.
Après quelques minutes, un homme vêtu d'un turban ainsi que d'un vêtement oriental du XIIème siècle apparut et, avec un accent certain demanda:
- Qu'est-ce que je peux bien faire pour vous ?
Le Hared dévisagea l'homme avec stupéfaction et s'adressa à son hôte:
- Vous plaisantez j'espère ? Vous ne pensez tout de même pas qu'un Séfarade soit capable de comprendre quoique ce soit aux subtilités du Rambam ?!
Le Serviteur, un peu décontenancé, tenta de passer à autre chose:
- Donc, entre autre choses, nous avons également conservé l'habitude de nous nourrir. Nous mangeons donc et nous buvons chaque jour, avec un faste spécial pour Chabbat et les fêtes.
Le Hared montra de plus en plus de scepticisme. Il demanda donc, comme le veut la coutume ici-bas, à parler au responsable. Et pas n'importe lequel, s'il vous plaît: le patron !
C'est donc avec toute la solennité et le tremblement requis qu'apparut le Maître du Monde, le Saint-Béni Soit-il.
- Heu, bonjour, vous êtes donc.....
- Le Maître du monde. Bienvenue.
- Je voulais juste savoir: on vient de me dire qu'ici on continuait à manger et à boire. Très bien mais, qui assure la cacherout ?
- C'est moi, en personne.
- Ah.... Alors, je prendrai un verre d'eau s'il vous plaît"

Je ne sais pas si tout le monde a compris, ce qui est sûr c'est que quasiment personne ne l'aurait comprise il y a 50 ans. Le verre d'eau représente en effet le risque minimum que prend quelqu'un en matière de cacherout lorsqu'il mange en dehors de chez lui. Demander un verre d'eau revient à afficher de façon explicite un doute sur le niveau de cacherout de son hôte.
On a tous entendu des histoires fameuses d'enfants ne mangeant plus chez leurs parents. Cette situation, finalement assez nouvelle dans l'histoire du peuple juif est due à deux choses:
- Le fait que des enfants soient désormais plus pratiquants que leurs parents (depuis la Haskala, c'était plutôt l'inverse qui s'est produit jusqu'aux années 60, cf. le dernier film des frères Coen "A Serious Man" )
- Le fait que la pratique orthodoxe devienne, en tous cas chez certains Baal-Techouva (les personnes qui renouent avec le joug des Mitzvot), assez peu nuancée alors que la Halakha sait faire preuve de beaucoup de subtilité.

Bien entendu, il n'est pas question d'aller manger de la viande non-cacher, quel que soit le respect dû aux parents. Mais entre la viande interdite et le verre d'eau, n'y a-t-il pas un juste milieu qui permette de respecter la cacherout autant que le respect que l'on doit à son prochain et d'autant plus si ce sont ses parents ?

Je n'ai pas de réponse définitive à cette question compliquée qui implique d'être confiant dans sa pratique des Mitzvot, au clair avec la pression sociale qui parfois nous oblige à être plus royaliste que le roi et sérieux quant aux fondements halakhiques de certaines attitudes.

Mais j'ai vu un jour un rabbin orthodoxe manger un dimanche lors d'un brunch chez des personnes qui avaient tout acheté Cacher mais dont les ustensiles pouvaient parfois être utilisés avec des aliments non-cacher (du fromage non surveillé par exemple).
Je lui ai posé la question et sa démarche est la suivante: "nous sommes dimanche. Je sais que c'est un couple qui ne cuisine pas Chabbat. Je suis donc certain que ses ustensiles n'ont pas été utilisés pendant plus de 24h. A partir de là s'applique la règle de "Noten Taam Lifgam" qui induit que la nourriture cuisinée avec ces ustensiles est permise "a posteriori". Dans certains cas où des notions de respect des efforts de la personne sont en jeu, où il serait pire pour leur judaïsme que je ne mange pas, il me semble qu'on peut y manger."

--> Plus d'infos sur "Noten Taam Lifgam" dans cet ancien post

Tout le monde ne sera évidemment pas en accord avec ce comportement, mais il illustre malgré tout qu'il y a des subtilités (mais est-ce vraiment une surprise ?) dans la Halakha qui nous imposent de l'étudier réellement afin de pouvoir envisager auprès d'autorités reconnues les situations complexes.

Peut-être que Dieu n'est pas un garant suffisant de la cacherout du ciel et qu'il n'est pas suffisament susceptible pour se vexer. Encore faut-il le démontrer du point de vue la Halakha.

dimanche 6 décembre 2009

Hanoukka: l'anti-révolte du Ghetto de Varsovie

Comme j'aime à le dire de temps en temps, le judaïsme est subversif. Il percute nos idées assimilées de longue date, y compris les plus évidentes et y compris celles se propageant à grande vitesse au sein de la communauté juive. 


La fête de Hanoukka et ses commentaires nous donnent l'occasion de regarder d'un oeil critique un des événements les plus consensuels de ladite communauté: la révolte du Ghetto de Varsovie.
Les faits sont connus: début 1943, alors que les déportations nazies ont déjà envoyés vers les camps de la mort plus de 300 000 Juifs du Ghetto, un groupe d'insurgés choisit de prendre les armes et de résister. Le 19 avril, les SS prévoient de reprendre la main en 3 jours; ce n'est que le 16 mai que la révolte est écrasée.

Du point de vue symbolique, cette révolte a été magnifiée par toutes les institutions, à commencer par l'Etat d'Israël, voulant lutter contre l'idée que les Juifs avaient été menés "à l'abattoir comme des moutons" (nous reviendrons sur cette expression). Lors de l'institution d'un jour de commémoration de la destruction des Juifs d'Europe en 1951, le nom complet défini a été Yom HaShoah veHaGuevoura, Jour de la Shoah et de l'Héroïsme, pour bien rappeler aux premiers citoyens israéliens que leur attitude ne pouvaient que s'inspirer des héros du Ghetto afin d'éviter une nouvelle Shoah et rejeter toute attitude néfaste de passivité.
La révolte du Ghetto de Varsovie est également commémoré tous les ans par les institutions juives à travers le monde (notamment par le CRIF en France) avec un champ sémantique similaire: "ne pas se laisser faire, prendre les armes, résister et ne plus se résigner comme l'ont fait de trop nombreux Juifs dont le comportement a été façonné par l'exil, les persécutions et parfois l'intellectualisme".

Maintenant une question: que peut-on dire de la Révolte du Ghetto de Varsovie si l'on se place du point de vue du judaïsme et de la tradition juive ? Quelle place le judaïsme accorde-t-il à l'héroïsme du type de celui qui a été déployé par Anielewicz et les siens ?

Appuyons-nous, une fois n'est pas coutume, sur le commentaire de Yeshayaou Leibowitz sur la fête de Hanoukka (in. Les Fêtes Juives, éditions du Cerf). D'abord, il rappelle qu'il existe différentes sortes d'héroïsme. Celle qui est valorisée par la tradition, c'est celle consistant chez un individu à "faire triompher la conscience de ses obligations sur ses tendances naturelles et sur les pulsions qui agissent en lui". Conception de l'héroïsme bien mise en évidence par le célèbre aphorisme de Ben Zoma dans les Pikei Avot (4;1): "Ezehou Guibor ? Hakovech ete Ytzro" "Qui est le héros ? Celui qui maîtrise son instinct".
A côté de cela, l'héroïsme guerrier, la bravoure au combat, ne recueillent pas d'estime particulière de la part de la tradition juive, même si la guerre est un phénomène auquel elle s'intéresse logiquement. Leibowitz remarque même que l'héroïsme guerrier "est la forme d'héroïsme la plus triviale. C'est un fait empirique, en effet, que l'on rencontre fréquemment cette bravoure chez les hommes de toutes les civilisations, dans toutes les sociétés et à toutes les époques historiques".


Prendre les armes, c'est bien, mais ce n'est pas vraiment ce que la Thora impose lorsqu'elle nous demande d'être des héros. Plus prosaïquement, c'est de développer "les qualités qui consistent à maîtriser son appât du gain, du pouvoir, des honneurs ou de sa libido sexuelle (...) ces formes d'héroïsme, méprisées parce que difficile à atteindre, ne jouissent pas d'une grande attention dans les institutions éducatives où nous élevons et formons nos enfants."


Il y a donc une forme de malaise à vouloir absolument présenter une révolte désespérée, mais somme toute "classique", comme le paradigme de l'essence du judaïsme et d'un peuple juif fier de lui, libéré de ses réflexes culpabilisants.

Mais allons plus loin: n'y avait-il pas un devoir de mourir dignement ? N'est-ce pas scandaleux pour un peuple de se laisser "mener à l'abattoir" ? Leibowitz rappelle d'où vient cette expression. C'est le prophète Isaïe qui la prononce. Lorsqu'il décrit avec force le "serviteur de Dieu", caractérisé par des attributs qui sont considérés comme des vertus: "Maltraité, injurié, il n'ouvrait pas la bouche, pareil à l'agneau que l'on mène à l'abattoir, à la brebis silencieuse, une brebis muette devant ceux qui la tondent, il n'ouvrait pas la bouche"(Is 53,7)
Leibowitz ne méconnaît pas l'incompréhension, voire le mépris dont ses populations non combattantes ont été l'objet, face cachée de la glorification des révoltés du Ghetto. Mais il la défend. Mieux, il la place à un niveau éminent:
"Relevons, une fois encore, l'un des signes les plus négatifs de notre situation psychologique, spirituelle, intellectuelle et morale dans ce fait qu'il y a parmi nous des gens qui rougissent du fait que nos pères et nos frères ont été assassinés en nombre considérable comme "bétail à l'abattoir", expression qui, aux yeux de la génération qui a créé l'Etat d'Israël en 1948, passait pour insultante et outrageante, considérant cette attitude comme l'expression de la conduite juive diasporique dont nous nous serions affranchis en revenant à la conception de l'héroïsme de nos ancêtres. Il nous faut ici réfléchir et contester avec la plus grande énergie cette tentative de critiquer des millions de juifs, hommes, femmes et enfants disparus dans la Shoah, parce qu'ils seraient allés à la mort sans combattre. En vérité, il n'y a pas de plus grande erreur que celle-là (...). Nous ne pouvons pas occulter le fait décisif que ces Juifs ont offert leur âme et sacrifié leur vie à cause de leur reconnaissance de leur devoir à l'égard de Dieu et de sa Thora. Bien sûr, chacun a le droit de ne pas s'identifier à cette métaphore du prophète Isaïe, mais que la chose soit claire, tout individu qui considère avec mépris ces millions de héros juifs qui sont allés à la mort tels "du bétail à l'abattoir" au nom d'une conception de la bravoure qui appartient à un domaine totalement différent ne peut se référer à des sources juives. Il est bon que cet homme sache que, par cette façon de voir, il s'associe à une conception de l'héroïsme partagée par les pires, et les plus misérables individus de la Gentilité, Gentilité où, au demeurant, ne sont pas rares ceux qui connaissent le sens véritable de la bravoure."

Essayons d'approfondir ce que dit Leibowitz: la résistance, du point de vue juif, s'incarne autrement que par le recours aux armes. Elle s'incarne par des comportements largement occultés par l'historiographie actuelle sur la Shoah, mais néanmoins extrêmement puissants. Il s'agit d'une résistance spirituelle, telle que celle minutieusement rapportée par des livres rares, tels que Responsa from the Holocaust ou Célébrations dans la tourmente (ed. Verdier). Résistance ardente de ces Juifs qui, au péril de leur vie, maintenaient ici le jeûne de Kippour, conservaient là contre toute explication rationnelle une volonté de respecter les prescriptions liées aux fêtes juives ou de ce Rabbi Hassidique qui le jour de Simhat Thora insista pour qu'avec ses hassidim, ils dansent au fond des fosses creusés pour eux par les nazis, en l'honneur de la Thora.

Porter au pinacle une démarche héroïque de bravoure guerrière qui n'a jamais rattaché son geste à un élan faisant référence à l'héritage spirituel du peuple juif (comme le démontre l'exemple de Marek Edelman, chef de la révolte après la mort d'Anielewicz, pour qui Israël, la Thora ou le peuple juif n'ont jamais eu aucune signification) est donc une forme de trahison envers ces millions de juifs dont l'intensité existentielle plus discrète a été nettement plus décisive pour la survie du peuple juif.

Difficile à entendre, compte-tenu de l'unanimité qui règne autour de la révolte du Ghetto... et pourtant, si la fête de Hanoukka nous enseigne quelque chose, c'est bien deux choses:
1) d'abord si l'on regarde attentivement, ce n'est certainement pas une lutte entre Juifs et Grecs. Mais avant tout une véritable guerre entre Juifs fidèles au message de la Thora et Juifs hellénisés. La guerre commença en effet lorsque Mattitiaou tua un Juif hellénisé qui avait osé faire un sacrifice à un Dieu de l'Olympe.
2) ensuite, que la lutte armée n'est valorisée que si son fondement s'identifie à une authentique volonté de  faire vivre le message divin et l'héritage spirituel d'Israël. Témoin, la réticence avec laquelle les Sages de la tradition ont intégré la victoire militaire dans la célébration de la fête de Hanouka: mise en avant exclusive dans le Talmud et dans le rite du miracle de la fiole, refus d'intégrer le livre des Maccabées dans le canon biblique, etc...

Si nos dirigeants et intellectuels veulent être fidèles au message de Hanoukka et de la tradition juive en général, peut-être devraient-ils reconsidérer la façon dont ils exploitent et interprètent certains pans de l'histoire de notre peuple, à commencer par la Révolte du Ghetto de Varsovie.

mercredi 28 octobre 2009

le Rav Adin Steinsaltz, une personnalité inclassable

Le Rav Adin Steinsaltz est connu à travers le monde pour son édition traduite du Talmud de Babylone. D'abord en hébreu (le Talmud étant majoritairement en araméen), puis en anglais, russe, espagnol et bien sûr français.
Il était à Paris cette semaine à l'occasion de la sortie d'un nouveau volume traduit en français: le traité Makot. Dimanche 25 octobre, il a participé à un débat avec Jacques Attali modéré par le rabbin Josy Eisenberg.

Jacques Attali qui est devenu la nouvelle cible des fascisto-bourrins de la Ligue de Défense Juive et qui reçoit aujourd'hui des menaces de mort pour des propos avec lesquels on peut être en désaccord partiel mais qui ont le mérite de montrer que certaines institutions ne savent pas traiter ce problème autrement que de manière epidermique. Et qui devraient peut-être réagir de façon plus active aux attaques un peu indignes dont il est l'objet en ce moment.

Mais ce n'était pas le sujet. L'idée étant de réflechir à l'avenir du peuple juif et de l'Etat d'Israël. Devant cette gigantesque question, on retrouve d'abord la touche d'humour malicieuse qu'on connaît chez Adin Steinsaltz: "Finalement, il n'y a que deux endroits où le peuple juif a des problèmes à résoudre: en Israël et en Diaspora !"
Mais on reconnaît également son audace lorsqu'il ose parler de la disparition de l'Etat d'Israël: "Il y eut dans l'histoire de nombreux cas d'indépendance politique juive en terre d'Israël. Les royaumes de Juda et d'Israël, qui ont tous les deux disparus. Aujourd'hui l'Etat d'Israël est une nouvelle forme d'indépendance politique juive. Personne ne souhaite sa disparition. Mais si cela arrivait, l'important c'est de préserver l'avenir du peuple juif. C'est cela qui importe et de tous temps."
Je qualifierais cette sortie de Leibowitzo-Habadnik. Proche de Leibowitz qui, s'il attachait une grande importance à l'existence de l'Etat d'Israël, n'en faisait pas une valeur sacrée qu'il faudrait idolâtrer sans recul critique ni analyse à froid. Et quand on veut sauvegarder quelque chose qui nous est cher, il devient fondamental d'imaginer que ce quelque chose peut disparaître un jour si nous ne créons pas les conditions requises à sa pérennité.
Habadnik (du mouvement Habad, Loubavitch, duquel le Rav Steinsaltz est très proche), parce qu'il met l'accent avant tout sur l'existence du peuple juif et sur la conviction que chaque Juif compte, quel que soit son niveau de pratique religieuse ou de proximité avec la tradition.

Sur les conversions, la sortie d'Attali a été moins remarquée que celle sur l'antisémitisme mais elle est peut-être plus cruciale: Attali pense que pour que le peuple juif s'en sorte, il faut atteindre une sorte de masse critique qu'il évalue à 200 millions de personnes. Une seule solution pour y arriver: la conversion massive.
A cela, le Rav Steinsaltz répond de différentes façons. D'abord par une petite parabole: "Lorsque vous voyez un chat, vous reconnaissez un chat. Si vous lui coupez les oreilles, vous avez quand même toujours un chat devant vous. Si vous lui coupez les pattes, c'est encore et toujours un chat. Et ainsi de suite. En revanche, quand on vous demande de dessiner un chat, vous ne le dessinez pas sans pattes, sans oreilles et sans moustache. Pour un Juif c'est pareil. Vous ne pouvez pas demander à un quelqu'un qui veut devenir Juif de s'affranchir de toutes les caractéristiques qui s'appliquent à un Juif, quand bien même de nombreux "Juifs de naissance" s'en seraient affranchis"

Ensuite en invoquant l'histoire et répondant à Jacques Attali qui affirmait que les conditions de conversion étaient jadis beaucoup moins contraignantes qu'aujourd'hui. Auparavant dit le Rav Steinsaltz (disons jusqu'au 19ème siècle et en cela il rejoint encore Leibowitz), un Juif qui se convertissait rentrait nécessairement dans un peuple bien distinct des autres peuples et acceptait de facto de prendre sur lui l'ensemble des pratiques de vie du peuple juif et notamment les Mitzvot. Ce n'est plus le cas du tout aujourd'hui. L'époque étant différente, les conditions de conversion changent nécessairement. Ce qui n'empêche pas, est intervenu Josy Eisenberg, de considérer que le mouvement de rigidification des conversions avait peut-être poussé le balancier un peu fort et qu'il ne serait pas idiot de le reconsidérer.

Lundi 26 octobre, le lendemain donc, le Rav Steinsaltz était à la synagogue de Boulogne pour le premier dîner organisé par la toute nouvelle Association des amis du Rav Steinsaltz. Soirée très sympathique, ponctuée par plusieurs interventions, dont celle du Rav à propos du nouveau traité traduit en français, le traité Makot.
Il ne fallait pas se méprendre: malgré l'ouverture évidente du Rav Steinsaltz, son intérêt pour mille choses et sa propension à communiquer sur le judaïsme avec pédagogie, Adin Steinsaltz ne perd pas de vue le caractère subversif du Talmud et ça c'est une très bonne nouvelle.

Un petit exemple: le traité Makot parle notamment des punitions qu'un déclaré coupable est censé encaisser. Outres les amendes et compensations pécuniaires, le Talmud connaît la peine de mort (même si dans les faits, sa mise en pratique est quasiment exclue) et la flagellation.
En droit pénal, le Talmud ne connaît pas la prison. Et Adin Steinsaltz de justifier cela: "A quoi sert la prison ? A ce qu'une personne ne recommence pas son crime ? Mais si quelqu'un tue sa belle-mère, il n'aura aucune raison de recommencer ! A ce qu'il devienne une personne meilleure ? Pas gagné vu que les plus grands bandits ont fait leur principale formation en prison au contact d'autres détenus. Les coups de bâtons, c'est plus rapide et certainement plus efficace".
Evidemment, tout cela dit de façon humoristique mais montrant bien que l'étude de Talmud ne supporte aucune évidence, même pas celle consistant à refuser les châtiments judiciaires corporels au nom d'une certaine "dignité" de l'homme. Et de se rappeler que plus de 30 ans après la parution de Surveiller et Punir de Michel Foucault qui a été fondateur en la matière, les lieux d'études du Talmud sont encore des endroits où on réflechit à ce que veut dire "punir". Ainsi qu'à la façon dont la prison et plus généralement la volonté de surveillance généralisée de nos sociétés modernes ont privé de liberté non seulement les prisonniers mais également chacun d'entre nous.

Le Rav Adin Steinsaltz est inclassable mais après l'avoir écouté on se dit que deux choses le font véritablement "vivre": l'avenir du peuple juif et la capacité qu'a l'homme d'être libre.

lundi 21 septembre 2009

La réaction philosémite de Ivan Segré - le début d'un vrai débat ?


Deux ouvrages sont parus en mai 2009 aux éditions Lignes, signés de la main d'un même auteur: Ivan Segré.

Ces deux ouvrages, La réaction philosémite ou la trahison des clercs et Qu'appelle-t-on penser Auschwitz sont en complet décalage avec des positions qu'on croyait bien établies dans le champ intellectuel français sur l'antisionisme, l'antisémitisme, la place de l'Etat d'Israël ou encore la place qu'occupe la Shoah dans l'histoire de l'Occident. 

Passons pour l'instant sur Qu'appelle-t-on penser Auschwitz, livre que j'ai pourtant préféré et qui est d'une portée spéculative peut-être plus essentielle pour notre société que La réaction philosémite.
Mais ce dernier est comme un pavé dans la mare d'un débat qui s'est comme cristallisé depuis la deuxième intifada et le 11 septembre. Rappelons les forces en présence.

Depuis ces deux événements, des actes antisémites ont été commis sur le territoire français et une forme d'islam radical a repris les thèmes éculés de la propagande antisémite du siècle dernier.
La réaction de certains intellectuels, Juifs pour la plupart, a été massive et diffusée par de nombreux canaux, "communautaires" et nationaux, écrits et audiovisuels, sous formes de débats et d'articles. Certains, tel Tariq Ramadan, ont voulu y voir une unité doctrinale, essentiellement marquée par la judéité de la plupart de ces auteurs. Bizarrement, certains membres de la communauté juive ont également eu ce réflexe d'amalgame: "que vivent tous ceux qui prennent la défense d'Israël et des Juifs ! Ne soyons pas trop regardants sur la marchandise, l'essentiel c'est de trouver des alliés en cette période difficile !"

Là où Ivan Segré innove, c'est qu'il veut justement regarder dans le détail à quoi correspondent ces soutiens. Est-ce véritablement une défense d'Israël ? Ou plus subtilement une défense du mode de vie occidental (voire chrétien) à travers la défense d'Israël ?
Puisqu'ils sont appelés "communautaires", peut-on réellement tenir que ces intellectuels prônent dans leur argumentaire le retour aux valeurs de la tradition juive ? Ou celles-ci sont-elles finalement aux abonnés absents ?
N'y aurait-il aucune différence de fond entre un Raphaël Draï et un Shmouel Trigano ? Ou entre un Alain Finkielkraut et un Bernard-Henri Lévy ?
Ce débat est important car il devrait irriguer toute réflexion se voulant robuste sur la communauté juive et ses dirigeants: le CRIF prend-il en considération les accointances idéologiques avec une droite française ultra-conservatrice de certains défenseurs d'Israël ? N'y a-t-il pas un risque de long terme pour les Juifs et Israël à vouloir assimiler tradition du judaïsme et  valeurs de l'Occident ?

On peut discuter et pointer telle ou telle faiblesse de l'ouvrage d'Ivan Segré. Mais assimiler celui-ci à un nouveau "Protocole des Sages de Sion" ? C'est pourtant l'audace fumeuse à laquelle s'est livrée Actualité Juive sous la plume de Franklin Rausky. Comparaison qui appelait une réponse d'Ivan Segré, que vous trouverez ci-après dans ce blog, en espérant que celle-ci puisse cette fois lancer un vrai débat sur ce sujet passionnant et crucial.

Réponse à un "intellectuel" français
Dans le numéro d'Actualité Juive daté du 3 septembre est paru le compte-rendu d'un livre dont je suis l'auteur, La réaction philosémite ou la trahison des clercs (Lignes, 2009).


Voici ce qu'on pouvait lire sous le titre "Un inquiétant manifeste anti-intellectuel": "Ce troublant plaidoyer vise à prouver que de nos jours, la pensée réactionnaire, contre-révolutionnaire, anti-progressiste a changé de visage : après avoir été le fer de lance de la « réaction antisémite », elle devient depuis quelques années l’expression d’une « réaction philosémite » associant la défense de l’occident, du capitalisme et, last but not least, du sionisme. Parmi les intellectuels accusés de participer à cette sinistre entreprise de volte face idéologique : Raphaël Draï, Shmuel Trigano, Alexandre Adler, Alain Finkielkraut, Pierre André Taguieff, Orianna Fallaci, Robert Misrahi ! L’auteur polémique avec ses adversaires, analysant quelques phrases prétendues représentatives de cette « réaction philosémite » et pro-sioniste. Bref, voici une nouvelle et inédite version du « Protocole des Sages de Sion » : un mythe conspirationniste et démonologique du début du XXe siècle !".

Le texte est signé Franklin Rausky. Monsieur Rausky est universitaire, il sait lire, du moins on doit le supposer, comme on doit supposer qu'il a effectivement lu l'ouvrage dont il parle. Examinons pourtant la question. Le livre La réaction philosémite ou la trahison des clercs est bel et bien une critique des intellectuels cités ici, à l'exception de Raphaël Draï, puisque loin de le critiquer, je rends hommage à son livre Sous le signe de Sion (Michalon, 2001). Pourquoi lui rends-je hommage ? Parce que Raphaël Draï, à la différence des ci-après nommés, ne confond pas la défense d'Israël avec la défense de l'Occident. La trahison des clercs dont il s'agit dans mon ouvrage, c'est en effet cela: le fait que des intellectuels se réclament de la "lutte contre l'antisémitisme" et de la "défense du sionisme" pour diffuser des idées qui contredisent les valeurs du judaïsme. Autrement dit, je leur reproche de ne pas se placer sous le signe de Sion. Et c'est pourquoi je "polémique" avec eux, analysant "quelques phrases" que je juge précisément "représentatives", ou symptomatiques.

Je critique donc Shmuel Trigano, qui écrit par exemple, au sujet du livre Saint Paul du philosophe Alain Badiou: « Il est étonnant de constater avec quelle facilité Alain Badiou, pourtant réputé libertaire et gauchiste, va jusqu'à entériner toute la doctrine de Paul, jusques et y compris sa théorie sexiste concernant le statut de la femme. Défendant le voilement de la femme que préconise Paul, signe d'une "acceptation de la différence de sexes" (sic), il estime qu'elle a pour sens "que soit manifeste que l'universalité de cette déclaration inclut des femmes qui entérinent qu'elles sont femmes" » (L'é(xc)lu. Entre Juifs et Chrétiens, Denoël, 2003, p. 112). Or ce n'est pas Paul qui préconise "le voilement de la femme", c'est la tradition juive. Paul, lui, prend position dans le débat chrétien, notamment contre l'apôtre Jean, pour soutenir l'idée que la conversion au christianisme n'oblige pas le juif à rompre avec sa pratique religieuse. Toujours est-il que Shmuel Trigano, lui, juge que l'obligation pour une femme de recouvrir sa chevelure n'est autre qu'une "théorie sexiste", et qu'un philosophe digne de ce nom devrait s'en indigner.


Je critique Alain Finkielkraut qui, lors d'un débat avec Benny Lévy, a pris position pour l'interdiction du voile islamique et de la kippa juive dans les écoles, arguant que, selon lui, il s'agit d'abord de se distinguer des "opposants à toute mesure répressive" qui défendent "la laïcité du "oui" aux diverses modalités de la vie effective: le voile, la kippa, la casquette retournée, le piercing, le portable, le pantalon baggy et le nombril à l'air" (Le Livre et les livres, Verdier, 2006, p. 91). Outre que Alain Finkielkraut élude l'essentiel, à savoir que cette loi n'est peut-être pas aussi innocente qu'elle n'y paraît, d'autant moins que l'interdiction en question ne porte nullement sur "le piercing, le portable, le pantalon baggy ou le nombril à l'air", mais sur le voile islamique et la kippa juive, le foulard et la casquette (retournée ou pas), seuls visés par l'interdiction républicaine en termes de vêtements, et outre qu'Alain Finkielkraut ne mentionne d'autres signes religieux, dans sa liste, que juif et musulman, on s'interroge: est-il pertinent de comparer la "kippa" au "piercing", au "portable", au "pantalon baggy" ou au "nombril à l'air" ? Certes, ce fut à l'origine une intervention orale, mais elle est ensuite publiée sous la forme d'un livre, Le Livre et les livres, précisément. L'orateur s'est donc relu. Alain Finkielkraut est aussi écrivain, il pèse ses mots.


Je critique Alexandre Adler, qui écrit par exemple, dans L'odyssée américaine (Grasset, 2004): "Tout le monde sait que la capitale du monde juif aujourd'hui n'est ni Jérusalem, qui reste une ville enserrée par le monde arabe immédiatement dans ses murs, ni même Tel Aviv qui représente presque une étape intermédiaire, mais bien New York"  (p. 280). Telle est la révolution copernicienne que nous propose Alexandre Adler: "l'odyssée américaine" est au centre "du monde juif", comme le fut hier, pour les juifs hellénisés, l'odyssée athénienne.


Je critique Pierre André Taguieff qui, dans son livre Les fins de l'antiracisme (Michalon, 1995, p. 98), rend hommage au pape Pie XI et au Vatican pour leurs "textes de combat contre le nazisme de 1937-1939", et conclut: "Faut-il ajouter que la monstruosité nazie, en conduisant l'Eglise à prendre nettement position contre l'antisémitisme, a provoqué un tournant d'une extrême importance, en permettant l'instauration d'un dialogue judéo-chrétien ?". Mais en guise de "textes de combat" contre l'antisémitisme nazi, Pierre André Taguieff ne peut nous donner à lire qu'une simple "déclaration de Pie XI du 6 septembre 1938, à un groupe de pèlerins belges", dans laquelle le pape convient que "l'antisémitisme est inadmissible". En outre, Pierre André Taguieff ignore, ou feint d'ignorer que Pie XII, qui succède à Pie XI en 1939, n'a pas dit un mot sur l'extermination des Juifs, même pas "à un groupe de pèlerins belges". Enfin voici ce que dit Hanna Arendt des "textes de combat" du Vatican pendant la guerre : "Les faits eux-mêmes sont indiscutables. Personne n'a nié que le pape possédait toutes les informations utiles sur la déportation nazie et la "réinstallation" des Juifs. Personne n'a nié que le pape s'était bien gardé d'élever la voix pour protester lorsque, durant l'occupation allemande de Rome, les Juifs, y compris les Juifs catholiques (c'est-à-dire ceux qui s'étaient convertis au catholicisme) furent raflés jusque sous les fenêtres du Vatican, et dirigés vers la solution finale". Est-ce donc cela la manière dont l'Eglise a pris "nettement position contre l'antisémitisme", selon Pierre André Taguieff ?


Je critique Orianna Fallaci qui écrit, dans La force de la raison (éditions du Rocher, 2004), que « l'abattage halal est barbare », et précise : "Il l'est, je suis désolée de le dire, dans la même mesure que l'abattage shechitah. C'est-à-dire le judaïque, qui a lieu d'une façon identique et consiste à égorger les animaux sans les étourdir au préalable, de sorte qu'ils meurent à petit feu. Très lentement, en se vidant de leur sang. Si tu n'y crois pas, va dans un abattage shechitah ou halal, et observe cette agonie qui n'en finit plus. Qui s'accompagne de regards déchirants et s'achève seulement quand l'agneau ou le veau n'a plus une goutte de sang. Ainsi, la chair est devenue "pure", bien blanche, pure... » (P. 51-52). On connaît les risques qui pèsent aujourd'hui en Europe sur la liberté de pouvoir pratiquer l'abattage rituel, et même d'importer des viandes abattues rituellement. Je la critique aussi parce qu'elle écrit, à propos de la manière dont le Coran s'approprie le patriarche Abraham: "Et il va de soi que si j'étais juive, je n'en pleurerais pas. D'après moi, mieux vaut perdre que s'être trouvé un patriarche prêt à égorger son propre enfant pour la gloire de Dieu" (p. 162). Je la critique encore parce qu'elle écrit, au sujet du négationnisme de Faurisson et Amaudruz, que leur "révisionnisme" est une manière de "revoir l'Histoire, c'est-à-dire la raconter d'une façon différente de la version officielle" (p. 27).


Enfin je ne dis mot de Robert Misrahi, si ce n'est que je cite un texte de lui paru dans Charlie Hebdo en octobre 2003, dans lequel il rend hommage à la journaliste italienne en ces termes: "On découvre ainsi qu'Orianna Fallaci est non seulement une authentique femme libre athée et progressiste, indépendante et courageuse, mais qu'elle est aussi un véritable écrivain". Je n'ai pas les mêmes goûts que Robert Misrahi en matière de littérature, est-ce un crime "anti-intellectuel" ?


Bref, on l'aura compris, je malmène les idoles du professeur Rausky et, au-delà, d'un certain judaïsme libéral et universitaire français. On me répond que je suis l'auteur d'un "mythe conspirationniste et démonologique". A ceci près, donc, que ces "quelques phrases", je ne les ai pas inventées.

Ivan Segré

jeudi 10 septembre 2009

Le Rav Elie Kahn z''l, un homme Entier

Il y a environ un an de cela, un peu avant les fêtes de Tichri 5769, nous avons eu la désagréable surprise d’apprendre le décès du Rav Elie Kahn à l’âge de 51 ans.

Les familiers du site Cheela.org savent bien évidemment qui était le Rav Kahn. Fondateur du site et son principal animateur, il n’a jamais ménagé sa peine pour répondre sur Internet à des centaines, voire des milliers de questions halakhiques, de la plus simple à la plus pointue, de la plus grave à la plus saugrenue parfois.
Une des ses caractéristiques principales, c’était le ton des réponses : toujours précis, poli et souvent avec une touche humoristique très appréciée de ses lecteurs. Mais plus que la forme, le contenu de ses réponses était aussi très spécifique. En véritable Possek (décisionnaire), il prenait garde à toujours être mesuré dans ses réponses : dans les 4 coudées de la halakha, en prenant garde à offrir une réponse adéquate au profil de son interlocuteur.


Le Rav Amital, lors de l’enterrement du Rav Kahn a dispensé un enseignement très frappant pour tout juif confronté au « monde extérieur », qui ne veut pas subir celui-ci mais qui souhaite s’y frotter en essayant d’intégrer ce qui paraît le plus essentiel et constructeur pour l’existence humaine.
Le Rav Amital très ému, raconta que peu avant son décès, le Rav Kahn l’appela pour lui dire à quel point son commentaire d’une page de Talmud l’avait réconforté. Sur le moment, le Rav Amital n’y fit pas attention, plutôt concentré sur la douleur de son interlocuteur.
Mais il se remémora l’événement lorsque le Rav Kahn quitta ce monde. Car le commentaire du Rav Amital portait sur un passage tout à fait particulier du Talmud, un de ceux qui fleurissent dans les « anthologies du Talmud » et qui est régulièrement rappelé pour expliquer la spécificité du judaïsme. Ce passage c’est le suivant:

- Baba Metsia 59b -

« On enseigne dans une Mishna : un four fabriqué en tuiles découpées et liées avec du sable n’est pas soumis aux règles de pureté et d’impureté selon Rabbi Eliézer. Les autres sages pensent le contraire. C’est ce qu’on appelle le four d’Akhnaï (…). Une braïta enseigne : ce jour-là, Rabbi Eliézer répondit à toutes leurs objections, mais les sages n’en acceptèrent aucune.
Il leur dit alors : «Si la loi est comme moi, que ce caroubier le prouve !»
Le caroubier se déracina et parcourut cent coudées. Et selon certains, quatre cent coudées.
Ils lui dirent : «On n’apporte pas de preuve d’un caroubier !»
il dit alors : «Que ce courant d’eau prouve que j’ai raison», et l’eau remonta le courant.
Ils répondirent : « on n’apporte pas de preuves d’un courant d’eau !»
«Que les murs de la maison d’étude le prouvent ».
Les murs commencèrent à s’effondrer quand Rabbi Yéhochoua les apostropha et leur dit :
«Si des sages se disputent au sujet de la loi, de quoi vous mêlez-vous ? »
Les murs ne tombèrent pas, par respect pour Rabbi Yéhochoua et ne se redressèrent pas, par respect pour Rabbi Eliézer.
Il leur dit : «Que les cieux le prouvent !»
Alors, une voie céleste sortit et dit : «Qu’avez-vous contre Rabbi Eliézer ! La loi est toujours comme lui ! »
Rabbi Yéhochoua se redressa sur ses jambes et dit : «La Torah n’est pas dans les cieux !» (Deutéronome, chapitre 23).

Quelle en est la signification ? Rabbi Jérémie dit : «La Torah a déjà été donnée au mont Sinaï; nous n’avons donc pas à tenir compte d’une voie céleste, car il est écrit, selon la majorité, on tranche la loi».
A ce moment-là, Rabbi Nathan rencontra le prophète Elie et lui demanda : «Que dis le Saint béni soit-Il maintenant ? Il lui répondit :
«Il rit en disant : Mes enfants m’ont vaincu, mes enfants m’ont vaincu !»
(Traduction Akadem)
En général, ce texte est régulièrement cité pour montrer la distance qu’opère le judaïsme avec la transcendance divine et qu’à certains égards, notamment sur la question de la place de l’homme dans le monde, il s’agit peut-être de la « religion » la plus proche de l’athéisme du fait de l’importance qu’elle donne aux réalisations de l’homme dans ce monde et aux responsabilités qui lui incombent, sans être oppressé par la présence de Dieu.
Mais on parle rarement du fond du problème : le four d’Akhnaï (c’est le nom du four en question) est-il soumis aux règles de pureté et d’impureté ? Est-ce véritablement cette discussion picrocholine qui vit s’opposer spectaculairement ces deux camps ? Au point que l’un d'eux (Rabbi Eliezer) se retrouvât 'excommunié' et isolé de ses collègues ? Quelle est en réalité la question ?

Reprenons.
Un four entier est soumis aux règles de pureté et d’impureté.
Un four cassé et fait de débris épars n’est pas soumis aux règles de pureté et d’impureté.
Le four d’Akhnaï est spécial en ce qu’il possède à la fois les caractéristiques du four entier et du four cassé. Il est fait de plusieurs morceaux (les tuiles découpées du texte). Mais il apparaît tout de même comme entier (car les tuiles sont liées avec du sable). Il est capable de remplir son rôle, sa fonction de four.
Rav Amital dans son article approfondissait la question : pour Rabbi Eliezer ce four d’Akhnaï est assimilable à un four cassé. Peu importe qu’il ait été rafistolé, l’essentiel c’est que ce qui le compose est cassé, brisé, fait de plusieurs morceaux. C’est cela qui compte : il faut voir la réalité de façon absolue. Ce four est-il fait d’une matière entière ou de morceaux brisés ? S’il existe des morceaux brisés, il ne peut pas être appelé « Entier ».
Les Sages ont une autre vision des choses. Ils prennent le problème de façon plus relative : est-ce que ce four est capable d’assumer la tâche qui lui est dévolu ? Si c’est le cas, peu importe sa composition, il est tout à fait possible de le comparer à un four « Entier » et de lui en affecter toutes les caractéristiques.
La discussion intime du Talmud est en fait bien plus vaste qu’un simple problème de pureté et d’impureté : c’est une confrontation entre deux visions du monde, entre deux façons d’appréhender la réalité : faut-il voir les choses de façon absolue ou relative ?
Ce que dit Rav Amital et ce qui a réconforté Rav Kahn, c’est que la Halakha, la Loi est selon les Sages. Et que cette métaphore sur l’entièreté du four appliquée à un patchwork de débris reconsolidé, il se l’est peut-être appliqué à lui-même.
Car le Rav Kahn était un personnage parfois atypique dans le paysage rabbinique : orthodoxe mais sans barbe, profondément attaché à la Halakha parfois même dans ses plus infimes détails (de nombreux exemples l’attestent) mais également soucieux de donner des réponses halakhiques correspondant au niveau de son interlocuteur, ashkénaze mais très attaché à la personne et à l’œuvre de Rav Ovadia Yosef, érudit en Thora mais également passionné par les sciences profanes, la littérature ou l’histoire. Peut-être se posait-il parfois la question : cette diversité d’intérêts, d’activités, de pratiques fait-elle tout de même de moi un homme « Entier », comme le four d'Akhnaï composé de différents morceaux ?
Selon Rabbi Eliezer, pour qui il faut impérativement être fait d’un matériau brut, unique et absolu, ce n’est pas le cas. Mais pour avoir refusé de se plier à l’avis des Sages, qui au contraire ont répondu un « Oui » franc et massif au risque de contredire Dieu lui-même, Rabbi Eliezer a subi l’isolement.
La réponse est évidente et elle l’apparaît encore plus à nos yeux : le Rav Kahn était un véritable Homme, entier, méritant le respect, la considération et l’admiration de ses pairs et de ses élèves, réels ou virtuels. Et son caractère divers, loin de menacer son authenticité l’a plutôt renforcé au point d’en faire un homme absolument unique.
Il manque déjà depuis un an, mais son œuvre est encore là. Cette phrase célèbre prend alors tout son sens :
« Tsadikim Bemitatan Nikreou Haim » "Les Justes après leur mort sont appelés Vivants."
Qu’il en soit ainsi pour le Rav Elie Kahn z’’l.

mardi 24 mars 2009

Le dîner du CRIF...vu de l'intérieur

Le dîner du CRIF a lieu tous les ans depuis maintenant 24 ans et est devenu un des événements les plus mondains de l'année. Y participant pour la première fois cette année, je peux vous en parler de l'intérieur. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que c'est très amusant à voir.

Tout commence en entrant dans le Bois de Boulogne, à proximité du pavillon d'Ermenonville où se déroule le dîner. Dispositif de sécurité impressionnant, policiers plus jeunes du SCPJ quadrillant le périmètre à côté des camions de télévision d'I-Télé, de BFM TV et d'autres médias importants. Avec bien entendu les équipes de Public Sénat qui, pour la deuxième année, couvrent la totalité du dîner en direct sur leur chaîne.
Arrivé dans la salle grâce au fameux carton, l'invité est pris en main par une organisation parfaitement huilée: remise du carton de table avec le plan de salle au verso, vitesse d'exécution du vestiaire, bref on arrive rapidement à la première étape significative de la soirée. Le buffet.



Dans une salle assez vaste pour accueillir les 800 invités, le traiteur avait disposé à tous les coins de délicieux canapés et mises en bouche, souvent originaux par rapport aux classiques traiteurs cashers de mariage ou de bar-mitzvot. Et pour cause, le traiteur est la division casher de Potel & Chabot. Halavi, c'est à dire sans viande, le buffet était excellent, ainsi que le dîner, mais j'y reviendrai.

Ce qui amuse beaucoup lors du buffet, c'est de se balader au milieu de personnes qu'on a plutôt l'habitude de voir à la télé. Tiens, voilà Rachida Dati en plein conversation. Ici André Vingt-Trois avec sa robe de Cardinal. Surprise de constater que Christine Lagarde faisait au moins 1 m 85. Fascination devant la beauté et la classe de Rama Yade. Une fois remis de sa stupéfaction de naviguer dans ces eaux mondaines, on se ressaisit et on fait le point.
Le gouvernement au quasi-complet, à l'exception de 2 secrétaires d'Etat avec lesquels j'aurais vraiment aimé discuter: Nathalie Kosciusko-Morizet et Martin Hirsch. Bien entendu des personnalités de gauche: Benoît Hamon, Bertrand Delanoé, Jack Lang, Harlem Désir, mais deux grandes absentes tout de même: Martine Aubry et Ségolène Royal.

Quelques personnalités des médias: Daniela Lumbroso, Jean-Pierre Elkabbach, Paul Amar, Etienne Mougeotte. Des personnalités religieuses: évidemment Dalil Boubkeur, Recteur de la mosquée de Paris côté musulman, le Cardinal André Vingt-Trois pour les catholiques, et pour la "religion invitante" toute la gamme des rabbins de la communauté: le Grand Rabbin de France Gilles Bernheim, le Grand Rabbin Sirat, le rabbin Serfati responsable de l'Amitié judéo-musulmane, le rabbin Yossef Itzhak Pewzner du mouvement Loubavitch, le rabbin Rivon Krygier du mouvement Massorti, etc, etc...

Bref, une assemblée dont je ne pense pas qu'il en existe l'équivalent pour un quelconque autre motif et qui permet véritablement d'aborder qui on veut si tant est qu'on ait quelque chose à dire, qu'on joue le jeu de la courtoisie élémentaire que requiert cet exercice et qu'on passe outre la fascination qu'exerce cette concentration de pouvoirs en un seul lieu.




J'ai par exemple pu discuter avec Alain Madelin de ses interventions le mardi matin dans Good Morning Business sur BFM, échanger avec Jean-David Lévitte sur son expérience aux EEIF (en me disant d'ailleurs qu'il y a en ce moment 2 EI à l'Elysée: lui et Arnold Munnich, conseiller du Président), prendre conscience du fabuleux métier de Jack Lang qui m'a donné l'impression qu'on était amis depuis 20 ans lorsqu'il me serra la main, ou encore instruire Harlem Désir sur le règlement intérieur du CRIF.

Petite animation lorsqu'un troupeau de caméras, de journalistes et d'invités coagule autour d'un nouvel hôte. Qui peut bien provoquer cette agitation ? Bien entendu, notre omni/hyper/global Président (rayez la mention inutile) autour duquel s'agglomèrent toutes les abeilles qui rêvent d'apparaître un jour en photo à côté du plus haut pouvoir de la République. Vanité des vanités...


Une fois le buffet achevé, on arrive dans la grande salle de dîner où on est prié de s'asseoir afin d'écouter:
- l'introduction du Directeur Général du CRIF, Haïm Musicant
- Le discours du Président du CRIF, Richard Prasquier
- Le discours du Premier ministre, François Fillon

Je vous passe les discours de nos amis. D'abord parce que que vous pourrez aisément les trouver sur la toile. Et puis ensuite parce que ce ne sont en réalité que des variations autour des mêmes thèmes depuis des années: l'antisémitisme et la situation en Israël. Le dîner 2009 a été un très bon cru de ce point de vue puisque sur ces deux sujets, il y avait en effet beaucoup à dire après la guerre de Gaza et ses conséquences sur la recrudescence des actes antisémites associés.

Mais je vous rassure, pas de quoi changer la face du monde: un léger frisson lorsque l'UOIF est mise en cause, quelques discussions dans la salle lorsque Durban II est abordé... Bref, il faut pas le dire, mais c'est la routine. Sauf qu'apparemmment, ce constat n'est pas partagé par tout le monde: après les discours, de nombreux invités se lancent dans des commentaires et des exégèses savantes sur le contenu des interventions des deux orateurs pour essayer de comprendre les messages subliminaux, les formules non diplomatiques, les engagements inattendus, etc, etc... C'est vraiment ça la politique ?
Dernier acte, mais pas le moindre, de cette soirée, le dîner en lui-même. Joli innovation de Potel & Chabot qui sert deux assiettes superposées dont l'un contient l'entrée (filets de rouget) et l'autre le plat chaud, qui miracle est resté chaud pour les 800 invités. Bel exploit culinaire: réduire le nombre de services en envoyant entrée et plat en même temps, tout en assurant la stabilité gastronomique des plats. Bravo. Mais anecdotique, car le plus intéressant c'est le nouveau va et vient entre les différentes tables pour "réseauter" encore et toujours afin de faire le tour d'un maximum d'invités. Les seuls qui restent un peu polis sont les membres de la table d'honneur (en gros, les principaux membres du gouvernement) qui dînent sagement en devisant sous les innombrables photographes qui les assaillent.

Conclusion: une fort jolie soirée dans laquelle beaucoup de paroles et d'idées ont certainement été échangées, mais, comme d'habitude, dans le cénacle des conversations privées et probablement pas dans les discours momifiés des gens de pouvoir, prisonniers de leurs institutions respectives et de l'exercice imposé...

lundi 22 septembre 2008

Les Juifs et le suicide

Depuis Emile Durkheim, éminent sociologue et fils de rabbin, on sait que le taux de suicide dans une population "varie en fonction inverse du degré d'intégration des groupes sociaux dont fait partie l'individu".

En bref, que si vous vous sentez seuls, mal intégrés et sans faire partie d'un groupe social auquel vous concédez une appartenance, vous aurez plus de chances de mettre fin à vos jours.
Du point de vue des religions, relève Durkheim, l'aspect assez individualiste du protestantisme le rend plus sensible au suicide, alors que la notion de collectivité propre au catholicisme protège relativement ses ouailles.
Mais ceux qui se suicident apparemment le moins, ce sont les Juifs qui dans leur pratique mêlent une convivialité de groupe avec une intégration poussée à la communauté (le bouquin date de 1897, entre temps, certains Juifs ont eu le temps de changer de modèle). Evidemment, les apikoïros, les hérétiques, du fait de leur éloignement communautaire ont peut-être plus de chances de se retrouver dans des taux protestants.
Bref, je ne sais pas ce que vaut aujourd'hui cette étude, mais je viens de recevoir une petite blague sur le sujet et elle a valu à mes collègues de me voir rire tout seul pendant toute la matinée sans que je puisse vraiment leur expliquer correctement la raison de mon état. La voici:

Je me baladais sous un beau soleil printanier lorsque, arrivé sur un pont, je vis un homme debout sur la rembarde, prêt à sauter.
Je me précipitai vers lui en lui criant:
"Stop, stop, ne faites pas ça !!!"
- Pourquoi je ne devrais pas ?, demanda-t-il
- Parce qu'il y a plein de choses magnifiques que vous avez encore à vivre sur cette terre ! répondis-je
- Comme quoi ?
- Eh bien....je ne sais pas: vous êtes Juif ou Goy ?
- Juif
- Moi aussi ! Vous êtes orthodoxe ou libéral ?
- Orthodoxe
- Moi aussi ! Vous êtes Haredi ou Modern-Orthodox ?
- Haredi
- Moi aussi ! Vous êtes Hassidique ou Litvish (Lituanien) ?
- Litvish
- Incroyable ! Moi aussi ! Vous êtes Litvish Yerushalmi ou Bné-Braker (de Jérusalem ou de Bné-Brak) ?
- Litvish Yerushalmi
- Moi aussi ! Vous êtes Litvish Yerushalmi Moussarnik ou Litvish Yeroushalmi Brisker ?
- Litvish Yerushalmi Moussarnik
- Mais c'est fou, moi aussi ! Et vous êtes Litvish Yerushalmi Moussarnik Slobodkaniker ou Litvish Yerushalmi Moussarnik Kelmer ?

Il répondit: "Litvish Yerushalmi Moussarnik Slobodkaniker"

Alors je lui dis: "Meurs, espèce d'apikoïros" tandis que je le poussai dans le vide.

Pour une explication des différentes "écoles" mentionnées plus haut, ça fera l'objet d'un billet à part entière...;-)

lundi 15 septembre 2008

Du rififi entre Israël et la communauté juive de France ?

Ce serait passé inaperçu si Actu J n'en avait pas écrit une page entière aux alentours de juin 2008: quelques frictions sont apparues entre quelques associations éminentes de la communauté et l'ambassadeur d'Israël en France: Daniel Shek.

Rappel des faits:
Pour des raisons que nous aimerions éclaircir ci-après, plusieurs associations, dont la Wizo, ont envoyé une lettre à Tzipi Livni, Ministre des affaires étrangères de l'Etat d'Israël, pour se plaindre de l'attitude de l'ambassadeur à Paris qui en gros ne se serait pas montré assez prévenant et présent envers les manifestations organisées par ces associations.

En réponse à cela, les présidents des principales institutions juives de France (CRIF, FSJU, Consistoire, Alliance,...) ont publié une page entière de remerciement dans ActuJ à destination de l'Ambassadeur pour le fantastique semestre 2008 que la France et Israël ont connu: visite d'Etat de Shimon Peres en France, visite d'Etat de Nicolas Sarkozy en Israël, Israël invité d'honneur du salon du livre, etc, etc...

Qu'est-ce que tout cela cache ?



Il y a la version officielle: l'Ambassadeur Shek se considère comme l'ambassadeur de son pays (heureusement), mais uniquement cela. Oui et alors ?


Eh bien nous sommes en France dans un pays où la communauté juive considère que l'Ambassadeur doit aussi être le représentant d'Israël auprès des Juifs de France. Et il est vrai que depuis de longues années, on a pris l'habitude de voir l'Ambassadeur d'Israël assister aux dîners de gala de la Wizo, du Bnai-Brith, de l'anniversaire de telle ou telle communauté de banlieue ou de province.



Or, Daniel Shek a choisi d'orienter son mandat de manière plus affirmée vers les personnalités politiques et institutionnelles françaises. Objectif: faire en sorte que la diplomatie française soit plus réceptive à la vision israélienne et que le peuple français découvre progressivement une image plus positive d'Israël, de sa culture et de son environnement. Pari réussi, si l'on en croit le succès du Salon du livre, l'accroissement des accords bilatéraux sur le plan universitaire et culturel ou le léger infléchissement médiatique des journalistes lorsqu'Israël est à la une. Mais bien évidemment, en orientant son énergie sur la France et ses institutions, l'Ambassadeur a fâché les mondains. Il ne se montre que peu dans ces soirées d'auto-congratulation et d'auto-conviction que l'existence de la diaspora française est cruciale pour la survie de l'Etat d'Israël.

Car soyons lucides: si la communauté juive américaine est encore une entité fondamentale pour les intérêts de l'Etat d'Israël, tant en terme de fundraising que d'influence sur la politique intérieure des Etats-Unis, on ne peut clairement pas en dire autant de la France.

Numériquement, les Juifs de France sont moins nombreux, moins riches et leur influence sur la politique étrangère de leur pays est à peu près nulle, malgré les efforts récurrents du CRIF.

Si l'on prend le sujet de manière froide, il n'y a donc absolument pas d'intérêts majeurs pour l'Ambassadeur d'aller engloutir des petits-fours avec Nathalie Cohen-Beizerman, Présidente de la Wizo et un des protagonistes principaux de cette micro-affaire.

L'explication officielle est donc que ces associations sont vexées et côté Ambassade, on le dit un peu moins fort, mais on ne s'en porte pas plus mal.

Shek: un empêcheur de "scandaliser" en rond ?


Y a-t-il une autre explication ? Pour ça, il faut expliquer comment s'est passée la dernière assemblée générale du CRIFl'Ambassadeur Chek était convié pour présenter les résultats du premier semestre 2008 dans le domaine des relations entre la France et Israël. Évidemment, résultats extrêmement positifs.

C'est la première fois que je voyais Daniel Shek parler et je dois avouer que j'ai été très positivement surpris par la qualité de son intervention. Son français est parfait en même temps qu'élaboré. Ses positions sont nuancées et toujours argumentées. De l'humour souvent. Bref, honnêtement on peut considérer que Daniel Shek, de par sa présentation et ses résultats est un excellent ambassadeur d'Israël en France.


Je m'attendais donc, après son discours à des bravos, des compliments plutôt convenus dans une assemblée plutôt composée de sympathiques notables.

Erreur ! Qu'est-ce que je n'ai pas entendu ! Rendez-vous compte: les intervenants à la session de questions/réponses n'étaient pas contents du discours de Sarkozy à la Knesset. Vous comprenez, il a parlé de Jérusalem, des réfugiés, etc, etc...





Untel qui s'arrogeait le droit de parler au nom du "peuple juif de Paris" (je ne savais pas qu'une telle association était membre du CRIF, on en apprend tous les jours) pour exprimer sa crainte de voir les réfugiés palestiniens remplir les villes israéliennes de Tel-Aviv ou Richon Letsion comme, disait-il, semblait le permettre une phrase douteuse de Nicolas Sarkozy dans son discours, un autre, pourtant membre du bureau exécutif (!) qui soumettait l'idée saugrenue de voter en séance une motion de soutien à l'indivisibilité de la ville de Jérusalem, ou encore une longue diatribe sur l'erreur historique que serait l'ouverture des discussions avec la Syrie concernant le plateau du Golan.



Daniel Shek a plus d'expérience que moi. Personnellement, j'étais assez stupéfait. Je ne pensais pas entendre dans une assemblée du CRIF des critiques aussi virulentes de Nicolas Sarkozy, notamment venant de personnes qui l'ont défendu à tout prix lors de la campagne présidentielle ! Mais Daniy Shek apparemment savait où il mettait les pieds. Et, sans jeu de mots, il a lutté pied à pied. Il s'est presque livré à un commentaire de textes exhaustif du discours de Sarkozy pour montrer en quoi sur la plupart des sujets il y avait convergence de vues avec le gouvernement israélien.

Il a même, diplomatiquement bien sûr, laissé entendre aux dirigeants du CRIF qu'il fallait parfois ne pas réagir trop impulsivement, notamment dans les médias, pour ne pas gêner l'action d'Israël, qui est somme toute l'élément le plus crucial dans l'affaire. Par exemple, lorsque le CRIF a produit un communiqué reprochant au Président d'inviter Bachar El-Assad au défilé du 14 juillet, alors qu'Israël était justement en train de dialoguer indirectement avec lui.

Bref, bizzarement, on aurait dit qu'une partie de l'assemblée du CRIF avait plus en tête la défense de ses propres fantasmagories concernant Israël, que l'intérêt premier de celui-ci représenté par son ambassadeur.

Somme toute, cela rejoint une thèse classique: lorsqu'on enlève à un Juif le judaïsme (peu de kippas à l'Assemblée générale du CRIF) et la lutte contre l'antisémitisme (comment ? On ne peut plus s'indigner d'une invitation de Bachar-El-Assad à Paris?), qu'est-ce qui reste ? La Shoah ? le folklore Yiddish ou Marocain ? Oui, un peu de tout cela, mais surtout il reste l'attachement pulsionnel et émotionnel à Israël qui finalement exclut toute considération pragmatique sur l'avenir de ce pays.



Il se pourrait que cette initiative encore jamais vue à l'encontre d'un Ambassadeur d'Israël en France soit la conséquence directe d'une crainte identitaire: si le premier des représentants d'Israël nous empêche de nous scandaliser, de manifester, de produire des communiqués de presse pour défendre l'Etat Juif, qu'est-ce que je deviens ? Un simple juif français spectateur du monde qui avance et très peu sollicité par les véritables acteurs du conflit ?



Lorsque j'ai entendu ces glorieux notables monter au créneau pour essayer de faire dire à Daniel Shek que le discours de Sarkozy à la Knesset était dangereux, j'ai essayé de trouver un adjectif qui décrirait précisément le sentiment que j'éprouvais. Je n'ai pas mis longtemps à le trouver: pathétique.

dimanche 10 août 2008

Bien manger (cacher) à Tel-Aviv

Bon, puisque c'est l'été et que de nombreux français vont se retrouver à Tel-Aviv, voilà un petit aperçu des endroits sympas où on peut manger bien et casher. Evidemment, ce n'est qu'un survol partiel et subjectif de ce qui existe dans cette ville ô combien vivante, mais:
- ça vous donnera largement de quoi manger pour vos quelques semaines de congés
- j'ai tout testé en juillet donc c'est tout frais ;-)

Allons-y.

Pour manger à gogo

Pour tous ceux qui rêvent de manger du Fast-food hamburger, chinois, pizzas, etc..., rien de mieux que les centres commerciaux, les fameux "Kanion".
A Tel-Aviv, deux adresses incontournables: Dizengoff Center, en plein centre-ville et le Kanion Azrieli, un peu plus excentré, situé dans les fameuses tours rondes et triangulaires.
Là-bas, dans un même espace, c'est au choix: Pizzas chez Sbarro, Double Whopper chez Burger King, Beignets de poissons chinois ou Soupe Miso, Lafa et Shwarma à gogo, Frozen yogourt, etc, etc...
Bref, pas de la grande gastronomie, mais toujours bon à prendre. Attention, contrairement à ce qu'on pourrait croire, tous les stands ne bénéficient pas d'une Teouda (certificat de surveillance). Le McDonald's d'Azrieli par exemple n'est pas casher (Burger King, en revanche l'est).

Pour ceux qui veulent s'asseoir plus longuement et qui ont vraiment faim, il y a l'option Papagayo. Toujours situé dans le Kanion Azrieli, Papagayo est un restaurant original dans lequel pour un peu moins de 30€, il est possible de manger à volonté plusieurs sortes de viandes avec les accompagnements correspondants. Il faut payer en sus les boissons et les desserts mais pour ceux qui ont l'estomac qui gargouille, c'est tout de même une excellente affaire.

Pour manger du poisson

Là, j'ai une très bonne adresse: Derby Bar. A l'origine, il s'agit d'une chaîne déjà connue en Israël pour ses 2 restaurants mais qui n'étaient pas cashers. Le 3ème, situé dans le quartier d'affaires autour d'Azrieli bénéficie bien d'une Teouda tout en atteignant des sommets en terme de cadre, de service et de rapport qualité-prix.

L'endroit est assez design tout en étant très confortable. A plusieurs, de grandes tables bien isolées du reste des tables permet de passer d'excellentes soirées. Le service est très bon et la cuisine, notamment de poissons est somptueuses. Pour un français, la note finale est véritablement presque ridicule.

A noter également une carte indépendante de japonais (sushi, maki, temaki, etc...). Moins bon évidemment qu'au restaurant japonais du Hilton Tel-Aviv, mais beaucoup moins onéreux.

Derby Bar: 96 rue Ygal Alon, Tel-Aviv (attention, le restaurant est situé dans une allée piétonne où le taxi ne pourra pas vous déposer).



Pour manger de la viande:


Là, il y a l'embarras du choix. D'abord, un truc facile: la quasi-totalité des hôtels du bord de mer hébergent en général des restaurants gastronomiques.
Le Hilton, le Dan, le David Intercontinental proposent des endroits de grande classe avec une cuisine raffinée faite à base de produits frais et d'excellente qualité. Bien entendu, l'addition suit. Petite astuce: le restaurant du Crowne Plaza est réputé pour la qualité de ses viandes: tendres, très bien cuisinées pour un prix qui reste extrêmement raisonnable.


Si vous voulez un restaurant en dehors des hôtels, vous pouvez toujours tenter Tzel Hayam, qui est le seul restaurant de viande casher sur la Tayelet, mais qui ressemble un peu trop à un attrape-touriste lorsque le mois d'août se profile à l'horizon. L'attente peut également en rebuter certains.

Je vous recommanderais plutôt une adresse qui est désormais assez connue mais qui ne démérite pas: Meatos. Comme son nom l'indique, il s'agit d'un restaurant avec des spécialités de viande (médaillons de boeuf, foie gras, hamburger avec tranche de foie gras, agneau, etc...) dans un décor magnifique (on peut aussi dîner en terrasse) et un service très agréable. Les plats sont vraiment bons, la viande est excellente, les accompagnements et les desserts assez raffinés. Les prix sont honnêtes (entre 70 et 140 chekels le plat).

Meatos: 2 rehov Weisman, Tel-Aviv






Pour manger Halavi:

Là, je vous indique une adresse spéciale. Elle figure rarement dans les guides touristiques, mais je ne manque pas d'y aller à chaque fois que je suis sur Tel-Aviv. Il s'agit d'Hungarian Blintzes. Comme son nom l'indique, ce restaurant propose des Blintzes salés et sucrés. Pour les ignorants de cette magnifique spécialité hongroise, les Blintzes sont des sortes de crêpes gratinées au fromage et, au choix, aux épinards, aux aubergines, au raisin sec, à la banane, etc....
C'est excellent, les prix sont riquiqui, le serveur est adorable et le cadre fait penser à une cantine communiste des années 60. On ne dirait pas comme ça, mais ça a un charme fou.

Hungarian Blintzes: 35 rehov Yirmiahou, Tel-Aviv

Voilà, évidemment, cette liste est imparfaite et subjective, mais n'hésitez pas à la compléter !