mardi 24 mars 2009

Le dîner du CRIF...vu de l'intérieur

Le dîner du CRIF a lieu tous les ans depuis maintenant 24 ans et est devenu un des événements les plus mondains de l'année. Y participant pour la première fois cette année, je peux vous en parler de l'intérieur. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que c'est très amusant à voir.


Tout commence en entrant dans le Bois de Boulogne, à proximité du pavillon d'Ermenonville où se déroule le dîner. Dispositif de sécurité impressionnant, policiers plus jeunes du SCPJ quadrillant le périmètre à côté des camions de télévision d'I-Télé, de BFM TV et d'autres médias importants. Avec bien entendu les équipes de Public Sénat qui, pour la deuxième année, couvrent la totalité du dîner en direct sur leur chaîne.
Arrivé dans la salle grâce au fameux carton, l'invité est pris en main par une organisation parfaitement huilée: remise du carton de table avec le plan de salle au verso, vitesse d'exécution du vestiaire, bref on arrive rapidement à la première étape significative de la soirée. Le buffet.



Dans une salle assez vaste pour accueillir les 800 invités, le traiteur avait disposé à tous les coins de délicieux canapés et mises en bouche, souvent originaux par rapport aux classiques traiteurs cashers de mariage ou de bar-mitzvot. Et pour cause, le traiteur est la division casher de Potel & Chabot. Halavi, c'est à dire sans viande, le buffet était excellent, ainsi que le dîner, mais j'y reviendrai.

Ce qui amuse beaucoup lors du buffet, c'est de se balader au milieu de personnes qu'on a plutôt l'habitude de voir à la télé. Tiens, voilà Rachida Dati en plein conversation. Ici André Vingt-Trois avec sa robe de Cardinal. Surprise de constater que Christine Lagarde faisait au moins 1 m 85. Fascination devant la beauté et la classe de Rama Yade. Une fois remis de sa stupéfaction de naviguer dans ces eaux mondaines, on se ressaisit et on fait le point.
Le gouvernement au quasi-complet, à l'exception de 2 secrétaires d'Etat avec lesquels j'aurais vraiment aimé discuter: Nathalie Kosciusko-Morizet et Martin Hirsch. Bien entendu des personnalités de gauche: Benoît Hamon, Bertrand Delanoé, Jack Lang, Harlem Désir, mais deux grandes absentes tout de même: Martine Aubry et Ségolène Royal.

Quelques personnalités des médias: Daniela Lumbroso, Jean-Pierre Elkabbach, Paul Amar, Etienne Mougeotte. Des personnalités religieuses: évidemment Dalil Boubkeur, Recteur de la mosquée de Paris côté musulman, le Cardinal André Vingt-Trois pour les catholiques, et pour la "religion invitante" toute la gamme des rabbins de la communauté: le Grand Rabbin de France Gilles Bernheim, le Grand Rabbin Sirat, le rabbin Serfati responsable de l'Amitié judéo-musulmane, le rabbin Yossef Itzhak Pewzner du mouvement Loubavitch, le rabbin Rivon Krygier du mouvement Massorti, etc, etc...

Bref, une assemblée dont je ne pense pas qu'il en existe l'équivalent pour un quelconque autre motif et qui permet véritablement d'aborder qui on veut si tant est qu'on ait quelque chose à dire, qu'on joue le jeu de la courtoisie élémentaire que requiert cet exercice et qu'on passe outre la fascination qu'exerce cette concentration de pouvoirs en un seul lieu.




J'ai par exemple pu discuter avec Alain Madelin de ses interventions le mardi matin dans Good Morning Business sur BFM, échanger avec Jean-David Lévitte sur son expérience aux EEIF (en me disant d'ailleurs qu'il y a en ce moment 2 EI à l'Elysée: lui et Arnold Munnich, conseiller du Président), prendre conscience du fabuleux métier de Jack Lang qui m'a donné l'impression qu'on était amis depuis 20 ans lorsqu'il me serra la main, ou encore instruire Harlem Désir sur le règlement intérieur du CRIF.

Petite animation lorsqu'un troupeau de caméras, de journalistes et d'invités coagule autour d'un nouvel hôte. Qui peut bien provoquer cette agitation ? Bien entendu, notre omni/hyper/global Président (rayez la mention inutile) autour duquel s'agglomèrent toutes les abeilles qui rêvent d'apparaître un jour en photo à côté du plus haut pouvoir de la République. Vanité des vanités...


Une fois le buffet achevé, on arrive dans la grande salle de dîner où on est prié de s'asseoir afin d'écouter:
- l'introduction du Directeur Général du CRIF, Haïm Musicant
- Le discours du Président du CRIF, Richard Prasquier
- Le discours du Premier ministre, François Fillon

Je vous passe les discours de nos amis. D'abord parce que que vous pourrez aisément les trouver sur la toile. Et puis ensuite parce que ce ne sont en réalité que des variations autour des mêmes thèmes depuis des années: l'antisémitisme et la situation en Israël. Le dîner 2009 a été un très bon cru de ce point de vue puisque sur ces deux sujets, il y avait en effet beaucoup à dire après la guerre de Gaza et ses conséquences sur la recrudescence des actes antisémites associés.

Mais je vous rassure, pas de quoi changer la face du monde: un léger frisson lorsque l'UOIF est mise en cause, quelques discussions dans la salle lorsque Durban II est abordé... Bref, il faut pas le dire, mais c'est la routine. Sauf qu'apparemmment, ce constat n'est pas partagé par tout le monde: après les discours, de nombreux invités se lancent dans des commentaires et des exégèses savantes sur le contenu des interventions des deux orateurs pour essayer de comprendre les messages subliminaux, les formules non diplomatiques, les engagements inattendus, etc, etc... C'est vraiment ça la politique ?
Dernier acte, mais pas le moindre, de cette soirée, le dîner en lui-même. Joli innovation de Potel & Chabot qui sert deux assiettes superposées dont l'un contient l'entrée (filets de rouget) et l'autre le plat chaud, qui miracle est resté chaud pour les 800 invités. Bel exploit culinaire: réduire le nombre de services en envoyant entrée et plat en même temps, tout en assurant la stabilité gastronomique des plats. Bravo. Mais anecdotique, car le plus intéressant c'est le nouveau va et vient entre les différentes tables pour "réseauter" encore et toujours afin de faire le tour d'un maximum d'invités. Les seuls qui restent un peu polis sont les membres de la table d'honneur (en gros, les principaux membres du gouvernement) qui dînent sagement en devisant sous les innombrables photographes qui les assaillent.

Conclusion: une fort jolie soirée dans laquelle beaucoup de paroles et d'idées ont certainement été échangées, mais, comme d'habitude, dans le cénacle des conversations privées et probablement pas dans les discours momifiés des gens de pouvoir, prisonniers de leurs institutions respectives et de l'exercice imposé...

lundi 22 septembre 2008

Les Juifs et le suicide

Depuis Emile Durkheim, éminent sociologue et fils de rabbin, on sait que le taux de suicide dans une population "varie en fonction inverse du degré d'intégration des groupes sociaux dont fait partie l'individu".

En bref, que si vous vous sentez seuls, mal intégrés et sans faire partie d'un groupe social auquel vous concédez une appartenance, vous aurez plus de chances de mettre fin à vos jours.
Du point de vue des religions, relève Durkheim, l'aspect assez individualiste du protestantisme le rend plus sensible au suicide, alors que la notion de collectivité propre au catholicisme protège relativement ses ouailles.
Mais ceux qui se suicident apparemment le moins, ce sont les Juifs qui dans leur pratique mêlent une convivialité de groupe avec une intégration poussée à la communauté (le bouquin date de 1897, entre temps, certains Juifs ont eu le temps de changer de modèle). Evidemment, les apikoïros, les hérétiques, du fait de leur éloignement communautaire ont peut-être plus de chances de se retrouver dans des taux protestants.
Bref, je ne sais pas ce que vaut aujourd'hui cette étude, mais je viens de recevoir une petite blague sur le sujet et elle a valu à mes collègues de me voir rire tout seul pendant toute la matinée sans que je puisse vraiment leur expliquer correctement la raison de mon état. La voici:

Je me baladais sous un beau soleil printanier lorsque, arrivé sur un pont, je vis un homme debout sur la rembarde, prêt à sauter.
Je me précipitai vers lui en lui criant:
"Stop, stop, ne faites pas ça !!!"
- Pourquoi je ne devrais pas ?, demanda-t-il
- Parce qu'il y a plein de choses magnifiques que vous avez encore à vivre sur cette terre ! répondis-je
- Comme quoi ?
- Eh bien....je ne sais pas: vous êtes Juif ou Goy ?
- Juif
- Moi aussi ! Vous êtes orthodoxe ou libéral ?
- Orthodoxe
- Moi aussi ! Vous êtes Haredi ou Modern-Orthodox ?
- Haredi
- Moi aussi ! Vous êtes Hassidique ou Litvish (Lituanien) ?
- Litvish
- Incroyable ! Moi aussi ! Vous êtes Litvish Yerushalmi ou Bné-Braker (de Jérusalem ou de Bné-Brak) ?
- Litvish Yerushalmi
- Moi aussi ! Vous êtes Litvish Yerushalmi Moussarnik ou Litvish Yeroushalmi Brisker ?
- Litvish Yerushalmi Moussarnik
- Mais c'est fou, moi aussi ! Et vous êtes Litvish Yerushalmi Moussarnik Slobodkaniker ou Litvish Yerushalmi Moussarnik Kelmer ?

Il répondit: "Litvish Yerushalmi Moussarnik Slobodkaniker"

Alors je lui dis: "Meurs, espèce d'apikoïros" tandis que je le poussai dans le vide.

Pour une explication des différentes "écoles" mentionnées plus haut, ça fera l'objet d'un billet à part entière...;-)

lundi 15 septembre 2008

Du rififi entre Israël et la communauté juive de France ?

Ce serait passé inaperçu si Actu J n'en avait pas écrit une page entière aux alentours de juin 2008: quelques frictions sont apparues entre quelques associations éminentes de la communauté et l'ambassadeur d'Israël en France: Daniel Shek.

Rappel des faits:
Pour des raisons que nous aimerions éclaircir ci-après, plusieurs associations, dont la Wizo, ont envoyé une lettre à Tzipi Livni, Ministre des affaires étrangères de l'Etat d'Israël, pour se plaindre de l'attitude de l'ambassadeur à Paris qui en gros ne se serait pas montré assez prévenant et présent envers les manifestations organisées par ces associations.

En réponse à cela, les présidents des principales institutions juives de France (CRIF, FSJU, Consistoire, Alliance,...) ont publié une page entière de remerciement dans ActuJ à destination de l'Ambassadeur pour le fantastique semestre 2008 que la France et Israël ont connu: visite d'Etat de Shimon Peres en France, visite d'Etat de Nicolas Sarkozy en Israël, Israël invité d'honneur du salon du livre, etc, etc...

Qu'est-ce que tout cela cache ?



Il y a la version officielle: l'Ambassadeur Shek se considère comme l'ambassadeur de son pays (heureusement), mais uniquement cela. Oui et alors ?


Eh bien nous sommes en France dans un pays où la communauté juive considère que l'Ambassadeur doit aussi être le représentant d'Israël auprès des Juifs de France. Et il est vrai que depuis de longues années, on a pris l'habitude de voir l'Ambassadeur d'Israël assister aux dîners de gala de la Wizo, du Bnai-Brith, de l'anniversaire de telle ou telle communauté de banlieue ou de province.



Or, Daniel Shek a choisi d'orienter son mandat de manière plus affirmée vers les personnalités politiques et institutionnelles françaises. Objectif: faire en sorte que la diplomatie française soit plus réceptive à la vision israélienne et que le peuple français découvre progressivement une image plus positive d'Israël, de sa culture et de son environnement. Pari réussi, si l'on en croit le succès du Salon du livre, l'accroissement des accords bilatéraux sur le plan universitaire et culturel ou le léger infléchissement médiatique des journalistes lorsqu'Israël est à la une. Mais bien évidemment, en orientant son énergie sur la France et ses institutions, l'Ambassadeur a fâché les mondains. Il ne se montre que peu dans ces soirées d'auto-congratulation et d'auto-conviction que l'existence de la diaspora française est cruciale pour la survie de l'Etat d'Israël.

Car soyons lucides: si la communauté juive américaine est encore une entité fondamentale pour les intérêts de l'Etat d'Israël, tant en terme de fundraising que d'influence sur la politique intérieure des Etats-Unis, on ne peut clairement pas en dire autant de la France.

Numériquement, les Juifs de France sont moins nombreux, moins riches et leur influence sur la politique étrangère de leur pays est à peu près nulle, malgré les efforts récurrents du CRIF.

Si l'on prend le sujet de manière froide, il n'y a donc absolument pas d'intérêts majeurs pour l'Ambassadeur d'aller engloutir des petits-fours avec Nathalie Cohen-Beizerman, Présidente de la Wizo et un des protagonistes principaux de cette micro-affaire.

L'explication officielle est donc que ces associations sont vexées et côté Ambassade, on le dit un peu moins fort, mais on ne s'en porte pas plus mal.

Shek: un empêcheur de "scandaliser" en rond ?


Y a-t-il une autre explication ? Pour ça, il faut expliquer comment s'est passée la dernière assemblée générale du CRIFl'Ambassadeur Chek était convié pour présenter les résultats du premier semestre 2008 dans le domaine des relations entre la France et Israël. Évidemment, résultats extrêmement positifs.

C'est la première fois que je voyais Daniel Shek parler et je dois avouer que j'ai été très positivement surpris par la qualité de son intervention. Son français est parfait en même temps qu'élaboré. Ses positions sont nuancées et toujours argumentées. De l'humour souvent. Bref, honnêtement on peut considérer que Daniel Shek, de par sa présentation et ses résultats est un excellent ambassadeur d'Israël en France.


Je m'attendais donc, après son discours à des bravos, des compliments plutôt convenus dans une assemblée plutôt composée de sympathiques notables.

Erreur ! Qu'est-ce que je n'ai pas entendu ! Rendez-vous compte: les intervenants à la session de questions/réponses n'étaient pas contents du discours de Sarkozy à la Knesset. Vous comprenez, il a parlé de Jérusalem, des réfugiés, etc, etc...





Untel qui s'arrogeait le droit de parler au nom du "peuple juif de Paris" (je ne savais pas qu'une telle association était membre du CRIF, on en apprend tous les jours) pour exprimer sa crainte de voir les réfugiés palestiniens remplir les villes israéliennes de Tel-Aviv ou Richon Letsion comme, disait-il, semblait le permettre une phrase douteuse de Nicolas Sarkozy dans son discours, un autre, pourtant membre du bureau exécutif (!) qui soumettait l'idée saugrenue de voter en séance une motion de soutien à l'indivisibilité de la ville de Jérusalem, ou encore une longue diatribe sur l'erreur historique que serait l'ouverture des discussions avec la Syrie concernant le plateau du Golan.



Daniel Shek a plus d'expérience que moi. Personnellement, j'étais assez stupéfait. Je ne pensais pas entendre dans une assemblée du CRIF des critiques aussi virulentes de Nicolas Sarkozy, notamment venant de personnes qui l'ont défendu à tout prix lors de la campagne présidentielle ! Mais Daniy Shek apparemment savait où il mettait les pieds. Et, sans jeu de mots, il a lutté pied à pied. Il s'est presque livré à un commentaire de textes exhaustif du discours de Sarkozy pour montrer en quoi sur la plupart des sujets il y avait convergence de vues avec le gouvernement israélien.

Il a même, diplomatiquement bien sûr, laissé entendre aux dirigeants du CRIF qu'il fallait parfois ne pas réagir trop impulsivement, notamment dans les médias, pour ne pas gêner l'action d'Israël, qui est somme toute l'élément le plus crucial dans l'affaire. Par exemple, lorsque le CRIF a produit un communiqué reprochant au Président d'inviter Bachar El-Assad au défilé du 14 juillet, alors qu'Israël était justement en train de dialoguer indirectement avec lui.

Bref, bizzarement, on aurait dit qu'une partie de l'assemblée du CRIF avait plus en tête la défense de ses propres fantasmagories concernant Israël, que l'intérêt premier de celui-ci représenté par son ambassadeur.

Somme toute, cela rejoint une thèse classique: lorsqu'on enlève à un Juif le judaïsme (peu de kippas à l'Assemblée générale du CRIF) et la lutte contre l'antisémitisme (comment ? On ne peut plus s'indigner d'une invitation de Bachar-El-Assad à Paris?), qu'est-ce qui reste ? La Shoah ? le folklore Yiddish ou Marocain ? Oui, un peu de tout cela, mais surtout il reste l'attachement pulsionnel et émotionnel à Israël qui finalement exclut toute considération pragmatique sur l'avenir de ce pays.



Il se pourrait que cette initiative encore jamais vue à l'encontre d'un Ambassadeur d'Israël en France soit la conséquence directe d'une crainte identitaire: si le premier des représentants d'Israël nous empêche de nous scandaliser, de manifester, de produire des communiqués de presse pour défendre l'Etat Juif, qu'est-ce que je deviens ? Un simple juif français spectateur du monde qui avance et très peu sollicité par les véritables acteurs du conflit ?



Lorsque j'ai entendu ces glorieux notables monter au créneau pour essayer de faire dire à Daniel Shek que le discours de Sarkozy à la Knesset était dangereux, j'ai essayé de trouver un adjectif qui décrirait précisément le sentiment que j'éprouvais. Je n'ai pas mis longtemps à le trouver: pathétique.

dimanche 10 août 2008

Bien manger (cacher) à Tel-Aviv

Bon, puisque c'est l'été et que de nombreux français vont se retrouver à Tel-Aviv, voilà un petit aperçu des endroits sympas où on peut manger bien et casher. Evidemment, ce n'est qu'un survol partiel et subjectif de ce qui existe dans cette ville ô combien vivante, mais:

- ça vous donnera largement de quoi manger pour vos quelques semaines de congés
- j'ai tout testé en juillet donc c'est tout frais ;-)

Allons-y.

Pour manger à gogo

Pour tous ceux qui rêvent de manger du Fast-food hamburger, chinois, pizzas, etc..., rien de mieux que les centres commerciaux, les fameux "Kanion".
A Tel-Aviv, deux adresses incontournables: Dizengoff Center, en plein centre-ville et le Kanion Azrieli, un peu plus excentré, situé dans les fameuses tours rondes et triangulaires.
Là-bas, dans un même espace, c'est au choix: Pizzas chez Sbarro, Double Whopper chez Burger King, Beignets de poissons chinois ou Soupe Miso, Lafa et Shwarma à gogo, Frozen yogourt, etc, etc...
Bref, pas de la grande gastronomie, mais toujours bon à prendre. Attention, contrairement à ce qu'on pourrait croire, tous les stands ne bénéficient pas d'une Teouda (certificat de surveillance). Le McDonald's d'Azrieli par exemple n'est pas casher (Burger King, en revanche l'est).

Pour ceux qui veulent s'asseoir plus longuement et qui ont vraiment faim, il y a l'option Papagayo. Toujours situé dans le Kanion Azrieli, Papagayo est un restaurant original dans lequel pour un peu moins de 30€, il est possible de manger à volonté plusieurs sortes de viandes avec les accompagnements correspondants. Il faut payer en sus les boissons et les desserts mais pour ceux qui ont l'estomac qui gargouille, c'est tout de même une excellente affaire.

Pour manger du poisson

Là, j'ai une très bonne adresse: Derby Bar. A l'origine, il s'agit d'une chaîne déjà connue en Israël pour ses 2 restaurants mais qui n'étaient pas cashers. Le 3ème, situé dans le quartier d'affaires autour d'Azrieli bénéficie bien d'une Teouda tout en atteignant des sommets en terme de cadre, de service et de rapport qualité-prix.

L'endroit est assez design tout en étant très confortable. A plusieurs, de grandes tables bien isolées du reste des tables permet de passer d'excellentes soirées. Le service est très bon et la cuisine, notamment de poissons est somptueuses. Pour un français, la note finale est véritablement presque ridicule.

A noter également une carte indépendante de japonais (sushi, maki, temaki, etc...). Moins bon évidemment qu'au restaurant japonais du Hilton Tel-Aviv, mais beaucoup moins onéreux.

Derby Bar: 96 rue Ygal Alon, Tel-Aviv (attention, le restaurant est situé dans une allée piétonne où le taxi ne pourra pas vous déposer).



Pour manger de la viande:


Là, il y a l'embarras du choix. D'abord, un truc facile: la quasi-totalité des hôtels du bord de mer hébergent en général des restaurants gastronomiques.
Le Hilton, le Dan, le David Intercontinental proposent des endroits de grande classe avec une cuisine raffinée faite à base de produits frais et d'excellente qualité. Bien entendu, l'addition suit. Petite astuce: le restaurant du Crowne Plaza est réputé pour la qualité de ses viandes: tendres, très bien cuisinées pour un prix qui reste extrêmement raisonnable.


Si vous voulez un restaurant en dehors des hôtels, vous pouvez toujours tenter Tzel Hayam, qui est le seul restaurant de viande casher sur la Tayelet, mais qui ressemble un peu trop à un attrape-touriste lorsque le mois d'août se profile à l'horizon. L'attente peut également en rebuter certains.

Je vous recommanderais plutôt une adresse qui est désormais assez connue mais qui ne démérite pas: Meatos. Comme son nom l'indique, il s'agit d'un restaurant avec des spécialités de viande (médaillons de boeuf, foie gras, hamburger avec tranche de foie gras, agneau, etc...) dans un décor magnifique (on peut aussi dîner en terrasse) et un service très agréable. Les plats sont vraiment bons, la viande est excellente, les accompagnements et les desserts assez raffinés. Les prix sont honnêtes (entre 70 et 140 chekels le plat).

Meatos: 2 rehov Weisman, Tel-Aviv






Pour manger Halavi:

Là, je vous indique une adresse spéciale. Elle figure rarement dans les guides touristiques, mais je ne manque pas d'y aller à chaque fois que je suis sur Tel-Aviv. Il s'agit d'Hungarian Blintzes. Comme son nom l'indique, ce restaurant propose des Blintzes salés et sucrés. Pour les ignorants de cette magnifique spécialité hongroise, les Blintzes sont des sortes de crêpes gratinées au fromage et, au choix, aux épinards, aux aubergines, au raisin sec, à la banane, etc....
C'est excellent, les prix sont riquiqui, le serveur est adorable et le cadre fait penser à une cantine communiste des années 60. On ne dirait pas comme ça, mais ça a un charme fou.

Hungarian Blintzes: 35 rehov Yirmiahou, Tel-Aviv

Voilà, évidemment, cette liste est imparfaite et subjective, mais n'hésitez pas à la compléter !

jeudi 7 août 2008

Discussion Orthodoxes - Conservatives


Pour ceux qui n'auraient pas encore perçu ce qu'est le Web 2.0, voici un exemple tout à fait intéressant qui met en valeur l'intérêt des blogs.
A l'époque du Web 1.0, lorsqu'un article était écrit, n'importe qui pouvait le lire, faire des remarques à son voisin de palier, mais ça n'allait pas plus loin. Avec le Web 2.0, tout change grâce à l'interactivité que procurent les nouveaux outils 2.0 dont les blogs sont parmi les principaux représentants. Lorsque j'ai écrit un article sur l'ouvrage de Marc Shapiro sur la relation de Saül Liberman avec l'orthodoxie (issu d'une famille orthodoxe, il a intégré le séminaire de formation rabbinique du mouvement conservative tout en conservant une pratique personnelle du judaïsme très proche de l'orthodoxie) j'eus le plaisir de voir apparaître des commentaires fort intéressants provenant des deux rabbins représentant le courant Massorti (Conservative) en France, messieurs Yeshaya Dalsace et Rivon Krygier. Un échange eut alors lieu dans les pages de commentaires. Même si de mon côté je n'ai pas la prétention d'avoir un discours parfaitement structuré quant à ces questions, il me semble que le dialogue est assez fécond pour vous le faire partager sur un billet indépendant. Comme vous le constaterez, c'est moi qui parle en dernier, mais le sujet n'est pas clos et messieurs Dalsace et Krygier peuvent bien évidemment poursuivre, l'avantage avec le Web, c'est qu'on peut modifier/prolonger un article très facilement ! Bonne lecture !

Yeshaya Dalsace:

Je découvre votr
e Blog avec beaucoup d’intérêt. Liebermann ne représente pas un cas unique. D’autres érudits venus du monde orthodoxe sont venus « fructifier » le mouvement Massorti. C’était le cas de Schechter découvreur de la Gueniza du Caire, de Louis Ginzberg, talmudiste renommé et grand spécialiste du Talmud de Jérusalem, descendant du Gaon ; d’Abraham Heschel héritier d’une cour hassidique ; de David Weiss Halivni hassid de Satmar et Hilouy (géni) dans le Talmud… Il existe de nombreux autres exemples. Je crois que la raison pour laquelle ces différents personnages s’orientèrent vers le mouvement Massorti tout en ayant parfois avec lui des relations tendues sur certains points, c’est qu’ils y trouvaient ce qu’ils cherchaient : un endroit où vivre un judaïsme authentique tout en poussant la recherche intellectuelle au plus haut niveau et sans entraves. Aucun de ces personnages n’est revenu vers l’orthodoxie au sens propre, y compris Weiss Halivni qui créa un petit mouvement Massorti très conservateur en opposition aux femmes rabbins, d’ailleurs par la suite il reconnut à mi mot que ce changement était nécessaire.

L’exemple de Liebermann montre bien une chose : la « rupture » avec le monde orthodoxe arrive dès lors que l’on met un pied dans l’ouverture. Liebermann n’était pas repoussé pour ses idées, ni ses travaux extrêmement intéressants, mais par ce qu’il avait remis en cause la hiérarchie en se permettant de penser librement. La « rupture » ne vient pas de l’excès des idées novatrices d’un mouvement comme Massorti (position de la femme et autre) mais du refus de s’enfermer dans une position idéologique qui est celle de l’orthodoxie. C’est pourquoi, il me semble que tout intellectuel juif d’une certaine ampleur qui viendrait des rangs de l’orthodoxie sera forcément amené à ce point de rupture à moins de savoir se préserver avec la plus grande prudence (ce qui a priori n’est pas très « intellectuel »).

L
’exemple de Soloveitchik montre une tension sans rupture mais cependant à la limite, par contre plusieurs de ses élèves feront cette rupture (Hartman par exemple). L’œuvre de Liebermann, est une œuvre remarquable bien que difficile d’accès. Sa position sur les femmes rabbins est semble-t-il, plus générationnelle qu’autre chose. Comme le dit une plaisanterie : « qu’est-ce qui différencie un massorti d’un orthodoxe ? 50 ans. »

Je me permets maintenant de critiquer une insertion de votre part : « Les orthodoxes craignent, et malheureusement la suite leur donnera raison, que les conservatives, en perdant le lien avec la tradition rabbinique, soient portés à prendre des décisions qui n'aient plus rien à voir avec la tradition juive. »

C’est aller un peu vite en besogne et bien mal connaître le milieu Massorti que d’af
firmer une perte de liens avec la tradition rabbinique. Cela est complètement faux et reste à prouver. Les décisions prises, même si elles sont contestables et d’ailleurs parfois contestées à l’intérieur même du mouvement (mais bien des décisions orthodoxes le sont également), ont à voir avec la tradition juive et notamment la tradition de l’éthique et de la morale sans lesquels le judaïsme perd tout son sens. À l’inverse, on peut très bien considérer, que l’incapacité à regarder en face certains problèmes et à leur trouver des solutions (Agunot, place de la femme, homosexualité…) n’a rien à voir avec la tradition juive qui ne s’est jamais basée sur des positions injustement tranchées. Les choses sont un peu plus complexes et il semble inévitable au monde juif, quelles que soient ses tendances idéologiques que certaines questions de société deviendront de plus en plus incontournables qu’on le veuille ou non.

Merci pour
votre Blog que je mets en lien sur le site de Massorti.com Yeshaya Dalsace (Rabbin et webmaster de Massorti.Com)

Le Monde Juif:

M. le rabbin Dalsace,
Tout d'abord, bienvenue sur mon blog, c'est toujours avec un grand plaisir que je reçois des commentaires de la qualité de celui que vous nous avez offerts.

Sur le fond, je ne partage pas complètement votre analyse: "l'ouverture intellectuelle" serait le critère déterminant de césure entre le monde othodoxe et le monde massorti. C'est, selon moi, faire fi de deux phénomènes.

Premier phénomène: Il existe d'une part de nombreux membres éminents du monde orthodoxe pour qui le monde intellectuel et universitaire était tout sauf inconnu et qui pourtant maintenaient une position idéologique et une pratique orthodoxe.
C'est bien sûr le cas du Rav Soloveïtchik, mais aussi de Yeshayaou Leibowitz (professeur de chimie et de neurobiologie), ou du Rav Hutner. En France, Manitou était évidemment un tenant de cette tradition, tout comme Lévinas dont l'attachement au rite et à la parole des sages est connue. Même dans le monde dit "ultra-orthodoxe", des personnalités comme le Rav Wolbe, qui étudia à Berlin dans sa jeunesse ou le Rav Guedalia Nadel, élève du Hazon Ich, n'ont jamais eu le moindre problème pour exploiter chacune des ressources des sciences profanes, sans se soucier du "qu'en-dira-t-on" parfois effectivement pesant dans certains de ces milieux. Dans un autre registre, Benny Lévy n'a bien entendu jamais fait table rase de Platon, qu'il a toujours pris très au sérieux. Son maître hiérosolymite, le Rav Moché Shapira est marié à une professeur de psychologie à l'Université. Plus proche de nous, le Pr Claude Riveline, éminent professeur à l'Ecole des Mines et élève de Manitou ne transige jamais dans ses écrits comme dans ses conférences sur une approche orthodoxe de la Thora. On peut évidemment dire la même chose du Grand Rabbin Bernheim.

Deuxième phénomène: toutes ces personnes, aussi différentes et eloignées qu'elles puissent être du Rabbi de Satmar au Rav Kook en passant par le Rabbi de Loubavitch et Leibowitz, partagent une "foi" commune, qui les différencient radicalement des Massorti.
C'est bien là que se produit la césure epistémologique selon moi: les orthodoxes sont attachés à respecter une tradition ininterrompue depuis le Sinaï et ne pourront pas se permettre de faire l'impasse sur les décisions prises par des décisionnaires antérieurs. Ne pas faire l'impasse ne signifie pas dire Amen à toutes leurs décisions et être dans l'incapacité de s'y opposer. Vous savez bien que le Gaon de Vilna ou le Hafetz Haim ont parfois pris des décisions halakhiques allant à l'encontre du Choulhan Aroukh.
Mais ces décisions n'ont pas été prises en disqualifiant d'office les anciens maîtres pour des raisons sociologiques comme peuvent le faire les rabbins Massorti.
Plaquer une interprétation sociologique ou historique sur les enseignements du Talmud s'avère souvent très inhibant. Il n'est en effet plus possible pour ces textes de nous enseigner une leçon valide sur des problématiques encore actuelles: ils ont été disqualifiés d'office par, un exemple, "la société patriarcale en vigueur au moyen-orient à cette époque". Comme nous le rappelait Lévinas, la critique biblique et de manière plus générale les travaux universitaires, malgré leur intérêt évident, ne peuvent pas remplacer l'étude de la "vérité des textes éternels". Concept qui, pour les universitaires, n'a pas de raison d'être.

Sur la place de la femme par exemple, je ne suis pas certain que le défi principal de notre époque soit de garantir l'accès des femmes à la liturgie. Il est plutôt de rechercher dans nos textes les principes fondamentaux qui nous permettront de créer un lien fertile entre l'Homme et la Femme dans une société où la tendance est plutôt à l'uniformisation, voire à la confusion des genres, concept fondamentalement opposé à la tradition juive. Cependant, si l'on sort des polémiques habituelle et qu'on essaie de se placer sur le terrain intellectuel justement, la césure entre orthodoxes et massorti est lucidement analysé par les travaux de chacun des camps sur l'ontologie de la Halakha.
Je me rappelle notamment une discussion avec le rabbin Ryvon Krigier dans laquelle celui-ci reconnaissait que sa perception de la Halakha était en totale divergence avec celle que proposait le Rav Soloveïtchik dans son "Ich HaHalakha". Idem avec Leibowitz.
Cela n'enlevait rien au grand respect qu'inspirait ses penseurs à Ryvon Krigier, comme il me l'a confirmé, mais cela montre tout de même qu'au-delà d'une "fermeture idéologique et sociologique" de l'orthodoxie dont je ne remets pas en cause l'existence, il existe des différences de fond plus profondes. Mais comme vous l'avez très bien dit, cela n'empêche pas le dialogue ! Merci encore pour votre intervention.

Yeshaya Dalsace:

Cher M.
Je reviens des mois plus tard visiter votre Blog dont j’apprécie particulièrement la grande tenue et l’intelligence du propos. Je me permets donc de reprendre notre conversation et surtout de vous répondre avec retard. Mais j’aimerais la pousser plus loin si vous êtes d’accord et l’intégrer sous forme de débat sur le site Massorti.Com afin de mieux comprendre le point de césure entre les orthodoxes et les Massorti. Il est rare de trouver un interlocuteur de qualité chez qui l’on sent une véritable recherche intellectuelle, sincère et sans a priori. Je ne vous cache pas que cela me manque et qu’un tel dialogue serait très utile pour le grand public. A vous de juger.

En attendant, voici ma réponse à la vôtre ci-dessus.
Je crois que c’est une erreur de vouloir mettre dans le même système orthodoxie et Massorti. Il y a une très grande divergence, non pas tant sur la forme que le fond. Cette divergence tient à une conception différente d’un point de vue théologique. Elle se base essentiellement sur la connaissance. C'est-à-dire que l’accès aux connaissances modernes a poussé les rabbins Massorti à repenser certains problèmes tout en voulant maintenir la Halakha et les rituels traditionnels. Ce que refusent absolument de faire les orthodoxes. Il me semble que la véritable différence est là.
Dois –je ou non incorporer mes connaissances contemporaines à mon système ancestral ?
Dois-je au contraire me garder de cela pour préserver ce système ancestral qui pourrait être remis en cause, partiellement ou plus profondément ?
C’est absolument certain que bon nombre d’orthodoxes ont une instruction universitaire de qualité (chez les Haredim ils sont une toute petite minorité). Cependant la plupart des exemples que vous citez ne sont pas de véritables orthodoxes. Levinas, Manitou, Leibovitch, mais des orthopraxes. Le Rav Kook et le rabbin de Loubavitch n’avaient pas à ma connaissance de formation universitaire, ce qui n’enlève rien à leur génie. Levinas n’était pas un homme de la Halakha et n’a que très peu écrit dessus. Manitou donna sa bénédiction à plusieurs de ses étudiants proches pour aller étudier dans le séminaire Massorti (dont Krygier), je crois qu’il était extrêmement conscient de la nécessité de s’adapter à la situation nouvelle. Leibovitch a clairement prôné une réévaluation complète du statut de la femme dans la Halakha.

Vous dites : « Les orthodoxes sont attachés à respecter une tradition ininterrompue depuis le Sinaï et ne pourront pas se permettre de faire l'impasse sur les décisions prises par des décisionnaires antérieurs. » Il me paraît évident que les Massorti également. Là-dessus il n’y a aucune différence. Les Massorti ont été créés par
Zekharia Frankel afin de faire face au danger de rupture historique qu’il ressentait chez les réformistes de son époque. L’idée de continuité historique du Judaïsme depuis le Sinaï est un pilier de la pensée et de la théologie Massorti et a été largement développée dans les écrits des grands penseurs du Mouvement Massorti (Frankel, Schechter, Heschel…). Je crois que la différence n’est pas ici. Les Massorti vont introduire dans leur réflexion halakhique une dimension historique et philosophique (méthahalakhique) dont ils tiendront compte. Ce n’est pas pour autant qu’ils font fi des décisionnaires passés, mais ils les remettent toujours dans leur contexte. Pour eux, la Halakha représente un système dynamique qui est soumis aux forces de l’Histoire. Il faut donc faire avec, accompagner le mouvement de l’Histoire et ne pas le nier. Il est clair que pour un Massorti, certains aspects de la Halakha sont indéfendables aujourd’hui, quand bien même ils l’étaient dans le passé, et doivent être neutralisés par tous les moyens : soumission de la femme, voire son oppression, statut du Mamzer, rapport aux non-juifs, aux homosexuels… D’autres aspects de la Halakha doivent devenir plus réalistes, condamnation de l’inadéquation entre la réalité sociologique juive et la position des Batei din contemporains… (notamment sur la question des conversions). Alors qu’au contraire, il me semble qu’un orthodoxe refuse de prendre en compte l’Histoire. Il la connaît peut-être, mais elle n’a aucune influence sur sa théologie. Je crois que c’est ici que réside la véritable différence. Cette question du rapport à l’Histoire est extrêmement complexe et comporte de nombreuses implications. Elle mériterait un vrai débat de fond. Dans le cas de Lieberman, la véritable question est ici. Il tenait compte de l’Histoire et c’est pourquoi il était Massorti. Son attitude personnelle par rapport à tel ou tel point précis (comme celui du statut de la femme) n’enlève rien au problème de fond. Il est évident qu’il voulait éviter une rupture avec les orthodoxes. D’autre part, la non-reconnaissance par certains orthodoxes de son statut de rabbin, relève à mon avis du même problème, pour eux, un rabbin qui tient compte de l’Histoire, n’est plus un rabbin. Cette question du rapport à l’Histoire me semble fondamentale.

De mon point de vue, ne pas en tenir compte relève de l’ineptie intellectuelle, c’est pourquoi je ne suis pas orthodoxe. Il me semble que pour beaucoup d’orthodoxes, tout à fait au courant de la recherche historique, il y a une peur de faire entrer le loup dans la bergerie. Commencer à tenir compte de l’Histoire risquerait de mettre tout le système par terre. Les Massorti ont tout à fait conscience de la difficulté et cherchent à pacifier la question, mettre ensemble le loup avec l’agneau, c'est-à-dire rendre compatible l’idée de tradition et de fidélité à cette tradition, avec l’adaptation aux nouvelles conditions emmenées par la modernité. C’est une utopie quasi messianique ! La véritable question est de savoir si cela marche ou non.


La position Massorti a le mérite d’être honnête. Elle a le gros inconvénient de demander un effort subtil au commun des gens pour continuer à pratiquer et à croire. C’est pourquoi, pour la masse des membres du mouvement Massorti, ce genre de problèmes ne se pose pas, ils ne cherchent qu’un judaïsme de facilité. La position orthodoxe est plus efficace pour le grand public. Elle est moins subtile et cherche à apporter plus de réponses qu’à poser des questions. Pour beaucoup de juifs sécularisés, le rabbin orthodoxe représente une image rassurante du passé. Aux yeux de gens comme moi, l’orthodoxie comporte un énorme inconvénient, elle est intellectuellement difficile à défendre. Je ne peux pas personnellement croire que Dieu soit misogyne ou raciste. Je ne peux pas croire à la véracité de la littéralité textuelle. Il m’est intellectuellement impossible de ne pas contextualiser, donc relativiser, mon propre système de croyances et de pratiques. Ne pas le faire serait un mensonge et rendrait donc inapte tout mon judaïsme. C’est pourquoi il m’est strictement impossible d’être orthodoxe. Cela n’a strictement rien à voir avec le degré de pratique quotidienne, je peux être extrêmement « froum » sur ma propre discipline. Il me semble que le problème était le même pour le Rabbin Shaül Lieberman. Je ne crois pas un instant, qu’un homme de sa qualité soit resté là où il était sans être entier avec ce qu’il faisait, tout en se posant parfois des questions. Maintenant je crois que la réalité est beaucoup plus complexe.

Il me semble qu’il existe des quantités de crypto Massorti. C'est-à-dire des orthodoxes officiels qui dans le fond ne croient plus à l’orthodoxie tout en gardant une profonde affection pour celle –ci parce qu’elle représente une image rassurante du passé. Cette situation n’est pas nouvelle, depuis longtemps déjà, on peut observer des Maskilim nistarim, dans le monde le plus traditionnel.
La vraie question reste de savoir si on tire des conclusions pratiques de cette Askala, ou non. Je crois que la cassure est là. Quand à Soloveitchik, admirable penseur que j’enseigne chaque Kippour après midi dans ma communauté, il a ce défaut orthodoxe de ne pas vouloir regarder certains problèmes en face. Dans Ish Hahalakha, il défend l’idée que respecter scrupuleusement la Halakha orthodoxe, c’est atteindre le plus haut niveau de moralité. Mais c’est partiellement faux et certaines sougiot sont indéfendables sur le plan de la morale universelle. Il le savait très bien, mais refusait de les aborder afin de défendre sa thèse. Je préfère la position Massorti qui consiste à dire : c’est indéfendable et je ne cherche pas à le défendre car cela correspond à une certaine mentalité ou un certain discours qui fait partie de l’Histoire de mon peuple, mais que je n’accepte pas pour moi-même, parce que je peux justement assumer notre Histoire sans apologétique indispensable. Cela me semble plus clair et plus droit intellectuellement. C’est un peu ce que disait en son temps Maimonide sur les sacrifices. Pas facile de savoir qui a vraiment raison dans son système. Il me semble clair qu’il nous faut assumer le présent pour avoir un avenir. A mes yeux toute crispation idéologique enlève la crédibilité de son auteur.
Tous ces problèmes ne sont pas simples et nous sommes bien petits pour les porter. Il ne demeure pas moins que la survie du Judaïsme et de la parole sinaïtique l’exige de nous. Dur bonheur d’être juif….
Bravo encore pour votre Blog

Yeshaya Dalsace
Webmaster de Massorti.com


Rivon Krygier

Je découvre avec grand intérêt ce blog, en félicite l'auteur que je connais mais qui semble vouloir rester anonyme, ce que je respecte. Ce blog a non seulement une haute tenue, il ouvre à un dialogue et un débat en marge des institutions, et ce fait à lui seul, mérite tous les éloges. Les conflits ne naissent-ils pas en grande partie de ce que l’on croit que « l’autre » dit et fait ?


Je réagis sommairement aux deux extraits suivants portant sur l'écart qui se serait creusé entre les orthodoxes et les conservative (massorti).

Le Blogger : Les orthodoxes craignent, et malheureusement la suite leur donnera raison, que les conservatives, en perdant le lien avec la tradition rabbinique, soient portés à prendre des décisions qui n'aient plus rien à voir avec la tradition juive. L'évolution de ce mouvement, que Shapiro rappelle en conclusion de ce livre (ordination des femmes, légitimation de l'homosexualité, etc.) et que Lieberman lui-même trouvait répréhensible justifiait de se tenir à l'écart de toute personne susceptible de défendre cette vision du judaïsme. D'où certaines prises de position visant à interdire toute relation avec Lieberman, ainsi que d'utiliser son travail.

Shapiro :
"Recent decades have seen Orthodoxy move to the right, just as Conservative judaism has moved to the left. Conservative judaism has embraced halakhic egalitarianism as an absolute, and seems on the verge of a major shift in the direction of legitimizing homosexuality. Considering the way the two movements look today, it is hard for many to imagine that there was a time when the divisions were not so stark, when one's denominational affiliation did not necessary place one in direct ideological conflict with members of other denomination. There was a time when great talmidei hakhamim of both denominations could be intellectual comrades, and outstanding minds from the Orthodox world could join their Conservatives colleagues in teaching Torah. It is a lost world of American Judaism."


Cette présentation des choses fait l’impasse sur un certain nombre de données incontournables. Notamment quand il est dit que des décisions ont été prises chez les conservative qui n’ont plus rien à voir avec la tradition juive, ou lorsqu’est justifiée implicitement la mise à l’écart de Lieberman, et par suite la tentative par l’orthodoxie pure et dure d’anathémiser le mouvement conservative.
Il y a eu de tout temps des réactions d’anathémisation dans les débats religieux, à l’intérieur du peuple juif et à l’extérieur : des centaines de milliers de gens assassinés, martyrisés convertis de force ou privés de liberté de conscience. L’Eglise catholique, comme on le sait, a beaucoup utilisé cette arme redoutable au cours de son histoire tant envers les juifs qu’envers ses « hérétiques et schismatiques » en son sein. Même s’il reste des traces de la posture inquisitoire, la situation a bien changé. Aujourd’hui l’Eglise catholique est bien plus avancée dans le dialogue avec les Orthodoxes (chrétiens), Anglicans et Protestants que ne l’est l’orthodoxie juive, et ce n’est pas peu dire.

Il ne faudrait pas oublier que dans le judaïsme, par le passé, des plus grandes figures, aujourd’hui encensées par l’orthodoxie, telles que Maïmonide, Moïse Haim Luzatto, le Baal chèm tov ont été anathémisés par des rabbins des institutions communautaires diverses, avec des conséquences parfois très graves ! On trouve dans le Talmud une forte réserve à ce type de procédé (même si on trouve aussi des propos contraires).
Voici un exemple à méditer : Rabban Gamliel, chef du Sanhédrin (instance suprême politique et juridique) à l'époque de Yavné (Palestine, 100-135) témoigne de ce que toutes les mesures autoritaires qu'il a pu prendre, dont l’excommunication du grand sage rabbi Eliezer, n'avaient qu'un but : « chè-lo yarbou mahlokot be-Israël : que les dissensions ne se multiplient pas au sein du peuple d'Israël » (Baba Metsia 59b). Intention très noble mais néanmoins condamnée par Dieu. Il n’est pas disculpé devant Dieu des multiples abus d'autorité qui lui auront valu sa destitution et de terribles cataclysmes sur tout Israël. C'est que l'effort d'unification, aussi louable fut-il, se heurte à des résistances et des dérives qui mettent en péril la dynamique féconde de la controverse et étouffent la plurivocité de la Tora. Si Saül Liberman devait être écarté, à ce compte-là, il faudrait ajouter à la liste noire Abraham Yehoshua Heschel, Louis Ginzberg, Louis Jacobs et bien d’autres figures, toutes conservative/massorti, parfois moins connues mais non moins éminentes tant par leur érudition dans divers domaines, leur sagesse que leur piété. Sans parler des millions de juifs, oui des millions !, actuellement affiliés aux mouvement conservative ou reform.
Accuser tout ce monde schismatique est injuste et provoque justement la scission. La « scission » entendue par l’inquisition juive, c’est-à-dire en fait, le divorce avec la conception et la pratique orthodoxes, est d’abord le fait de la sécularisation, de la laïcisation, de la contestation portée par le mouvement des lumières sur l’ensemble de la société. Or les mouvements religieux modernistes ne sont pas la cause de cette crise mais à des degrés divers, des tentatives de la résoudre !
Comment ? En conciliant les acquis du progrès (égalité des sexes, abolition des peines corporelles et de la coercition religieuse, prise en compte scientifique de l’évolution et histoire des idées et pratiques religieuses, etc.) avec la tradition religieuse, et non en la rejetant comme le firent d’autres. La crise traverse tant le public non pratiquant, libéral, massorti et orthodoxe. Et le public est fait de gens qui cherchent à un degré ou un autre de bonnes raisons de se rattacher à la religion, non des personnes qui la combattent.
L’anathème, la qualification infamante d’hérésie est une accusation non seulement humiliante mais très grave car elle peut aller jusqu’à appeler au meurtre, pour ceux qui connaissent les sources rabbiniques anciennes. Certaines sources anciennes et modernes ne sont d’ailleurs pas beaucoup plus tendres envers ceux qui ont rejeté sciemment la tradition, par athéisme et contestation du bien fondé de l’observance. Mais pour des raisons politiques, de récupération et d’inféodation de ce public-cible qui constitue aujourd’hui la masse critique du peuple juif, une sorte d’amnistie pseudo-amnésique règne. Ce n’est pas le lieu ici de développer ces aspects douloureux et très dangereux pour l’avenir du peuple juif, mais de mentionner juste ce qui suit.

Il existe actuellement une orthodoxie moderne dont il n’est hélas pas fait mention dans ce débat. Or celle-ci, tout en défendant âprement ses positions, n’a jamais mis au ban le mouvement massorti, ni d’ailleurs les réformistes. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas leur style ! Ils sont entrés dans la modernité et donc, tentent de convaincre plutôt que de vaincre, de persuader plutôt que d’imposer. Ces modern orthodox comptent et ont compté en leurs rangs de très grandes figures telles le rav Eliezer Berkovits qui a laissé de très brillants écrits.
Je ne le conteste pas, il existe aujourd'hui un certain nombre de divergences avec une certaine orthodoxie sur des questions brûlantes de modernité : statut des femmes au sein du culte (le droit de chanter en public, de compter à part entière, d’enseigner la dracha, le traitement des inégalités matrimoniales), des exclus (homosexuels, mamzérim, agounot, candidats aux conversions), l’accueil des enfants de mariages mixtes et des convertis, etc. Mais pour autant il existe aux Etats-Unis et en Israël d’importantes figures et institutions du judaïsme orthodoxe moderne (tels l’Institut Hartmann ou Pardès, à Jérusalem) qui non seulement nouent des relations de bonne intelligence et de partenariat avec le mouvement massorti mais expriment des conceptions très similaires sur toutes les questions évoquées ! Allez donc lire leurs publications ou visiter la communauté de Shira hadasha (« modern orthodox ») de Jérusalem. Allez examiner les responsa et positions telles celles des rabbins Shlomo Riskin, David Hartmann sur le statut des femmes ! Yeshaya Leibovits aussi, bien qu’il ne s’agisse pas d’un rabbin.

Il existe bien plus de convergences que de divergences entre les massorti et ces modern orthodox, sur tous les sujets d’actualité religieuse !
Bien sûr, comme le dit très justement Shapiro, il y a eu une radicalisation, un clivage accru. Il est vrai que pour une certaine part, l’orthodoxie s’est durcie dans un sens, et le mouvement conservative/massorti dans le sens opposé. Mais ce clivage ne reflète qu’une partie de la réalité car il existe beaucoup de conservative proches des modern orthodox et vice versa. Du reste, ce qui doit primer n’est pas tant la convergence de vue, même si on ne peut que le souhaiter, c’est la capacité à nouer aujourd’hui un dialogue civilisé. Tel est le grand enjeu : sauver l’unité du peuple juif, avec sa féconde diversité.


Le Monde Juif

Bonjour messieurs Dalsace et Krygier, C'est un plaisir de vous recevoir sur ce blog, surtout pour des interventions de cette qualité. Je n'y réponds qu'aujourd'hui, le temps que je passe sur mon blog étant malheureusement limité.
Les interventions des rabbins Dalsace et Krygier étant différentes (l'une portant sur le fond, l'autre plutôt sur la forme et les perceptions) j'y répondrai de manière distincte.


D'abord à propos de l'orthodoxie:

- Le Rabbi de Loubavitch a bien une formation universitaire. Bien qu'elle ne corresponde pas à une légende couramment en vogue dans les milieux Habad voulant qu'il ait obtenu 7 doctorats à la Sorbonne (sic), le Rabbi de Loubavitch a semble-t-il étudié à l'ESTP, à la Sorbonne ainsi qu'à l'Université de Berlin. Ses domaines de prédilection étaient cependant centrés sur les sciences exactes (la physique et les mathématiques principalement avec une spécialisation en électricité).

- Leibowitz clamait en effet la nécessité de redéfinir la place de la femme dans le judaïsme, mais c'était pour lui une question méta-halakhique plus qu'halakhique. Lorsqu'on lui demandait s'il était tenté de prier dans une synagogue sans Mehitza, il ne comprenait pas bien comment on pouvait définir un tel lieu avec le qualificatif de synagogue: "quelle différence entre une synagogue où la halakha n'est pas respectée et pas de synagogue du tout ?" (dans Israël et Judaïsme). Sa problématique sur les femmes est plus sociologique qu'halakhique. Ce qui sous-tend la position de Leibowitz, c'est qu'en aucun cas des positions sociologiques et méta-halakhiques ne doivent aller à l'encontre d'une halakha acceptée par tout le peuple juif. Que ces considérations influent sur le processus de décision halakhique, oui. C'est d'ailleurs la position de nombreux poskim orthodoxes. Mais fondamentalement donner la priorité à la sociologie sur la halakha, voilà qui n'est pas acceptable pour un orthodoxe. Mais j'y reviendrai plus loin.


- Lévinas insiste à de nombreuses reprises dans Difficile Liberté ou dans ses Lectures Talmudiques sur l'importance de la halakha, du rite et du joug des mitzvots. C'est pour lui une spécificité majeure du judaïsme. S'il n'a pas écrit énormément sur des problématiques halakhiques, c'est tout simplement qu'il ne s'en sentait pas capable. Il le dit explicitement dans une de ses Lectures Talmudiques lorsqu'il "s'excuse" presque de ne traiter principalement que des passages aggadiques du Talmud. Sa réticence provenait du fait qu'il ne pensait pas disposer de la "musculature intellectuelle" nécessaire pour y parvenir, ce qui était en revanche le cas de son maître M.Chouchani. Lorsqu'on lit une phrase pareille, on regrette longtemps de ne pas avoir connu ce mystérieux Chouchani.


- Venons-en au coeur du sujet. Dans votre commentaire, vous utilisez indifféremment plusieurs termes qui selon vous constituent la césure entre Massorti et Orthodoxes. J'ai notamment relevé les termes d'Histoire, de connaissance, de morale universelle, etc...

Il s'agit de points à mon sens distincts.
Tout d'abord, je récuse le fait que tous les orthodoxes refusent de prendre en compte la dimension méta-halakhique dans leurs psakim. C'est tout à fait clair par exemple lorsqu'on lit l'ouvrage de Marc Shapiro (dont j'espère faire bientôt une recension sur ce blog) sur la vie du Rav Weinberg. Celui-ci, ancien directeur du séminaire rabbinique de Berlin est un "pur orthodoxe", il a pourtant régulièrement pris en compte la dimension sociologique dans laquelle il vivait pour énoncer la halakha. C'est très net dans sa célèbre position sur sa justification de la Bat-Mitzva, sur son non-moins célèbre psak permettant au mouvement de jeunesse Yéchouroun de faire chanter ensemble les garçons et les filles ou encore à propos de la modification des règles de Shehita dans l'Allemagne nazie.
De la même façon, le fait que le Hazon Ich considère les juifs sionistes laïques comme des "Tinok cheNichba" et non comme des renégats au sens halakhique du terme est une innovation majeure qui repose sur des considérations sociologiques, comme l'a très justement noté le Pr Ravitsky.

A l'autre extrême, certaines décisions rigoristes prises par certains décisionnaires le sont à l'aune des risques plus importants pour la vie juive que recèle la modernité. Cela ne me plaît pas forcément, mais il est indéniable que des considérations sociologiques et méta-halakhiques entrent en ligne de compte dans le processus de décision halakhique orthodoxe.


- Là où le point me paraît plus bloquant c'est sur votre phrase suivante:
"Aux yeux de gens comme moi, l’orthodoxie comporte un énorme inconvénient, elle est intellectuellement difficile à défendre. Je ne peux pas personnellement croire que Dieu soit misogyne ou raciste. Je ne peux pas croire à la véracité de la littéralité textuelle. Il m’est intellectuellement impossible de ne pas contextualiser, donc relativiser, mon propre système de croyances et de pratiques. Ne pas le faire serait un mensonge et rendrait donc inapte tout mon judaïsme."

Vous semblez notamment penser que les orthodoxes refusent de voir en face certaines assertions du Talmud qui j'imagine vous paraissent inadéquates avec la morale universelle.
Prenons un exemple pour être concret. Est-il permis d'être Mehallel Chabat pour sauver un non-juif ? Nous savons tous les deux qu'en pratique c'est bien évidemment le cas. Qu'en revanche en théorie, ce qui m'oblige à sauver un juif et un non-juif le chabbat ne répond pas aux mêmes catégories intellectuelles et halakhiques. Devant cet état de fait, il y a 3 façons d'appréhender le problème.

- La première est celle que vous préconisez: considérer qu'il est inacceptable du point de vue de la morale universelle que le Talmud ne mette pas sur le même plan théorique un juif et un non-juif, qu'il s'agit donc d'un passage raciste que je me dois d'écarter pour préserver une adéquation entre mon judaïsme et ma perception de l'humanité. Il faut donc dire que ce passage est le reflet d'un contexte historique et qu'il n'a bien évidemment plus de sens aujourd'hui.


- La deuxième façon est, comme vous le dites, de fermer les yeux et de ne pas aborder ce sujet.


- La 3ème voie, et c'est celle que m'ont transmise mes maîtres, c'est de considérer à la fois que ce passage est porteur d'une vérité mais qu'il est également problématique car il heurte notre sens commun. C'est à mon sens la démarche la plus riche. Car la Thora, si elle est une Thora de vie, ne saurait être une Thora de vie bourgeoise qui permette à tout cadre supérieur de vivre tranquillement son judaïsme en harmonie avec l'air du temps.
Elle a également un pouvoir subversif, qui doit nous bousculer à chaque époque. Lire les passages sur la femme en disant "la femme est inférieure, point" n'est évidemment pas acceptable. Mais lire ces passages en argumentant qu'"il s'agit de textes datés et archaïques" ne l'est pas plus. Qu'est ce qui justifierait en effet que la cacherout ne soit pas archaïque ? Qu'il ne s'agit que d'habitudes de conservation hygiéniques des temps anciens qui n'ont évidemment plus de sens à partir du moment où le congélateur a été inventé ?
Vous pensez que cette position est intellectuellement plus honnête ? Je ne le crois pas. Je pense que si l'on opte pour votre démarche et qu'on veut être véritablement cohérent, il faut abandonner totalement le judaïsme. Pourquoi en effet vouloir encore se référer à un enseignement dont la quasi-totalité fait référence à des discussions talmudiques complètement imprégnées de sociologie persane du 4ème siècle ?

Dans un autre contexte, il me semble que cette démarche de contextualisation à l'extrême est également vouée à l'échec lorsqu'on étudie les grands penseurs philosophiques. Les plus grands commentaires de Platon et les plus riches ne sont pas ceux qui ont disqualifié sa position sur les femmes parce qu'il a vécu 5 siècles avant J-C. Ce sont ceux qui ont tenté d'y trouver un sens philosophique et qui ont pris Platon au sérieux plutôt que de le prendre pour un beauf machiste avant l'âge. Quitte ensuite à marquer un désaccord. De la même façon, je pense pas que considérer les Sages du Talmud comme des misogynes ou des racistes soit une manière de les prendre au sérieux.
Certaines souguiot m'interpellent, me choquent, m'éclatent à la figure. Mais les disqualifier pour raisons sociologiques est trop facile.
J'ai le devoir de chercher ce que ces passages ont à me dire, moi pétri de culture occidentale du 21ème siècle qui, comme tout homme, a beaucoup de mal à savoir pourquoi les hommes du 25ème siècle nous considéreront comme des imbéciles finis.
Une partie du travail de Michel Foucault part de là: comment se fait-il que nous soyons ébahis par les comportements a priori stupides des Anciens, à l'aune des valeurs qui sont aujourd'hui les nôtres ? Ou comme le dit Thomas Ferenczi dans un article récent du Monde, Foucault a montré, contrairement à ce que pensaient les philosophes des lumières (dont Frankel, fondateur des Massortis, est aussi une émanation) que "la connaissance ne résulte pas du progrès continu de la raison, mais d'un système de règles propres à chaque époque".
Un des moyens de s'extraire de cette contrainte est selon moi de continuer à essayer de percer ce que nous dit une vérité révélée quels que soient le lieu et l'époque. C'est ce que l'on appelle l'étude de la Thora et
c'est ce qui fait que je suis orthodoxe.

Un dernier point qui me permettra de faire la transition avec la réponse au rabbin Krygier.
Ce qui me déplaît dans le mouvement massorti (mais évidemment bien plus encore avec le mouvement libéral) c'est la cassure qu'il a produit avec le reste du peuple juif.
Je reconnais bien volontiers avec Rivon Krygier que les anathèmes ont régulièrement fusé à travers les âges et que ce n'est pas forcément nouveau. En effet, le Baal Chem Tov, le Rambam et bien d'autres ont subi le courroux de leurs opposants.
Mais il me semble qu'il existe une différence radicale avec la problématique massorti/reformed vs orthodoxes qui nous occupe: la "mahloket" ne porte pas seulement sur des sujets de conception théologique comme pour le Hassidisme ou pour le rationalisme du Rambam. Elle porte sur l'orthopraxie et la pratique des Mitzvots.
Comme le relève Leibowitz, si l'opposition Hassidim/Mitnagdim n'a pas dégénéré en scission pure et simple du judaïsme c'est que le Hassidisme, malgré certaines tensions, n'ont jamais cédé sur le respect des lois du Choulhan Aroukh.
Le livre de Marc Shapiro sur le Rav Weinberg le montre bien: il y avait des différences de conception radicales entre les modern-orthodox d'Allemagne et les Juifs d'Europe de l'Est qu'on qualifierait aujourd'hui d'ultra-orthodoxes. Pourtant, ils avaient toujours l'impression de faire partie de la même famille, notamment du fait de leur perception identique de la fixation de la Halakha.
C'est à mon sens en cela que la cassure est profonde, d'autant qu'elle concerne un sujet ultra-sensible qu'est le statut personnel: comment assurer que le peuple juif ne se scindera pas si la définition du Juif n'est pas la même dans tous les mouvements ? Un Juif converti à Bagdad par le Rav Ovadia Yosef sera considéré comme Juif pour le Rav Soloveitchik à New-York. Comment garantir l'unité du peuple juif si plus personne n'est d'accord au niveau rabbinique sur ce qu'est un Juif ? J'ai entendu récemment que des communautés libérales aux Etats-Unis, dans un désir d'égalité homme-femme ne considéraient pas comme juif un homme né d'un père non-juif et d'une mère juive. Alors que cette personne est halakhiquement juive selon les orthodoxes (et j'imagine les massorti), elle ne serait pas considérée comme telle par ces communautés.
Comme le démontre très bien un autre ouvrage du Professeur Shapiro, les anathèmes lancés pour des problèmes de conception théologiques ne sont jamais vraiment porteurs de menaces et n'ont en tous cas jamais réussi à obliger tous les juifs à respecter une liste de croyances imposées (même les 13 principes de foi de Maïmonide n'y sont pas parvenus).
En revanche, les dissensions portant sur la praxis, la pratiques ont des conséquences beaucoup plus fondamentales pour le judaïsme. J'en veux pour preuve deux exemples.
- On ne s'en aperçoit plus aujourd'hui, mais ce qui a provoqué la scission des chrétiens avec les juifs n'est pas tant la croyance en Jésus que l'abolition des Mitzvots par Paul de Tarse en 49 qui a eu un effet dévastateur.
- De manière plus troublante compte tenu de certaines similitudes qu'on pourrait trouver avec la situation actuelle, les Karaïtes se sont séparés du reste du peuple juif pour des problématiques relatives à leur refus de considérer le Talmud comme une loi divine et pour une perception de la halakha très différente de celle du judaïsme rabbinique. Une perception en grande partie fondée sur la capacité individuelle de chacun à interpréter la loi écrite en tenant compte d'une responsabilité personnelle. Loin d'être un petit groupuscule sectaire, on estime qu'entre le IXème et le XIème siècle, le Karaïsme avait pénétré de nombreux foyers juifs (près de 40% de la population juive mondiale de l'époque selon certains historiens). C'est la lutte acharnée de rabbins "pharisiens" comme Saadia Gaon qui a notamment permis le reflux du Karaïsme. Tout ça pour dire que toucher à la Halakha est beaucoup plus sensible pour les Juifs que de dire qu'on ne croit pas à la résurrection des morts ou à la réincarnation. Et que l'histoire a parfois donné raison à des opposants farouches comme Saadia Gaon ou le Gaon de Vilna. L'histoire a également prouvé que cela se finissait en général par un éloignement progressif des communautés dissidentes et c'est vraiment tout ce que je ne souhaite pas pour le peuple juif actuel qui, reconnaissons-le, n'a vraiment pas besoin de ça après le cataclysme qu'a constitué la Shoah.

En tant qu'orthodoxe, il y a cependant un problème que je n'occulte pas: comment éviter que l'ultra-orthodoxie de Bné-Brak ne devienne la norme pour tout le peuple juif y compris en France ou dans des sociétés occidentales avec des enjeux très différents que ceux que l'on rencontre à la Yéchiva de Poniowicz ? L'élection du Grand-Rabbin Bernheim est une réponse.
La diffusion en France des travaux de la modern-orthodoxy en est une autre.
L'implication dans des structures mettant en avant une étude de la Thora authentique, alliée à une questionnement sans tabou et ouvrant des perspectives intellectuelles fortes en est une troisième.


Vaste programme !

vendredi 11 juillet 2008

Balak - Les débuts du communisme...

Balak, c'est une Paracha très sympathique. Limite comique.

Vous savez, l'histoire du type (Balaam) qui a un pouvoir de malédiction reconnu dans toute la galaxie, qui se fait supplier par le grand roi Balak d'aller maudire Israël, qui s'y essaie à plusieurs reprises et qui au lieu de maudire, produit les plus belles paroles qui ont pu être dites sur le peuple juif, juste avant le discours de Nicolas Sarkozy à la Knesset (c'est une boutade, même si le discours était effectivement d'une très belle tenue). Paroles si belles (celles de Balaam) que les Sages de notre tradition en ont même inclus certaines dans l'office quotidien.
"Ma Tovou Ohalekha Yaakov, Mishkenotekha Israël"
"Que tes tentes sont belles Yaakov, tes demeures ô Israël !".

Eh bien moi ça me fait plutôt rigoler, surtout quand on imagine la tête du commanditaire qui se fait escroquer 3 fois de suite sur la nature de la prestation.
Plus en bonus l'épisode de l'ânesse qui refuse d'avancer et qui se met à parler, c'est presque du Louis de Funès.

Mais il y a un passage qui m'a toujours intrigué, c'est le début. Balak envoie une première fois ses messagers pour convaincre Balaam de venir maudire Israël.
Il leur dit, restez cette nuit que je vérifie ce que Dieu veut. Dieu lui demande ce qu'il se passe et en bon...Dieu, il refuse que ce prophète de malheur aille maudire son peuple. Jusque là, rien que de très normal.
Sauf que Balak décide de revenir à la charge et de renvoyer d'autres personnes. Balaam leur répond pareil (ou presque), vérifie auprès de Dieu et cette fois-ci, Dieu accepte de le laisser partir maudire son peuple.

J'ai toujours trouvé ça bizarre. S'il savait pouvoir maîtriser ce que disait Balak, alors qu'il le laisse partir dès la première fois ! Et si la malédiction est en soi mauvaise, pourquoi lui autoriser ensuite ? Et puis, on ne voit pas très bien ce qui a changé entre la première et la deuxième fois pour qu'on assiste à un changement aussi radical.

J'ai trouvé une réponse très intéressante et tout à fait cohérente avec le fil conducteur de la Paracha dans une explication du Rav Frand, un Rav américain contemporain, maguid chiour (professeur) à la Yéchiva Ner Israël de Baltimore, dont j'apprécie beaucoup les explications.

Le Rav Frand analyse les différences qu'il y a entre les deux passages des envoyés de Balak. La deuxième fois, Balak envoie des messagers "Rabim veNikhbadim meelé", "plus nombreux et plus respectés que les premiers".
Bon OK, mais on ne voit pas très bien ce que ça change à part qu'il a envoyé les ministres à la place des secrétaires d'état.
Le message de Balak change un peu. Cette fois-ci il veut le "combler d'honneurs" "Ki Khaved akhavedekha meod".
Ah, Balak le prend par les sentiments ! Je te ferai venir à l'Elysée, avec toutes les caméras de télévision, etc, etc... Est-ce qu'à l'époque, ça marchait aussi ?

Voyons-voir la réponse de Balaam pour savoir s'il plonge: "

"Même si Balak me donnait de l'argent et de l'or plein son palais, je ne pourrais contrevenir à l'ordre de l'Éternel mon Dieu, en aucune façon. Et maintenant, veuillez attendre ici, vous aussi, cette nuit, que je sache ce que l'Éternel doit encore me dire."

Bon apparemment il est inflexible ce Balaam. Mais alors pourquoi Dieu le laisse partir ? Réponse de Dieu: "Im Likro Lekha Baou Anachim, Koum lekh itam"
"Si ces gens sont venus pour te mander, lève-toi et pars avec eux".

Mais, la première fois aussi ils sont venus pour le mander ! Qu'est-ce qui change ?!

Voyons Rachi. Rachi explique qu'il faut comprendre "Si ces gens sont venus pour te payer".

Bon, pourquoi pas. Et alors, qu'est-ce que ça change qu'il soit payé ?

Ca change tout, nous dit le Rav Frand ! Et la réponse de Balaam, il faut la lire avec le petit air de Daniel Prevost dans La Vérité si je mens: "et au fait, vous n'oubliez pas la petite corbeille de la mariée ! Vous savez, le petit compte à Hong-Kong"

Le "Même s'il me donnait de l'argent et de l'or plein son palais", si on imagine la scène, on voit bien l'air un peu cupide de Balaam en train de leur passer un message pas si subliminal que ça: "les gars, si vous voulez qu'on fasse affaire, il va falloir passer à la caisse."

Et alors pourquoi est-ce que ça change tout ? Parce qu'entre la première et la deuxième fois, Balaam a changé de démarche.
Il est passé d'une approche complètement désinteressée (je maudis Israël parce que je ressens au plus profond de moi-même que c'est ce que je dois faire, même si je n'en retire aucun bénéfice personnel) à un mode beaucoup plus intéressé (je maudis Israël si j'ai accès au respect et à la richesse).

La tradition juive connaît bien cette distinction: il est possible de respecter la volonté de Dieu lichma (de façon désintéressée) comme de le faire lo lichma (parce que j'ai peur d'une punition divine ou parce que je pense que cela va m'apporter le monde futur ou plus subtilement parce que je pense que respecter Chabbat m'apporte un équilibre personnel).

La Thora, et en particulier Maïmonide, n'interdit pas d'avoir une démarche lo lichma, intéressée. Parce que c'est souvent plus simple, plus humain. Mais il est clair que l'objectif à atteindre, c'est le respect des Mitzvot complètement désintéressé. C'est le summum de la sophistication spirituelle, la démarche qui a le plus de valeur mais qui est aussi la plus dangereuse.

Dieu le sait. Laisser partir un homme, pourvu de nombreux pouvoirs dans une entreprise désintéressée est un risque majeur à prendre. Car il y a de bonnes chances que cette aventure soit couronnée de succès.

Le Rav Frand raconte que le Rav Schwab avait l'habitude de donner pour exemple de cette différence fondamentale, la longue épopée du communisme. Au début du XXème siècle, des masses de jeunes juifs fuyaient les yéchivot pour aller embrasser la noble cause du communisme. Leur but était de changer le monde. De le rendre meilleur. Ils étaient désinteressés. C'était une force Lichma. C'est essentiellement pour cette raison qu'elle a été si puissante.
Lorsqu'un jeune juif paradait avec les bolcheviks, certains parents et rabbins pleuraient. D'autres reconnaissaient que ce qu'on ne pouvait nier, c'est que ces jeunes étaient aspirés par un idéal plus grand qu'eux. Qu'ils choisissaient leur destin sans prendre en compte leur intérêt personnel. Ce désintéressement, il prouve que tout n'est pas perdu. C'est juste que l'énergie est mal canalisée. Mais c'est beaucoup plus digne de respect pour la tradition juive que certaines situations contemporaines qui ont plutôt tendance à se vautrer dans le confort matériel.

Dans un autre registre, le nazisme a aussi été une expérience désintéressée. La preuve ? Alors que l'Allemagne nazie perdait la guerre, qu'elle était exposée sur deux fronts et qu'elle devait absolument allouer des ressources à l'effort de guerre, elle a continué à dépenser une énergie folle pour chasser et déporter les Juifs dans les camps d'extermination. Le désintéressement peut être extrêmement dangereux, mais il est aussi fascinant et révélateur d'une sorte de force divine (on pourrait développer, mais ce n'est pas le propos ici).

Bref, quand est-ce que le communisme a perdu ? Lorsque la démarche a changé. Lorsque les idéalistes de la première heure se sont transformés en une nomenklatura avide de privilèges et de confort matériel.

De la même façon, Balaam "rompt le charme" au moment où il parle d'argent. Ses intentions ne sont plus aussi purs, son entreprise risque l'échec. Dieu peut alors le laisser partir.
Lorsqu'on lit le passage de bout en bout avec cette explication en tête, le texte devient soudain limpide.

Mais il nous oblige à nous poser une question vertigineuse qui nous atteint dans notre quotidien le plus intime: est-il encore possible au XXIème siècle, siècle de la société du spectacle et de la consommation, d'opter pour une démarche désinteressée ? Oui quand il s'agit de faire exploser des avions sur des tours. Mais de façon plus positive ?

mardi 8 juillet 2008

Les 7 jours - Shiva

Les 7 jours est un film israélien sorti récemment, réalisé par Ronit et Shlomi Elkabetz.

Ronit Elkabetz est une des plus grandes actrices israéliennes du moment, que l'on a pu notamment voir dans Le Voyage de la fanfare ou encore dans Prendre femme qui est en réalité le premier épisode d'une trilogie annoncée autour du personnage de Viviane, incarné ici encore par Ronit Elkabetz.

Le sujet est simple: en 91, pendant la guerre du Golfe, au sein d'une fratrie de 2 soeurs et 6 frères, Maurice, un des frères décède prématurément. Toute la famille fait Shiva, c'est-à-dire qu'elle respecte les règles de deuil imposées par la tradition juive pendant les 7 jours suivant l'enterrement du défunt. Il faut manger par terre, recevoir les invités, ne pas manger de viande, etc, etc.... C'est un moment particulier pendant lequel on est concentré uniquement sur le deuil (certains disent: pour permettre d'avancer ensuite et de retrouver une vie...)

Toute la famille vit, mange et dort ensemble pendant 7 jours, dans la maison du frère et de son épouse. Evidemment, la famille inclut les beaux-frères et belles-soeurs, quelques enfants, les amis intimes de la famille, etc... Comme on peut se l'imaginer, ce long huis-clos génère des tensions, de vieilles rancoeurs resurgissent, bref des sentiments humains captés avec beaucoup de talent par les réalisateurs, grandement aidés par le jeu d'acteurs magnifique pour certains.
Outre Ronit Alkabetz, on peut notamment citer Simon Abkarian, acteur français que les fans de Cédric Klapisch connaissent bien (Chacun cherche son chat, Ni pour ni contre (bien au contraire)) et que les amateurs d'espionnage ont pu apercevoir dans Casino Royale, le premier James Bond avec Daniel Craig. Mais également la belle Yaël Abecassis, mère courage dans Va, Vis et Deviens, ou plus récemment dans Survivre avec les loups de Véra Belmont.

Très joli film donc, où on se rend bien compte que les relations entre frères et soeurs ne sont jamais simples, surtout quand les problèmes d'argent, de divorce ou de reconnaissance refont surface avec une acuité explosive.

Mais ce qui m'a beaucoup marqué dans ce film, ce sont les langues. La famille concernée, la famille Ohayon (prononcer O-Kh-A-Yone pour respecter l'hébreu) est une famille traditionnaliste qui a encore en commun certains aspects de la communauté marocaine en Israël: ils respectent les règles religieuses de deuil sans trop discuter même si par ailleurs on n'est pas spécialement pratiquant, ils tiennent à l'importance de la cellule familiale et surtout ils parlent en 3 langues.
L'hébreu, bien sûr, l'arabe qui sert essentiellement à certaines expressions d'exclamation (LaIster), mais aussi le français, langue parlée dans le film par toute la famille de façon complètement spontanée. Certains personnages parlent en français, se voient répondre en hébreu, puis en français, repassent à l'hébreu avec une petite touche d'arabe, c'est assez troublant, surtout pour un français qui ne s'imagine pas dans l'imaginaire collectif qu'Israël est un pays où de nombreux habitants qui n'ont jamais habité en France ont le français pour langue maternelle et continuent à le parler en famille.

Un petit exemple de scène où les langues se mélangent:



Plus d'infos sur ce film

Dans un autre film, tout à fait différent de Shiva - Les 7 jours, l'usage d'une langue étrangère par un israélien a produit chez moi un choc audiovisuel très intéressant. Ce film, c'est Tu marcheras sur l'eau d'Eytan Fox.
C'est l'histoire d'un agent du Mossad qui se fait affecter sur une mission un peu spéciale par son supérieur, rescapé de la Shoah et ami de sa famille par ailleurs: il s'agit de retrouver un ancien nazi désormais nonagénaire. L'agent rechigne: même si sa famille a été également durement touchée, il ne voit plus l'intérêt d'y porter de l'attention et préfère largement se consacrer à la lutte contre le terrorisme arabe. Son chef l'y oblige pourtant, d'autant qu'il a un atout unique: il parle allemand couramment puisque c'est sa langue maternelle.
Il va donc entrer en contact avec les petits-enfants présumés du nazi, venus en visite en Israël et écouter toutes leurs conversations en allemand.
Durant tout le film, on sait qu'il parle allemand, qu'il le comprend puisqu'il écoute des conversations en allemand, mais on ne l'entend jamais parler.

Et puis vers la fin du film, tous les protagonistes se retrouvent en Allemagne et se baladent dans le métro lorsqu'une bande de skinheads les attaquent. Fidèle à ce qu'on imagine d'un agent du Mossad, celui-ci les neutralise en trois coups de cuillère à Krav-Maga. Mais ce qui claque littéralement à ce moment du film c'est que la langue allemande remonte des tréfonds de son histoire et lui fait sortir un grand "Raus" plus une tirade en allemand.
Et ce n'est qu'à cet instant du film qu'on réalise que tous les parents et grands-parents de cet homme parlaient allemands, qu'ils étaient sûrement férus de culture allemande et que la langue était un des éléments les plus constitutifs de leur vie. Et que même pour cet agent, le fait d'avoir l'allemand pour langue maternelle est complètement partie prenante de son identité.

La renaissance de l'hébreu en Israël est certainement un des plus fabuleux exploits de la Nation juive au XXème siècle. Mais il ne faut pas oublier qu'il s'est parfois construit sur une négation des langues d'origine: Ben-Gourion a notamment mené une lutte sans merci contre le Yiddish qu'il considérait comme la langue de l'Exil.
C'est pourtant cette diversité de langues et donc de structures de pensée qui a en partie produit la richesse du peuple juif. Cette richesse linguistique se perpétue en Israël, il faut juste quelques films de temps en temps pour nous le rappeler...

PS: en même temps que je rédigeais ce billet, j'ai notamment appris qu'Israël était une plateforme internationale pour le doublage des films du fait du grand nombre de langues parlées dans ce pays technologiquement avancé. Qui l'eût cru ?

dimanche 29 juin 2008

Cahiers d'Etude Lévinassiennes n°6 - L'Universel

Les Cahiers d'Etude Lévinassiennes sont la publication officielle issue de l'Institut d'Etudes Lévinassiennes, créé en 2000 par Benny Lévy, Bernard-Henry Lévy et Alain Finkielkraut.


Bizarrement, cette publication d'excellente qualité, tant en terme de forme (mise en page, papier,...) que de contenu, ne semble pas recevoir un écho à la hauteur de ce qu'elle produit.

Pourtant, ceux qui se plaignent de ne plus retrouver aujourd'hui de pensée juive du calibre de ce qu'on avait coutume d'appeler "l'Ecole de Paris" dans les années 60-70, avec notamment Lévinas et Manitou, devraient se plonger dans les articles des CEL.

En plus de noms célèbres et médiatiques comme BHL, Alain Finkielkraut ou Jean-Claude Milner, on y trouve des auteurs plus jeunes, moins connus mais absolument pas moins audacieux. La preuve dans ce n°6 dédié à un thème ô combien intéressant: l'Universel.


Une fois n'est pas coutume, c'est Jean-Claude Milner qui en parle le mieux. Il explique que sa réflexion sur l'Universel a été transformé lorsque Benny Lévy lui rapporta une réflexion faite par un compagnon d'étude lors d'un journée de Yéchiva classique: "d'où vient que l'universel jouisse de tant de prestige chez les philosophes ?"

Milner, dans un premier temps, valide la question: "La question vaut effectivement la peine d'être posée. Si, comme il semble, l'universel est une notion équivoque, si, même, on est en droit d'y déceler obscurité et confusion, d'où vient qu'elle passe, dans l'ordre logique, pour un support spécialement élu de la clarté et de la distinction ?"


En effet, Milner remarque que dans toute discussion philosophique, l'intervenant qui arrive à dégainer le premier l'argument massue de l'universel a gagné la partie par KO: "Si on sait l'employer à bon escient, alors la discussion se clôt et celui qui a brandi le mot d'universel l'a emporté. En retour, celui qui manque à l'universel est réputé coupable. Il a fauté contre la raison, contre la morale, contre la bonne politique."


Milner poursuite par un condensé d'histoire de la notion à travers la philosophie grecque puis chrétienne pour montrer la complexité de ce terme et la facilité avec laquelle il est possible de le tranformer en une arme de type café du commerce à la portée de tout demi-habile qui s'imagine alors être le digne descendant d'Aristote.

Le développement que Milner entreprend ensuite, c'est une tentative de poursuivre sa discussion avortée avec Benny Lévy sur ce thème de l'universel. En prenant appui sur leur expérience politique pendant les années 60-70, Milner explicite la différence entre la priorité donnée à l'intense sur le nombreux, malheureusement oubliée dans la plupart des révolutions politiques du XXème siècle. Intense vs Nombreux, la comparaison fait clairement allusion au nom juif, qui a joué et qui joue toujours un rôle fondamental dans la perception juste de cette notion difficile qu'est l'universel.

Les interventions habituelles de Bernard Henry-Lévy et d'Alain Finkielkraut sont de très bonne tenue également. Je ne vais pas en faire un résumé extensif, mais je voudrais simplement souligner un point qui m'apparaît significatif: BHL prend acte de la publication d'Etre juif par Benny Lévy. C'est-à-dire qu'il prend au sérieux un fait majeur inauguré par ce livre: les Lectures talmudiques de Lévinas ne sont plus prises pour parole d'Evangile.


Pendant longtemps, Lévinas est apparu dans le champ intellectuel juif comme celui qui le mieux pouvait traduire en langue occidentale les joutes de la Michna et de la Guemara, celui à même de leur donner un sens qui parle à un français de la seconde moitié du XXème siècle.

Il faut dire que la critique ne pouvait pas venir facilement. Pour une raison simple: pour porter une opposition, ou a minima émettre un regard critique sur les travaux spécifiquement juifs de Lévinas, il fallait:

1) avoir un cerveau bien structuré et d'une capacité d'analyse puissante
2) une maîtrise de la langue et des enjeux de la pensée occidentale
3) une maîtrise de l'étude du Talmud

Les yéchivot classiques disposaient du critère 3), pouvaient trouver des personnes digne du 1), mais n'avaient pas de fenêtre spécifiquement ouverte sur la culture occidentale et n'avaient pas forcément envie de traiter un sujet qui leur paraissait complètement étranger aux buts qu'ils poursuivaient (l'étude de la Thora désintéressée).

Les "intellectuels juifs parisiens" qui pendant les années 70/80/90 ont commencé à s'intéresser à la tradition juive ont pu aborder le texte biblique et midrachique à partir de traductions et de rudiments d'hébreu. Mais le Talmud c'est autre chose. La barrière technique est autrement plus compliquée à franchir. La langue est spéciale (l'araméen) et même avec une excellente traduction, on ne peut même pas toucher du doigt ce modèle très spécifique de dialectique et de concision argumentative.



Benny Lévy, dispose des 3 qualités mentionnés ci-avant. Les deux premières, on le savait depuis son passage à Normale Sup. La troisième a été acquise durement (d'après lui) dans des Yéchivot strasbourgeoises puis israélienne. Alors donc, il est en mesure de se mesurer aux Lectures talmudiques de Lévinas, monument de la pensée juive de l'après-guerre.


Je m'explique: dans ce dernier livre, Benny Lévy opère un mouvement risqué mais majeur. Le sous-titre du livre est "Etude lévinassienne". Mais c'est tout sauf une oeuvre apologétique. Au contraire, Benny Lévy s'attaque à ce qu'il y a de plus "idôlatré" chez Lévinas, et j'emploie le mot à dessein: son oeuvre typiquement juive. Il l'attaque durement, en pointant les paradoxes, rééls, existant dans l'oeuvre de Lévinas: "La pensée du Retour est allergique à toute conversion philosophique. La pensée du Retour n'est pas une traduction de la Bible en grec. Lévinas a favorisé ce malentendu: il lui arriva même de dire qu'il faut poursuivre l'oeuvre de la Septante, imposée selon la Tradition par l'exil grec !"




Tout cela, BHL en prend acte et "s'y colle": "C'est vrai qu'il y a un problème. C'est vrai qu'à force de répéter que l'élection n'est pas un privilège, qu'elle n'est pas un orgueil, qu'elle est un surcroît de devoir et de responsabilité mais pas un droit, à force de dire qu'il suffit, pour porter le nom de Juif, de respecter quelques prescriptions simples, on aboutit à une définition pauvre du judaïsme." (...) "Ensuite, il est vrai qu'il y a des textes dans Difficile Liberté qui vont dans ce sens et qu'on ne peut pas lire sans un réel malaise. (...) Le malaise que devaient ressentir les disciples les plus lucides de Moses Mendelssohn quand il leur disait que le judaïsme, c'était la modernité, le libre examen, la liberté de l'esprit. Ou le malaise, encore, qu'ont dû éprouver les interlocuteurs de ces grands Juifs français, des ces Israélites français dont il m'est arrivé de dire à Benny Lévy que leurs positions ne manquaient pas d'allure mais dont il est impossible de ne pas admettre aussi qu'elles rendaient le judaïsme inutile, indolore, incolore, qu'elles réduisaient le message prophétique à être un succédané du message de la Révolution française. (...) Bref il y a des textes d'Emmanuel Lévinas qui laissent entendre ce son là."


BHL répond à sa propre objection. Il admet que Lévinas, tout en conjurant cette interprétation dans ses textes, prend un risque lorsqu'il laisse croire que le judaïsme peut parfois se réduire à un humanisme plat et dénué d'aspérités. Mais il défend Lévinas jusqu'au bout avec, il faut le reconnaître, un certain panache.


Mais la jeunesse arrive ! Et la "Re-lecture Talmudique" de Jérôme Benarroch ne manque pas d'audace dans sa critique de Lévinas. En reprenant la Lecture Talmudique "Et Dieu créa la femme", le jeune agrégé de Lettres et bon connaisseur des textes talmudiques reprend le cheminement intellectuel de l'interprétation de Lévinas en le soumettant à un examen serré.

Si l'on reprend brièvement la lecture de Lévinas, celui-ci expose 3 thèses, rappelées de manière détaillée par Benarroch:

- l'égalité de valeur entre l'homme et la femme,

- le caractère secondaire et infrahumain de la différence sexuelle

- la nécessité de la hiérarchie sexuelle ou de la dépendance pour asseoir une relation stable entre l'homme et la femme à un niveau proprement humain, celui de la relation entre esprits.


Jérôme Benarroch lui objecte alors plusieurs choses, toutes argumentées et pertinentes:

- pourquoi une telle distance de Lévinas envers le désir érotique ? Ne s'agit-il pas d'un phénomène fondamental dans la compréhension de la différence sexuelle, bien plus complexe qu'une simple pulsion issue du monde animal ?

- comment justifier qu'une dépendance puisse garantir une relation stable ? La révolte régulière des dominés nous prouve le contraire.

- La Guemara parle de la création de la femme, faite à partir d'un "côté de l'homme". Le Talmud discute de savoir ce qu'est exactement ce côté. Un avis pense qu'il s'agit d'un visage. Un autre pense qu'il s'agit d'une queue. A propos de ce dernier avis, Lévinas propose d'entendre que "la queue n'est qu'un appendice corporel, une articulation mineure de l'homme"

Sauf que la queue, chez un homme, ça peut vouloir dire autre chose....Jérôme Bénarroch n'hésite pas: "on doit au minimum prendre en compte l'aspect choquant et provocateur de la proposition, sans réduire l'image à une "articulation mineure de l'humain", ce qui est certes bien-pensant mais apparaît comme le refoulement de ce qui apparaît comme le sujet même du motif.


Benarroch part de ce dernier point pour proposer une Re-lecture talmudique, essayant de répondre aux objections ci-dessus ainsi qu'aux nombreuses autres, afin de déployer une pensée innovante et non-évidente de la relation entre l'homme et la femme, extrêmement rafraîchissante et satisfaisante d'un point de vue talmudique et intellectuelle, en ces temps de privation du droit des femmes dans certaines contrées, mais aussi de développement des Gender studies dans le monde occidental visant objectivement à supprimer la différence ontologique entre l'homme et la femme qui permettent ensuite de proposer des schémas idéologiques d'organisation de la société tout à fait explosifs.


Bref, la critique de Lévinas n'en est qu'à ses débuts et étonnamment, elle produit des résultats extrêmement encourageants. Il n'est certes pas agréable pour un lévinassien historique de s'entendre dire que son maître à penser est bien-pensant, prude, christianisant sur le sujet sexuel et peu attentionné aux aspects pratiques et halakhiques des textes qu'il convoque, mais c'est le prix à payer pour que la pensée en général et la pensée juive en particulier puisse évoluer et proposer de nouvelles pistes aux lecteurs de cette oeuvre monumentale qu'est le Talmud.


Il y a encore d'excellentes choses dans ce recueil, notamment une interview splendide d'Henri Atlan sur son rapport à Lévinas, qu'il a bien connu lorqu'il étudiait à l'Ecole d'Orsay (Spinoza, la Kabbale, sa personnalité,...), un article fort intéressant de Rony Klein, jeune universitaire, sur les figures de l'anarchiste, du réactionnaire et du Juif (quoique moins percutant que celui de Jérôme Benarroch) et encore beaucoup de perles textuelles.


Une dernière mention pour le texte de René Lévy sur Paul de Tarse, qui convoque des textes talmudiques qu'on n'a pas l'habitude de croiser dans les anthologies talmudiques pour "bien-pensants", mais qui, ceci expliquant sûrement cela, nous explosent à la figure parce qu'ils touchent peut-être à ce qu'il y a de plus intime pour un Juif pratiquant. Ce texte m'a tellement marqué que j'en ferai certainement une recension spécifique.


En tous cas, il existe un endroit où il est encore possible de trouver des développements de pensée en langue française qui renouent avec l'interprétation des textes juifs dans ce qu'ils ont de plus authentiques, mais aussi de plus enrichissants.


Bonne nouvelle.

Nota: le n°7 sur le thème du Mal est sorti depuis Avril 2008, dans toutes les bonnes librairies ou sur Amazon

jeudi 19 juin 2008

Le système halakhique du Rav Ovadia Yossef

Après avoir abordé la place importante qu'occupe le Rav Ovadia Yossef dans la société israélienne et disaporique, il nous apparaît fondamental de creuser en quoi la halakha telle que prise en charge par le Rav Ovadia Yossef est d'une dimension que l'on pourrait qualifier sans emphase de "révolutionnaire".

Pour cela, une des sources les plus pertinentes est la thèse de doctorat qu'a produite Binyamin Lau et qui a été publiée en 2005 sous forme d'un livre extrêmement intéressant: Mi-Maran ad Maran: Mishnato ha-Hilkhatit shel haRav Ovadia Yosef (De notre Maître à notre Maître, l'enseignement halakhique du Rav Ovadia Yossef).

Livre qui a été analysé et revu par le Pr. Marc Shapiro dans un article que nous avons déjà évoqué dans le post précédent.

Comme Marc Shapiro, Lau établit un parallèle entre Rabbi Yossef Karo, auteur du Choulkhan Aroukh et surnommé "Maran" (Notre Maître) par les habitués des maisons d'étude. C'est un fait, quand on utilise un substantif générique pour désigner une personne en particulier, ça en devient une formidable marque d'honneur et de respect.


- Le Professeur en Formule 1, c'est Alain Prost
- Si en Football on vous dit "Le Joueur", votre choix ne se retreint qu'à Pelé ou Maradona
- Lehavdil (dans un autre contexte), le Rabbi est pour un majorité de Juifs, Menahem Mendel Schneerson, le Rabbi de Loubavitch
- Quand on dit "le Rav", là ça devient plus complexe, mais en gros, chez les sionistes-religieux tout le monde comprend qu'on parle du Rav Kook; chez les modern-orthodox, tout le monde comprend qu'on parle du Rav J.D. Soloveïtchik.

Bref, appeler donc le Rav Ovadia Yossef "Maran", c'est très osé, mais ce qui est encore plus remarquable c'est que ça ne choque personne, preuve que la comparaison est soutenable.

Qu'est-ce qui justifie du point de vue du système halakhique que Rav Ovadia Yossef soit ainsi considéré ? Une phrase du Pr. Shapiro permet une bonne entrée en matière (traduction de l'anglais fait par mes soins, désolé pour les éventuels problèmes):

"Si l'on raisonne sur le long-terme, il n'y a aucun doute à avoir sur le fait que R. Ovadia Yossef est la plus importante figure séfarade depuis R. Joseph Karo, et il est tout à fait légitime de clamer que "de Yosef (Karo) à Yosef (Ovadia), il ne s'en est pas levé comme Yosef". Contrairement à d'autres Guedolim qui ont été ses contemporains et qui étaient de véritables géants en leur temps, comme R. Moché Feinstein and R. Shlomo Zalman Auerbach, R.Ovadia n'est pas un géant uniquement pour sa génération, du fait de la modification profonde du cours de l'histoire de la Thora, tant d'un point de vue sociologique que religieux, que son oeuvre a provoquée"

Rentrons maintenant dans les spécificités du système halakhique du Rav Ovadia.


La tendance à la Koula


Une des grandes tendances modernes (disons depuis 3 siècles) de la Halakha, certainement en partie liée à l'émancipation des Juifs, est le recours ininterrompu à la Houmra, c'est à dire à la rigueur en matière de halakha. Cela revient en pratique à privilégier l'option stricte par rapport à une option plus permissive mais qui rentre malgré tout dans les critères de la stricte halakha.

Un des exemples de cette tendance est l'histoire du Chmirat Chabbat keHilkhata. Ce magnifique ouvrage du Rav Neuwirth sur les halakhot de chabbat a d'abord été publié dans une première édition. Très équilibré, très clair, il s'agissait d'un ouvrage de référence sur le sujet.

Or, certaines décisions rapportées par le Rav Neuwirth sont apparus à certains comme excessivement permissives. La pression des milieux orthodoxes étant ce qu'elle est en Israël, une deuxième édition a été publiée où de nombreuses modifications ont été apportées, essentiellement pour demander "d'éviter" ce qui était "permis" dans la première édition.

Ne pas aller selon l'opinion la plus rigoureuse est malheureusement souvent considéré comme la preuve d'un laxisme auquel il est impossible de se fier.

Pour sortir de cette situation, il faut remplir deux conditions:
- être un génie de la halakha de façon à ne pas pouvoir être pris en défaut sur l'analyse pure
- être imperméable aux critiques du milieu harédi

Le Rav Ovadia Yossef répond brillament à ces deux conditions. D'abord, comme on l'a déjà expliqué, il s'est souvent positionné en opposition au monde harédi ashkénaze. Etre en désaccord avec eux sur des points de halakha ne lui pose donc pas plus de problème que cela. Et puis c'est donc un expert de la halakha dont la caractéristique principale est d'avoir une mémoire photographique et de ne jamais omettre un quelconque avis, même celui d'un vague décisionnaire turc du moyen-âge.

Quelques exemples de décisions "coulantes" célèbres:

- La gélatine, comme chacun le pense, n'est pas casher. Et en cela, la croyance populaire suit les décisions du Rav Aharon Kotler, du Rav Moché Feinstein et de l'ensemble de la communauté orthodoxe américaine. Le Rav Ovadia Yossef (Yabia Omer, vol.8, Yoré Dea n°11) tranche que la gélatine est casher, y compris celle qui provient du porc ! (En cela, il ne fait en fait que suivre un Rachi ultra-célèbre, mais il s'agit tout de même d'une révolution).

- Il autorise, sous certaines conditions, l'utilisation d'un seul lave-vaisselle pour le lait et la viande (Yabia Omer, vol.10, Yoré Dea n°4). Alors qu'il suffit de se promener sur Techouvot.com pour constater que les rabbanim de ce site l'interdisent formellement.

- Quelque chose d'inimaginable en France ou aux Etats-Unis: donner une hashgaha (surveillance rabbinique) à un restaurant qui servirait de la viande (casher bien sûr...) et proposerait des desserts lactés ! Le Rav Ovadia l'autorise (Yabia Omer, vol.4, Yoré Dea n°7). L'idée étant de limiter au maximum certaines transgressions encore plus graves de casherout: si ce restaurant n'avait pas hasgaha, il pourrait en effet aller jusqu'à proposer de la viande non-casher...


- Le Rav Ovadia est un des rares décisionnaires à autoriser voire à encourager les fêtes de Bat-Mitzva, sans se préoccuper de savoir si cela serait considéré comme une compromission envers certaines idées issus du "reformed judaism"


- A de très nombreuses reprises, le Rav Ovadia Yossef s'oppose à certains "psakim" fondés sur l'idée que "afin de ne pas risquer que XXX, alors on interdit YYY". Par exemple, certains décisionnaires comme le Rav Halévi (ancien grand-rabbin de Tel-Aviv) ont interdit de porter Chabbat des montres électroniques, de peur qu'on en vienne à tripoter les boutons et à effectuer une action interdite.

Le Rav Ovadia Yossef s'oppose donc à cette conception et indique qu'une action, si elle est en elle-même autorisée (porter une montre chabbat) ne doit pas être interdite à cause d'un éventuel risque de transgression ultérieure. Le "droit" d'utiliser ce concept, selon le Rav Ovadia, étant réservé aux sages du Talmud et plus du tout aux décisionnaires ultérieurs (Yehavé Daat, 2:49)

Comme chacun sait, il y a bien évidemment une exception qui confirme la règle. Concernant le Rav Ovadia Yossef, l'exception la plus connue est certainement son avis concernant les perruques pour les femmes mariées: il les interdit et n'autorise que le foulard.


La suprématie du Choulhan Aroukh:

Une autre des spécificités du système halakhique du Rav Yossef et peut-être plus polémique encore que la première, c'est l'importance majeure qu'il accorde au Choulhan Aroukh, écrit par Rabbi Yossef Karo au 16ème siècle.

Entendons-nous bien: le Choulhan Aroukh est un monument de l'histoire juive au point qu'il sert de repère epistémologique dans la catégorisation des décisionnaires. Ceux qui ont écrit avant le Choulhan Aroukh sont appelés les Richonim (Les premiers). Ceux qui ont écrit après sont appelés les Akharonim (Les derniers). Cet ouvrage a donc bien une place centrale dans la fixation de la halakha.

Mais de tous temps, et à commencer par le polonais Rabbi Moché Isserles (le Rama), les traditions locales ont toujours prévalu. Et lorsqu'une halakha était pratiquée depuis des centaines d'années dans un pays donné, l'avis du Choulkhan Aroulh s'il était opposé, n'était pas toujours suivi.

C'est une question majeure pour la fixation de la halakha: contrairement à ce que l'on peut croire, la halakha n'est pas un système juridique absolu, fondé sur des déductions logiques et rationnelles. En tous cas, ce n'est pas que cela. C'est aussi un mode de vie qui prend en compte la "Massora", c'est à dire la chaîne de la transmission d'un maître à son élève, d'un père à son fils, dans un village, une ville ou un pays.

C'est pourquoi par exemple, les juifs yéménites suivent jusqu'à aujourd'hui les décisions halakhiques de Maïmonide. Pourquoi ? Parce qu'ils n'ont pas été en contact après Maïmonide avec les décisionnaires ultérieurs, notamment le Choulkhan Aroukh et que de génération en génération, ce sont les gloses de Maïmonide qui font force de loi chez ces juifs là. C'est parfois étrange: poser de l'eau, qui a bouilli mais qui a ensuite refroidi, sur une plaque chauffante pendant Chabbat est strictement interdit pour tous les Juifs de la planète. Sauf pour les Juifs yéménites, qui suivent l'avis du Rambam, qui lui autorise.

En cela, même les plus stricts pratiquants de la Halakha reconnaissent que la pratique yéménite est complètement conforme à la pratique de la Halakha: du moment qu'ils se basent sur un décisionnaire prestigieux et qu'il s'agit d'une tradition millénaire, on est bien dans l'essence même de la pratique des Mitzvots.


Pour en revenir au Rav Ovadia Yossef, cette volonté de donner systématiquement le primat au Choulkhan Aroukh est d'une certaine façon révolutionnaire, mais pour certains dans le mauvais sens du terme, puisque cela conduit à annuler parfois des traditions halakhiques centenaires.



Un exemple parmi d'autres. Dans de nombreuses communautés d'Afrique du Nord, les femmes allument les bougies de Chabbat de la manière suivante: elles allument d'abord les bougies, puis mettent leur main sur les yeux en récitant la beracha "Acher Kidechanou Bemitsvotav veTsivanou lehadlik ner chel Chabbat". Il s'agit d'un avis connu du Rama qui utilise cette pratique afin de pouvoir allumer des bougies avant que chabbat ne rentre, étant entendu que c'est la Bénédiction qui fait rentrer chabbat et donc l'interdiction d'allumer du feu.

Cette pratique est contraire à l'avis donné par le Choulhan Aroukh qui indique que, comme pour tout acte qui nécessite une bénédiction, celle-ci doit précéder l'action. De la même façon qu'on fait une bénédiction avant de manger un fruit, on doit aussi réciter celle-ci avant d'allumer les bougies. Le Rav Ovadia Yossef écarte brillamment le problème de savoir si on peut allumer alors qu'on a déjà fait rentrer Chabbat, mais il va clairement à l'encontre de pratiques ancestrales auxquelles les communautés sont pourtant très attachées, y compris celles de son propre pays d'origine: l'Irak.

Autre exemple: le Rav Ovadia Yossef interdit formellement à une femme de réciter une bénédiction sur une Mitzva shehazeman grama (qui dépend du temps). Par exemple, réciter la bénédiction du Loulav et des 4 espèces pendant Soukkot n'est pas une obligation pour les femmes dans la mesure où cette Mitzva dépend du temps. Elles n'y sont pas obligées, c'est un fait. Mais peuvent-elles quand même réciter la bénédiction si le coeur leur en dit ?
Dans de nombreuses contrées séfarades, l'usage était effectivement que les femmes puissent réciter la bénédiction sur le Loulav. Rav Ovadia Yossef réfute cette tradition historique et indique même qu'il s'agit d'un cas de Beracha levatala (prononcer le nom de Dieu en vain).

Ca c'est le fond. Sur la forme, le réseau de distribution du Rav Ovadia Yossef et de son "équipe" (comme l'appelle Marc Shapiro) est extraordinaire: publication de sidourim incluant les décisions du Rav, rédaction par son fils de plusieurs volumes équivalant à un nouveau Choulkhan Aroukh incluant les principales décisions du Rav Ovadia Yossef, etc, etc...
D'où la pénétration très importante des options prises par le Rav Ovadia dans la vie quotidienne de centaines de milliers de juifs de par le monde.
D'où aussi, une certaine résistance qui commence à s'organiser dans les milieux traditionnels d'Afrique du Nord. Le Rav Shalom Messas, ancien Grand-Rabbin de Jérusalem et père de l'actuel Grand-Rabbin de Paris, a longtemps représenté le pôle de resistance principal des traditions marocaines: dans plusieurs de ses ouvrages, dont le célèbre Chemech ou Maguen, le Rav Messas insiste sur le fait qu'un marocain devait continuer à suivre les traditions marocaines reçues de ses parents et de ses maîtres, même si sa vie devait se poursuivre en terre d'Israël. Et bien entendu, dans de nombreux cas, on parle de Halakhot sur lesquelles le Rav Ovadia Yossef a tranché de façon différente...
Pour la Tunisie, a été publié récemment un ouvrage extrêmement sérieux et bien documenté sur les halakhot propres au judaïsme tunisien. Le Alei Hadas, du Rav David Settbon, publié d'abord en hébreu, puis traduit en français, recense l'ensemble des coutumes et halakhot spécifiques au monde tunisien en faisant bien attention de toujours s'appuyer sur des sources écrites ou des transmissions orales détaillées faites par les principaux sages tunisiens actuels (comme le Rav Mazouz par exemple).
On retrouve par exemple dans le Alei Hadas qu'en effet les juives tunisiennes ont toujours eu l'habitude d'allumer les bougies de chabbat avant de faire la bénédiction. Ou encore, que les juifs tunisiens ont le droit de se couper les cheveux le jour même de Lag Baomer, contrairement à d'autres avis dominants qui pensent qu'on ne peut le faire que le lendemain.


Bref, on sent bien par ces vives réactions que l'oeuvre du Rav Ovadia Yossef a créé un tremblement de terre sociologique dans la pratique intime du judaïsme de nombreux juifs.

Les critiques

Outre les points abordés ci-dessus, il existe un sujet qui n'a pas été abordé par Binyamin Lau dans sa thèse, mais qui est soulevé avec plus d'acuité par le Pr Marc Shapiro.
En deux mots, sa critique sur le système halakhique porte sur l'absence de cohérence globale du système halakhique du Rav Ovadia Yossef.
Ce qui semble étrange puisqu'on vient de dire que ce qui caractérise le Rav Ovadia Yossef, c'est sa référence systématique au Choulkhan Aroukh, ce qui, à défaut d'être brillant est en tous cas cohérent et, on l'a vu, révolutionnaire.
Or, le Rav Ovadia Yossef, malgré ses constantes proclamations d'attachement au Choulkhan Aroukh, fait parfois des exceptions qui se révèlent finalement assez nombreuses et édifiantes.

Parmi celles-ci:
- le Rav Ovadia Yossef autorise de manger au restaurant un plat cuisiné par un non-juif mais dont le feu a été allumé par un juif. Le Choulkhan Aroukh demande des conditions supplémentaires (qui en passant ne sont absolument pas respectées dans la quasi-totalité des restaurants casher français, qui se basent volontiers sur la décision du Rav Ovadia)

- Il indique que le Hazan doit prononcer le mot "Yevarekhekha" afin que les Cohanim répètent ce mot, alors que l'usage indiqué par le Choulkhan Aroukh veut que ce soit les Cohanim qui commencent par ce mot, alors que le premier mot du Hazan est le nom de Dieu qui lui succède
De très nombreuses exceptions sont relevées dans l'oeuvre du Rav Ovadia Yossef, mais le plus perturbant, c'est qu'il ne donne pas d'explications à ces écarts. De manière plus générale, la façon de procéder du Rav Ovadia Yossef dans ses psakim est d'accumuler d'une façon inimaginable les sources et les décisionnaires intervenant sur un sujet donné, pour ensuite terminer par un Psak mais dont on ne saisit pas toujours les tenants et les aboutissants en matière d'articulation logique.
Marc Shapiro va plus loin en expliquant qu'à son avis, la capacité mémorielle de Rav Ovadia Yossef, si stupéfiante qu'elle soit, ne remplacera jamais pour un "lituanien" la capacité analytique permettant de faire faire parfois à un sujet un saut conceptuel qui nous obligerait à changer de perspective.
Comme Einstein a pu le faire à propos de la gravité, Shapiro pense que des figures telles que le Rav Soloveitchik ou le Rav Kotler possèdent ce type de capacités intellectuelles si fondamentales dans le monde des grands noms des sciences humaines ou exactes. Alors que le Rav Ovadia Yossef joue dans une catégorie toute autre.

Entre le phénomène technique (de par sa ressemblance avec un ordinateur capable d'ingurgiter et de restituer une immense somme de connaissances) et le polémiste politique (j'ai entendu un jour un maître expliquer que par certains côtés, le Rav Ovadia Yossef avait parfois des Psakim "politiques"), il s'agit dans tous les cas d'une figure très spécifique du monde juif actuel, finalement assez attachante.Et comme on l'a dit, dont les travaux halakhiques auront des répercussions pour encore longtemps. Sa position très contestée sur la possibilité de rendre des territoires en échange d'une paix sérieuse resurgira certainement dans quelques années et, qui sait, pourrait être une des clés principales permettant d'aboutir à un règlement définitif du conflit actuel.

Après avoir rendu sa "fierté" aux séfarades, il pourrait simplement offrir la paix au peuple juif, qui sait...

lundi 26 mai 2008

L'élection du Grand Rabbin de France - Etat des lieux

Le 22 juin prochain aura lieu l'élection du Grand-Rabbin de France.

Deux prétendants qui se sont déjà opposés en 1994. A ma gauche Joseph Haïm Sitruk, titulaire du poste sortant, déjà 3 mandats de 7 ans à son actif puisqu'il a accédé à la fonction en 1987. A ma droite Gilles Bernheim, déjà candidat en 1994, mais plus que décidé à mener une campagne active avec le soutien de plusieurs personnalités de la communauté.

En réalité, cette élection est bien plus qu'une opposition entre deux rabbins. C'est une vision complètement différente du judaïsme français et de la communauté juive de France qui est en jeu. Ce billet se veut une contribution modeste visant à éclairer un débat pas toujours bien mis en lumière par les instances communautaires ou par la presse juive (Actualité Juive encaisse les pubs pleine page chaque semaine mais est d’une prudence hallucinante sur ce sujet brûlant).


Le Grand-Rabbin Sitruk: un bilan reconnu

Honneur au sortant, commençons par le Grand Rabbin Sitruk. Personnage très charismatique, il faut se souvenir de la façon avec laquelle il accéda au poste en 1987. S'étant présenté à l'époque contre le Grand-Rabbin sortant R-S.Sirat, il s'agissait déjà d'une opposition de style. Le Grand-Rabbin Sirat était une figure respectée dans le monde intellectuel, pour sa connaissance du judaïsme tant au niveau traditionnel qu'académique, pour ses positions souvent nuancées et subtiles sur des sujets très divers. Mais il lui manquait l'essentiel à l'époque: des résultats. Il lui manquait une grande réussite de terrain montrant qu'il était capable de faire changer les choses dans la communauté et que le poste de Grand-Rabbin de France pouvait être autre chose qu'une simple charge honorifique.

"Jo" Sitruk, lui, arrivait tout auréolé de ses passages à Strasbourg en tant que rabbin de la jeunesse, mais surtout de Marseille, où il a littéralement réveillé la communauté juive locale. Lorsque je parle de "réveil", c'est de façon très concrète qu'il se quantifie: création d'écoles, création de synagogues, de cercles d'étude, multiplication des restaurants et commerces casher et renouveau identitaire très puissant. Bien entendu, l'époque s'y prêtait et le Grand-Rabbin Sitruk n'en est pas le seul responsable, mais il faut bien reconnaître que c'est sous son leadership que la communauté de Marseille a pris son envol. L'idée des grands électeurs du Consistoire Central en 1987 c'était de vérifier si un tel potentiel pouvait s'exprimer sur la France entière.

D'une certaine façon, cela a été le cas. De 1987 à aujourd'hui, les synagogues se sont remplies à nouveau, les restaurants casher ont atteint une quantité inespérée et de plus en plus de juifs ont retrouvé le chemin d'une judéité parfois perdue. Quelle a été l'influence du Grand-Rabbin Sitruk dans ce "revival" ? L'organisation de grandes manifestations comme le Yom Hatorah, ses talents oratoires largement diffusés ou sa grande capacité à se mouvoir aisément dans les milieux politiques et communautaires ont certainement été des éléments décisifs dans ce que l'on peut appeler objectivement un succès du Grand rabbinat.

Il faut également rappeler le lien très fort qu'a pu créer le Grand-Rabbin avec certains fidèles de la communauté ou même à l'extérieur de celle-ci. Son attaque cérébrale en 2001 a donné lieu à des marques d'attachement très fortes qui ont bien illustré que le Grand-Rabbin est plus qu'un personnage publique, c'est une véritable référence (voire une icône) pour de nombreux juifs qui ont pu redécouvrir leur judaïsme grâce à son militantisme. Et puis bien sûr, le personnage en lui-même est très attachant: le langage est clair, souvent teinté de beaucoup d'humour, de références toujours bien placées à l'auditoire auquel il s'exprime, avec une vraie sincérité, etc...

Un exemple ?

En 1997, la synagogue de Buffault a été complètement rénovée pour ses 120 ans et pour l'occasion, le Grand-Rabbin Sitruk a fait un discours pour la réinauguration de la synagogue. Il faut savoir que les administrateurs de Buffault (toujours en haut-de-forme dans les grandes occasions) sont très très fiers de leur communauté. Ils la considèrent comme la plus belle, la plus riche et la plus originale de Paris. C'est, me direz-vous le cas de beaucoup de communautés, mais à Buffault, c'est très exacerbé. Le Rav Sitruk le sait. Et voilà que lors de son discours, il dit:

"Mes chers amis, vous connaissez tous ce Midrach. Lorsque Dieu dit à Avraham que le peuple qui descendra de lui sera aussi nombreux que les étoiles dans le ciel, Avraham leva les yeux vers celui-ci. Et puis il vit la multitude d'étoiles au-dessus de lui. Mais une étoile, parmi toutes, brillait plus que toutes les autres réunies. Avraham demanda:
- Dieu, quelle est cette étoile au milieu des autres qui brille de mille feux ?
- Avraham, cette étoile, c'est une étoile qui s'appelle Buffault et qui brillera pendant plus de 120 ans au sein de ton peuple et l'éclairera de sa beauté !"


Croyez-le ou non, mais tous les administrateurs ont fait un grand sourire béat et ont certainement cru dur comme fer que Dieu avait vraiment dit ça à Avraham avinou. Démagogie ? Certainement en partie. Toujours est-il que le message a fait mouche. Le relationnel exceptionnel du Grand-Rabbin Sitruk lui a en effet toujours permis d’avoir de très bonnes relations avec ses électeurs (rabbins, présidents de communautés) en ayant toujours à cœur de leur accorder du Kavod (de l’honneur) et de l’attention. Kavod mérité ou pas c’est autre chose, disons que la base électorale est solide.

Des aspects problématiques

Il ne faudrait cependant pas occulter certains aspects plus troubles et largement passés sous silence des différents mandats du Grand-Rabbin Sitruk.

D'abord, sa distance avec les institutions officielles et en particulier celle qui l'élit et lui donne ce statut de Grand-Rabbin de France: le Consistoire. Institution peut-être datée et à bout de souffle, mais que le Grand-Rabbin n'a jamais vraiment aidé durant ses mandats.

Un exemple parmi d'autres: le Grand-Rabbin de France habite Neuilly. Il fréquente d'abord la communauté consistoriale de Neuilly, mais au bout de quelques années, monte une structure "personnalisée", plus conforme à ses vues halakhiques et idéologiques. A la limite, pourquoi pas si cette structure avait été intégrée au sein du Consistoire afin de solidifier celui-ci dans une ville extrêmement prometteuse en terme de développement communautaire.

Sauf que le Centre Alef, puisque c'est de lui qu'il s'agit, est une institution complètement indépendante de toute structure communautaire historique. Or, il s'agit d'un succès: après la synagogue et le centre d'études, on a vu apparaître un Collel (lieu d'études pour hommes mariés), un séminaire pour femmes, une école maternelle, puis une école primaire, un organisme de vacances (Alef Loisirs), etc, etc...

Dirigé d'une main de maître par le Rav Ariel Gay, gendre du Rav Sitruk, ce Centre est objectivement une grande réussite de l'Ouest parisien. Mais comment comprendre, alors que ce centre s'est monté sur le nom et le statut du Rav Sitruk et que l'argent a afflué du fait de sa présence, que cet organisme reste en dehors de l'employeur officiel du Rav Sitruk, c'est-à-dire le Consistoire Central ? Si encore les cadres enseignants provenaient de l’Ecole Rabbinique, organisme directement rattaché au Consistoire, on pourrait à la limite comprendre. Mais ce n’est pas le cas.

Pour prendre une métaphore entrepreneuriale, je doute que Renault-Nissan apprécierait beaucoup que Carlos Ghosn aille faire une pige pour aider Volkswagen à augmenter ses ventes. On objectera que les situations ne sont pas comparables car l'essentiel est le bien-être de la communauté ? On aurait tort de le penser: l'argent qui est allé à Alef n'est pas allé ailleurs et le temps que le Rav Sitruk a passé pour Alef, il ne l'a pas passé au service du développement des communautés du Consistoire. Le Consistoire est un modèle dépassé ? Il fallait donc essayer de lutter pour le changer de l'intérieur plutôt que de créer un modèle séparatiste qui a des conséquences majeures sur l'orientation de la communauté.

L'autre reproche que l'on fait parfois abusivement au Rav Sitruk, c'est son "intégrisme" ou son "communautarisme". C'est plus complexe que cela. Il est complètement idiot voire aberrant de reprocher son "intégrisme" à un rabbin qui encourage ses ouailles à se rapprocher de la Thora ou à accomplir les Mitzvots. C'est pourtant cet écho qu'on entend de certains milieux qui regrettent l'époque où l'israélisme français se conjuguait avec un respect plus que partiel voire détaché des grandes pratiques du judaïsme.
En revanche, ce qu'il est possible de reprocher au Rav Sitruk, c'est sa vision du judaïsme français. Ou plutôt d'absence de vision du judaïsme proprement français. Conséquence directe de la mondialisation et des progrès technologiques, la communication entre la France et Israël n'a jamais été aussi simple et facile. C'est vrai aussi pour le monde religieux et halakhique. Le Rav Sitruk a une véritable admiration pour le monde lituanien de Bné-Brak et a souvent tendance à considérer celui-ci comme un absolu en terme de vie juive. D'où ses références systématiques à des maîtres de Bné-Brak pour des situations extrêmement diverses et sans prendre en compte la spécificité de la vie juive en France. Ceci a eu des effets extrêmement pervers sur le développement de la communauté juive de France:
- Le retour des Juifs à la pratique religieuse s'est fait sur un modèle "Harédi" lituanien, considéré comme LE modèle de retour au judaïsme
- Contrairement aux Etats-Unis ou à Israël, l'émergence d'un courant modern-orthodox a été bloquée. Il n'y a pas de disciple en France du Rav J.D. Soloveïtchik ou de la Yeshiva University, c’est-à-dire d’un courant qui sait allier l’étude des textes, la pratique rigoureuse des Mitsvots, l’ouverture aux sciences et cultures profanes ainsi qu’une vie en prise directe avec les problématiques actuelles de la Cité
- En réaction, et en l'absence de ce mouvement, les milieux cultivés et de plus en plus intéressés par le judaïsme, sa culture et son enseignement se sont tournés vers les communautés libérales ou conservative (massorti), propices à un essai de synthèse avec le monde occidental actuel mais en rupture partielle ou complète avec la Halakha, socle pourtant indispensable à une vie juive authentique.

Ce qui, pour un rabbin qui prône le respect de la Tradition est un échec patent, d'autant que c'est à partir de ces populations riches culturellement que peut jaillir une véritable pensée juive enrichissante, qui parle à un juif français du XXIème siècle et qui dynamise l’état spirituel d’une communauté.
Il n'y a plus aujourd'hui de Lévinas, d'André Neher ou de Manitou qui puisse alimenter le débat et proposer à la fois une manière de penser le judaïsme du XXIème siècle intégré dans un monde en perpetuel évolution, le respect des Mitzvot, ainsi que l’étude des textes dans ce qu’ils ont de plus éclairant.

Cet aspect de « Haredisation » est visible et le Rav Sitruk ne se cache pas de suivre ce modèle. Pourtant, certaines de ses décisions qui pourraient être mal accueillis par le public français sont rarement rendues publiques afin de conserver le capital sympathie dont dispose le Grand-Rabbin.

Un exemple parmi d’autres : dans beaucoup de communautés françaises, deux prières spécifiques sont récitées lors de l’office du samedi matin. L’une pour bénir l’Etat d’Israël. L’autre pour les soldats de Tsahal. Leur rédaction fait directement référence à l’Etat d’Israël (Medinat Israël), à l’aspect quasi-messianique de l’existence de cet Etat (Reshit Tsmihat Geoulatenou : le début de notre délivrance), à l’armée de défense d’Israël en tant qu’armée de l’Etat (Tsva Haguana leIsraël), etc… Bref, il s’agit de textes reconnus par le Grand-Rabbinat d’Israël et notamment par la mouvance sioniste-religieuse que les francophones connaissent bien par le biais des œuvres de Manitou ou du site Internet Cheela.

En tant que disciple des maîtres de Bné-Brak, le Grand-Rabbin Sitruk ne lit pas ces textes. En effet, ils donnent une importance théologique importante à l’Etat d’Israël, ce que les Harédim ont toujours refusé, bien que siégeant systématiquement à la Knesset (qu’ils considèrent comme un syndic d’immeuble…). Comprenant bien que cette situation n’est pas tenable pour les Juifs de France compte tenu de leur attachement fervent à Israël, le Rav Sitruk a rédigé un texte spécial, qui permet de citer la terre d’Israël, ses habitants et ceux qui risquent leur vie pour protéger les Juifs vivant en Israël, mais sans référence directe à l’Etat ni à Tsahal. Texte qu’il a bien sûr pris la précaution de faire valider par les décisionnaires Harédi israéliens. Pourtant, à ma connaissance, le Rav Sitruk n’a pas largement diffusé son texte. Il ne s’est pas spécialement battu pour ses convictions profondes. Il a peut-être eu raison d’écrire un nouveau texte. Mais il n’en fait pas un cheval de bataille alors qu’on touche au fondement de la signification spirituelle de l’Etat d’Israël.
C’est peut-être simplement la preuve que l’homme est un fin politique.

Autre élément problématique : en quoi le Grand-Rabbin Sitruk a donné une vision spirituelle des grandes questions auxquelles le monde juif est confronté ? Quelle est son analyse personnelle de grands textes de la tradition ? Ses cours hebdomadaires, toujours vifs, intéressants et variés ne démontrent pas une vision personnelle. Ce sont essentiellement des agrégats de commentaires existants sans prise de position personnelle et sans Hidouch (nouveauté dans l’interprétation) majeur.



Lorsqu’on se penche sur les publications du Grand-Rabbin de France lors de ses 21 dernières années, outre des préfaces et des œuvres collectives, on trouve deux livres (« Chemin Faisant » et « Rien ne vaut la vie ») qui sont essentiellement des retours très intéressants et riches d’enseignement sur la vie du Rav Sitruk, mais avec peu de travail sur le texte. Or, il me semble qu’un Grand-Rabbin de France est aussi quelqu’un capable de diffuser et d’expliquer largement en quoi la tradition juive et rabbinique est capable de parler à un juif vivant en France en 2008. Et de le faire autour d’un travail de recherche et d’analyse personnelle.

Enfin, si l’on se concentre sur la campagne proprement dite, celle que mène actuellement le Grand-Rabbin Sitruk est plutôt étrange. Lorsqu’on se promène sur son site de campagne, on est frappé de constater que :
- l’argumentaire en faveur d’une réélection est principalement ciblé sur le passé (« j’ai tant fait pour cette communauté »), sur du sentimental (« je vous aime trop pour vous laisser ») et très peu sur un programme précis
- les visuels utilisés dans la presse papier laissent parfois perplexes. Dans l’un d’entre eux, on voit le Grand-Rabbin entouré de nombreux enfants avec ce slogan « La Thora pour vos enfants ». Si l’on prend la peine de regarder plus attentivement, on se rend compte de plusieurs choses. D’abord que la photo a été prise au Centre Alef. Décidément, on n’en sort pas. Ensuite que lesdits enfants ne sont en fait que des….garçons. Serait-ce à dire que les filles n’auraient pas le droit à la Thora ? En tous cas, on ne les voit pas sur la photo. Enfin, qu’on ne comprend pas bien ce que le Grand-Rabbin veut faire pour la jeunesse. Il a placé son dernier mandat sous le signe de la jeunesse. A part le développement de l’école du Centre Alef, qu’a-t-il fait pour elle ? Qu’a-t-il fait par exemple pour le plus important mouvement de jeunesse juif français dont il est lui-même issu et à qui il doit tant (notamment sa femme), j’ai nommé les EEIF ? Réponse : à part un message enregistré pour le 80ème anniversaire en 2003, strictement rien.
- Qu’est-ce que cette mystérieuse « Fête de l’Unité » organisée le 15 juin au Zénith ? Doit-on penser, comme on l’entend parmi certains partisans du Grand-Rabbin, que le seul fait que Gilles Bernheim se présente à l’élection est potentiellement un risque de division de la communauté juive ?
Bref, on est perplexe, voire déçu, de constater que la campagne de Rav Sitruk n’est pas une campagne de projet, mais plutôt une demande de plébiscite basée sur l’attachement réel de la communauté envers son principal leader spirituel. Serait-il si certain de gagner pour ne pas daigner entrer dans l’arène du débat ? Réponse le 22 juin.


Le Grand-Rabbin Bernheim: un challenger

En attendant, son rival actuel, le Grand-Rabbin Bernheim déploie des moyens jusque là inconnus pour présenter son projet : pubs régulières dans ActuJ, site Internet léché, appel à soutien de personnalités de la communauté, etc…
Son programme, plutôt détaillé, est comme une critique en creux de l’action du Grand-Rabbin Sitruk depuis 21 ans :
- Pas de création d’institution en dehors du Consistoire Central (référence pseudo-cachée au Centre Alef)
- La référence directe à l’Etat d’Israël (les pubs du Rav Sitruk ne mentionnent que « les communautés d’Israël » et jamais l’Etat)
- La volonté d’être beaucoup plus à l’écoute des différentes sensibilités du judaïsme
- Une action en faveur de la jeunesse juive (référence à l’absence d’initiatives du Rav Sitruk envers les mouvements de jeunesse)
- Une véritable action autour de la Shoah et de son enseignement (les prises de position du Rav Sitruk ayant parfois assimilé la Shoah à une forme de punition divine)
- Etc, etc…
Bref, le Grand-Rabbin Bernheim opte volontiers pour une campagne de challenger, qui détaille son programme, ses envies, en couvrant un maximum de sujets intéressant la communauté juive actuelle. Cela lui est indispensable car il part avec plusieurs handicaps.

D’abord, sa connaissance du réseau des Présidents de communauté et des rabbins (qui sont rappelons-le les principaux votants à l’élection) est beaucoup moins affinée que celles du Rav Sitruk. Beaucoup sont redevables à celui-ci et pourraient hésiter à « trahir » un candidat qui joue beaucoup sur la fibre affective dans sa campagne.


Ensuite, son positionnement communautaire. Très apprécié des CSP+ pour son ouverture aux grands problèmes de la cité (abordés notamment dans son livre Un Rabbin dans la Cité), pour son enseignement souvent profond mais toujours fondé sur les principaux textes de la tradition (Talmud, mais aussi commentateurs hassidiques comme Rabbi Tzadok Hacohen de Lublin, dans son très beau livre Le Souci des Autres), le Grand-Rabbin Bernheim n’a pas de connexions étroites avec les milieux haredi d’Israël et fait rarement référence aux maîtres considérés comme les Grands de notre génération (Guedolei Hador) : Rav Eliachiv, Rav Auerbach, Rav Ovadia Yossef, etc…
Malgré un respect personnel de la halakha strict, le Grand-Rabbin Bernheim n’est pas considéré comme un maître de la Halakha, ce qui pour le corps rabbinique peut s’avérer compliqué. Entendons-nous bien, je ne pense pas qu’il y ait de différences majeures entre le Rav Sitruk et le Rav Bernheim (tiens ça sonne moins bien, preuve du positionnement différent) sur leur maîtrise de la halakha. Mais le Rav Sitruk a toujours donné des signes d’attachement profond aux grands décisionnaires halakhiques (quoique pour le Rav Ovadia Yossef, ce ne soit pas si clair). Pour Gilles Bernheim, c’est moins clair. D’où son insistance actuelle et je pense sincère dans sa volonté de marquer que la Halakha « stricte » est aussi son territoire.

Plus un aspect nouveau et particulièrement intéressant qui est sa volonté de sortir des responsa halakhiques destinées aux Juifs de France. Ceci est un point fondamental. Il y a bien sûr des Halakhot universelles. Le jeûne à Kippour s’applique évidemment à tous les Juifs du monde quel que soit le contexte. Mais certaines décisions sont relatives à un contexte et à un moment particulier. Les Juifs de France doivent pouvoir compter sur un décisionnaire qui prenne en compte la situation spécifique des Juifs de France. La Halakha s’est toujours constituée comme cela. Ce n’est que récemment avec le développement des nouvelles technologies qu’il est possible de prendre en France pour argent comptant une décision prise par un décisionnaire de Bné-Brak. Quelques exemples parmi d’autres :
- a-t-on le droit d’aller à l’école publique sans kippa ?
- peut-on accepter des femmes dans les conseils d’administration des consistoires régionaux et nationaux ?
- qui peut-on accepter comme témoins lors de mariages célébrés à la synagogue ?
- Y a-t-il des halakhot spécifiques s’appliquant aux homosexuels ?
- etc, etc…
Bien sûr un Beth-Din existe en France. Mais il faut qu’il soit plus visible et que ses décisions soient largement diffusées. C’est apparemment la volonté du candidat Bernheim.

Un autre de ses handicaps tient à la comparaison en matière d’action avec le Grand-Rabbin Sitruk. Certains ont voté en 2007 pour Sarkozy avant tout parce qu’ils le considéraient comme un professionnel et surtout parce qu’on serait certain qu’il agirait. Le Grand-Rabbin Sitruk a battu le Grand-Rabbin Sirat parce qu’il était auréolé de son action conséquente à Marseille. Et il a depuis prouvé que l’action était une qualité qui ne l’avait pas quitté : organisation des Yom HaThora, multiples déplacements et relations, création et développement de centres d’étude, etc… Bref, il agit.
Dans le cas du Grand Rabbin Bernheim, c’est beaucoup moins clair. Autant son verbe est profond et apprécié, autant on a du mal à identifier précisément ce qu’à accompli le Grand-Rabbin Bernheim dans ses fonctions actuelles de Directeur du département Thora et Société du Consistoire, comme de Grand-Rabbin de la Victoire. Des publications certes très intéressantes voire fondamentales pour exprimer une vision. Mais quoi de concret ? Est-ce que la fréquentation de La Victoire a augmenté ? Est-ce que les activités proposées sont en plein développement ? Peut-être y a-t-il des choses qui se sont traitées dans l’intimité mais qu’on ne peut pas communiquer ?
En tous cas, pèse sur la candidature du Grand Rabbin Bernheim cette interrogation majeure sur sa capacité à faire et à décliner de façon opérationnelle tous les axes stratégiques forts pertinents de sa campagne.

Pour finir ce billet déjà très long, il ne faut pas occulter la question de la longévité du poste. 21 ans au même poste, n’est-ce pas déjà trop ? Est-on vraiment capable de se renouveler à une même fonction après 21 ans d’activité ? Le Grand-Rabbin Sitruk semble lui-même répondre que non: le programme est minimaliste et plutôt fondé sur des slogans et l’argument principal de sa reconduction serait le lien indéfectible qui se serait créé entre lui et la communauté.

Or, cette même communauté ne va pas bien. Elle est fortement polarisée, toujours en proie à l’assimilation, l’éducation juive en école juive est très largement perfectible (c’est un euphémisme) et l’adéquation d’une tradition juive authentique avec le monde occidental du XXIème siècle en pleine transformation n’est pas encore faite, la preuve en est le faible niveau de production intellectuelle des élites juives du pays. Autant de sujets où les positions de Gilles Bernheim sont peut-être plus affutées que celles de Joseph Sitruk.

L’élection du 22 juin ne donnera pas toutes les clés pour répondre à ces questions, mais elle sera un vrai choix entre deux visions très différentes du futur de la communauté juive française.

Il y aurait encore énormément de choses à dire sur cette élection. D’ici au 22 juin, peut-être d’autres billets sur ce sujet…mais seulement s’il passionne les foules. Est-ce le cas ?

 
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