lundi 20 février 2017

La Courtoisie plus importante que les Mitzvot ? Une analyse du Mechekh Hokhma


Quel juif pratiquant n’a jamais entendu cette tirade : « c’est bien beau de respecter les Mitzvot, de mettre les Téfilines, de respecter Chabbat, etc…, mais si c’est pour avoir un comportement humain détestable, ça sert à quoi d’être religieux franchement ? »

L’argumentaire sous-jacent de cette attaque est plutôt simple à identifier. Un des objectifs du judaïsme serait de faire de la vie des êtres humains une vie constructive, apaisée avec ses semblables, créant un environnement pouvant contribuer à rendre l’homme meilleur, en partie en lui inculquant les règles élémentaires de civilité autorisant une vie en commun possible.

Comme ce ne sont pas les injonctions pratiques qui manquent dans la Thora, il suffirait d’intégrer des règles spécifiques rendant l’homme plus éduqué dans ses relations humaines, au-delà des comportements purement contractuels et au-delà du respect des injonctions « religieuses ».

Réponse classique : « Mais c’est le cas ! Regardez, la Thora interdit le Lachon Hara (la médisance), elle considère sévèrement toute volonté de créer une scission au sein du peuple, de créer des clans ou même d’humilier son prochain. C’est donc bien dans le projet de la Thora ! »

Il existe deux objections à cette réponse convenue (mais néanmoins exacte) : d’abord l’expérience montre que certains Juifs très attachés aux Mitzvot dites « Ben Adam Lamakom », qui régissent la relation entre l’homme et Dieu, sont parfois moins regardants sur les Mitzvot « Ben Adam Lahavero », entre un homme et son prochain, sans que cela n’attire de désapprobation spécifique.

Ensuite, chose étrange, si la Thora prévoit bien des punitions sévères pour les idolâtres, les meurtriers ou les transgresseurs du Chabbat, elle ne prévoit aucune punition formelle pour les auteurs de Lachon Ara, de colporteurs de rumeurs ou même de vol. Pas de coups de bâton, ni mise à mort, rien de spécial si ce n’est une vague amende dans le cas du vol.

C’est de ce dernier constat que part le Mechekh Hokhma pour introduire un commentaire qui n’a a priori rien à voir avec la Paracha.
Il n’explique pas cette différence de traitement entre certaines fautes « théologiques » et celles qui impliquent une déficience en matière de qualités morales, de civilités ou même de courtoisie[i]. Mais il tient absolument à nous faire voir, dans son développement, que l’absence de punition individuelle pour des actions de ce type ne saurait équivaloir à une infériorité qualitative de ces commandements, et tient donc également à contrer le reproche si ancien que le judaïsme subit depuis des siècles : appelez-le pharisaïsme, absence d’empathie pour les autres, pointillisme législatif faisant oublier l’importance du vivre ensemble, etc, etc…

L’axe de réponse du Mechekh Hokhma est le suivant : il n’y a en effet pas de punition prévue pour l’individu passible de contrevenir à ces règles de civilités élémentaires, mais lorsque c’est la collectivité qui est prise en défaut sur ces qualités, la gravité de la situation ne suscite presque aucun espoir quant à la survie du groupe en question, ou en tous cas quant à la possibilité d’échapper à une perception incroyablement négative par Dieu.
Rav Meïr Simha Hacohen de Dvinsk multiplie les exemples pour soutenir sa démonstration :
  • La génération de David était composée de Justes, mais puisqu’il y avait en son sein des délateurs, elle se faisait battre lors de ses campagnes militaires.[ii] 
  • A l’inverse, la génération d’Akhav était pleine d’idolâtres et de gens de débauches, mais puisqu’ils étaient irréprochables du point de vue de l’unité du peuple, de l’absence de médisance entre eux ou de discorde, la Thora dit même que la Shekhina résidait parmi eux ![iii]
  • Le 1er Temple a été détruit à cause des crimes de meurtre, d’idolâtrie et de débauche sexuelle[iv], mais….il a finalement été reconstruit, alors que le 2ème Temple, détruit à cause de la Haine gratuite entre Juifs n’a toujours pas été reconstruit. Ce qui montre bien, dit le Mechekh Hokhma, qu’ « Il est plus grave pour une collectivité de faillir en matière de qualités morales, que de transgresser les Mitzvot »
-        Dieu a pardonné la faute du faute du Veau d’Or, assimilable à de l’idolâtrie. Mais il n’a pas pardonné la faute des Explorateurs, dont la médisance était le cœur de la transgression, preuve encore qu’une faute collective portant sur l’éthique du peuple est plus impardonnable que servir un autre Dieu
La charge est violente, mais quel rapport avec la Paracha ?

Il se trouve qu’un Midrach[v] fait référence aux réticences qu’avaient les Anges et la mer à effectuer autant de miracles pour les enfants d’Israël en Egypte et lors de leur sortie. Pourquoi, dit Samaël, faire des miracles pour les enfants d’Israël alors qu’ils étaient idolâtres et donc fautifs ?
Le Mechekh Hokhma donne une raison extraordinaire et relit le midrach de façon très personnelle. « Si j’ai fait tout cela pour les enfants d’Israël, aurait répondu Dieu, c’est parce que c’était un peuple uni, d’où la discorde était absente. Si j’ai choisi de faire en sorte que la mer s’ouvre et crée des murs de part et d’autre de leur avancée (« VeHamaim lahem Homa »), c’est bien parce que j’ai confiance dans les qualités morales de ce peuple. »
Mais il y a un problème : l’expression « VeHamaim lahem Homa » (« Et les eaux se dressèrent en muraille ») est dite à deux reprises dans la Paracha[vi], la deuxième fois après que les Egyptiens furent engloutis par la mer. Et le mot Homa n’est pas orthographié de la même façon que la première fois qu’il apparaît. Il l’est de façon défectueuse, avec un Vav manquant, ce qui ne se lit plus « Muraille », mais « Fureur, Colère ».

Pourquoi la mer serait en colère ? Parce qu’à ce moment-là, ce qui justifiait l’apparition des miracles pour les enfants d’Israël, c’était leur unité collective. Or un épisode fameux, se tenant juste avant l’ouverture de la mer, a fait s’effondrer ces qualités. C’est la complainte des Hébreux lorsqu’ils se rendent compte que la mer est devant eux, que les Egyptiens sont sur le point de les rattraper et qu’ils se trouvent dans une sorte d’impasse existentielle.

A ce moment-là, dit un autre Midrach, le peuple s’est scindé en 4 groupes concurrents, chacun essayant de proposer une solution différente : retourner en Egypte, se suicider, se battre contre les Egyptiens ou prier. Aucune de ces solutions (y compris la prière !) ne trouve grâce aux yeux de Dieu.[vii] On comprend maintenant pourquoi : ce qui avait fait la force des enfants d’Israël jusqu’à présent s’évanouit du fait de cette dissension fatale. Fatale, finalement pas, probablement pour des raisons supérieures, mais le texte devait en garder la trace, d’où l’absence de ce Vav, d’où la mention de cette colère envers un peuple qui ne méritait plus finalement d’être traité différemment des Egyptiens qui eux, ont été engloutis.

Cette relecture audacieuse du Midrach par le Mechekh Hokhma nous laisse avec de nouvelles questions : les enfants d’Israël s’en sont finalement sortis malgré la déliquescence de leur civilité et de leur concorde. Est-ce que la punition était censée venir plus tard ? Dans le cadre de l’épisode des explorateurs ? Pourquoi finalement n'y a-t-il pas de sanctions sur le plan individuel si la faute est si énorme sur le plan collectif ?

Quoiqu’il en soit, le plaidoyer incroyablement puissant du Mechekh Hokhma en faveur d’une société apaisée, sachant cohabiter en harmonie, respectueuse des positions parfois opposées de chacun, même lorsque des situations de transgression flagrante des Mitzvot se font jour, est une position originale pour un sage lituanien du 19ème siècle, mais qui sonne de façon étrangement familière aux oreilles d’un Juif du XXIème siècle.



[i] Le Mechekh Hokhma emploie le mot « Nimousiot » qui signifie en hébreu moderne Politesse, courtoisie, bonnes manières
[ii] Yerouchalmi Pea, Chapitre 1, Michna 1
[iii] Yoma 52b
[iv] Yoma 9a
[v] Mekhilta, Midrach Avkir, Yalkout Chimoni 234
[vi] Chemot 24 :22 et Chemot 24 :29
[vii] J’avais produit un commentaire inspiré du Rabbi de Loubavicth sur ce passage : http://lemondejuif.blogspot.de/2007/01/bechalah-quand-la-route-se.html

lundi 29 février 2016

Tuer au nom de Dieu - Une approche juive

(Billet originalement publié pour le Site des Etudes Juives)
Les exactions de Daesh ou des terroristes sur le sol français soulèvent le cœur et perturbent notre esprit modelé par la tradition occidentale sur un point précis : comment ces brutes peuvent-ils perpétrer de tels méfaits pour immédiatement les revendiquer au nom de Dieu ?
Dieu est-il si faible qu’on ait besoin de le défendre, de tuer des hommes pour une histoire de blasphème supposé ? Qui a le droit d’user d’une violence meurtrière au nom du divin ? N’est-ce pas un danger impossible à circonscrire ?
Ces questions ne supportent pas la moindre nuance dans la réponse qu’il convient d’apporter et toute condamnation uniquement partielle de ces actes ferait peser légitimement un immédiat soupçon de collusion avec les djihadistes.
Pourtant, la Paracha de cette semaine, Ki-Tissa, met précisément en scène cette situation qui provoque un écho étrange à ce qui nous paraît aujourd’hui injustifiable. Rappelons le contexte : après l’érection du Veau d’Or, Moïse descend du Sinaï, brise les Tables de la Loi qui venaient de lui être confiées par Dieu, puis prend une initiative particulière. Regardons le texte[1] :
L'adoration du veau d'or par Nicolas Poussin
« Moïse vit que le peuple était livré au désordre; qu'Aaron l'y avait abandonné, le dégradant ainsi devant ses ennemis et Moïse se posta à la porte du camp et il dit: "Que celui qui est pour Dieu vienne auprès de moi!" Et tous les Lévites se groupèrent autour de lui. Il leur dit: "Ainsi a parlé l'Éternel, Dieu d'Israël: ‘Que chacun de vous s'arme de son glaive! Passez, repassez d'une porte à l'autre dans le camp et immolez, au besoin, chacun son frère, son ami, son parent!’  Les enfants de Lévi se conformèrent à l'ordre de Moïse; et il périt dans le peuple, ce jour-là, environ trois mille hommes. »


Outre l’effroi qu’il suscite, ces 4 versets ne manquent pas de soulever plusieurs questions.
  1. Dans la plupart des rebellions qui eurent lieu dans le désert, c’est Dieu qui se charge seul, via des épidémies, des foudroiements ou l’ouverture des antres de la terre, de punir les coupables. Du coup, notre interrogation initiale (comment peut-on user de violence aujourd’hui au nom de Dieu ?) trouve une réponse aisée : Dieu se charge très bien tout seul de s’opposer aux effrontés. Laissons-lui encore aujourd’hui cette charge et s’il n’est pas patent que le « Méchant soit puni » par une action divine, en dehors d’une action judiciaire, il n’est donc bien sûr pas possible de déclarer une peine de mort sur la base d’une colère, fût-elle bien inspirée. Or, ici c’est bien Moïse, un homme, qui prend l’initiative de cette exécution de masse. Pourquoi ?
  2. 3000 morts c’est beaucoup, mais en même temps, c’est un chiffre étrange. Si l’ensemble du peuple avait été idolâtre à l’exception de la tribu de Levy, pourquoi ne pas tuer tout le peuple justement, comme semblait le proposer Dieu dans un premier temps ? Et s’il faut pardonner au peuple, pourquoi en tuer 3000 et sur quelle base ? 
  3. Plus gênant, Moïse invoque un ordre de Dieu pour justifier la tuerie : « Ainsi a parlé l’Eternel, Dieu d’Israël ». La question saute aux yeux : où Dieu a-t-il bien pu dire cela ? Est-ce réellement un ordre divin ?

Arrêtons-nous sur cette dernière question. D’abord, il est rassurant de constater que les commentateurs de la Tradition, comme ils en ont l’habitude[2], ne s’en laissent pas compter et n’acceptent pas de prendre les paroles de Moïse (oui, on parle bien du plus grand prophète du judaïsme) à la lettre et demandent une justification de cet ordre surréaliste.
Certains commentateurs vont même assez loin : pour le Tana DebéElyahou[3], Moïse n’a jamais reçu cet ordre de Dieu, il l’a « inventé » pour pouvoir ensuite retourner vers l'Eternel et lui demander miséricorde pour le reste du peuple.
C’est une opinion intéressante, mais peut-être pas suffisamment subtile et en tous cas très problématique : il serait donc possible de prendre l’initiative de « parler pour Dieu » afin de justifier tout et n’importe quoi ?
Il est donc temps de se tourner vers les commentaires de ces versets par le Netziv de Volojhine, qui propose une approche novatrice.
La Yéchiva de Volojhine
D’abord, le Netziv interprète de façon originale l’interpellation initiale de Moïse : « Que celui  qui est pour Dieu vienne auprès de Moi ! ». La façon classique de comprendre cet appel c’est : « que celui qui n’a pas succombé à l’idolâtrie me rejoigne ». Sous-entendu, seule la tribu de Lévi est restée en dehors de la faute alors que l’ensemble du peuple est coupable.
Le Netziv met tout de suite les choses au point : « Moïse n’appelle pas ceux qui n’auraient pas succombé à la faute d’idolâtrie car la majorité du peuple n’y a pas succombé ». Il semble souscrire ici à un avis répandu consistant à dire que la faute du Veau d’Or était bien une erreur, mais consistant à donner une dimension quasi-divine aux intermédiaires tels que Moïse dont ils avaient besoin pour passer outre l’abstraction de la transcendance. Ce qui est très différent d’une volonté de se détourner du Dieu unique et de se laisser aller à un culte idolâtre. Les 3000 morts seraient alors juste l’infime partie du peuple qui se serait véritablement risquée à défier Dieu et qui mériterait la peine capitale.
Mais alors dans ce cas, qui est concerné par l’appel de Moïse ? Pour le Netziv, il s’agit « quiconque sait qu’il n’appartient qu’à Dieu et qui est prêt à sacrifier sa vie et tout ce qu’il possède pour l’amour de Dieu ». En d’autres termes, dans la lignée de ses commentaires précédents (et notamment ceux analysés sur le site des Etudes Juives[4]), le Netziv met d’abord en avant la dimension de désintéressement absolu nécessaire pour prétendre agir au nom de Dieu. Il n’est pas question d’espérer une quelconque récompense, fût-elle une place dans le monde futur, si l’on veut prouver son amour de Dieu et punir les idolâtres : une pureté dans l’intention, quasi-inatteignable en vérité, est invoquée.
En plus de la raison théologique, le Netziv va plus loin en proposant également une nécessité sociale à ce désinteressement : ce n’est qu’à cette condition que cet événement tragique peut être accepté et agréé par le peuple et que les Lévites peuvent échapper à une volonté de révolte. Si l’on s’y risquait, on pourrait trouver une analogie dans l’évolution de la Révolution russe de 1917 : tant que les Bolcheviks affichaient un désintéressement et une ambition uniquement tendue vers l’accomplissement du communisme, une acceptation tacite du peuple pouvait se faire jour, malgré la violence et malgré des injustices. Mais dès que les leaders se vautrent dans une recherche de l’intérêt personnel qui entache la « beauté » de la Révolution, le peuple ne peut plus suivre. Idem ici : s’il existait le moindre soupçon que les Lévites procédaient à ces exécutions par intérêt personnel, comment ne pas ressentir un sentiment insupportable ? Mais il faut lire entre les lignes : cela veut aussi signifier que l’Homme est capable de percevoir l’Absolu et d’admettre les conséquences qu’il engendre. Quel danger…. 
Pour illustrer la fragilité de cette intention existentielle, le Netziv complète son commentaire dans le « HarehevDavar »[5]. Dans une de ses notes, le Netziv utilise cet argument du désintéressement pour expliquer un Midrach Raba concernant le patriarche Jacob lorsqu’il se fit passer pour son frère pour obtenir la bénédiction de son père. Selon ce Midrach, Jacob aurait été puni pour avoir provoqué un cri de désespoir chez son frère Esaü qui avait bel et bien perdu la bénédiction de l'aîné. Une question est légitime : n’aurait-il pas dû d’abord être puni pour avoir trompé son père ??
Réponse du Netziv : Jacob n’avait pas le choix, il devait agir ainsi. Mais tromper son père lui a causé une grande souffrance intérieure. En revanche, doubler son frère lui a permis de ressentir un plaisir coupable, ce qui ternit son attitude « uniquement orienté vers Dieu », ce qui lui vaut alors d’en assumer les conséquences et de mériter une réprimande.
A ce stade, nous comprenons à quel point le Netziv choisit de restreindre cette capacité à user de violence légitime au nom de Dieu, au point de ne la réserver qu’à une attitude presque surhumaine (et uniquement biblique ?) de désintéressement total.
Reste notre question principale : Dieu a-t-il ordonné quelque chose à Moïse, oui ou non ?
Le Netziv n’esquive pas la question et y répond clairement : « Bien sûr que Dieu lui a ordonné d’agir ainsi ». Mais alors si c’est ainsi, pourquoi l’ordre n’apparaît pas clairement dans le texte de la Thora ?
Réponse profonde et cohérente du Netziv : il est impossible d’ordonner aux hommes d’atteindre ce niveau suprême « d’amour de Dieu inconditionnel ». Il s’agit d’un niveau qui surpasse même le commandement de « KiddouchHachem », de sanctification du nom de Dieu, et il est impossible de commander quelque chose dont la possibilité d’existence est statistiquement aussi faible. Selon le Netziv, l’ordre de Dieu avait cette forme : « Si tu trouves des hommes dont la pureté de l’intention est avérée et qui orientent leurs actions uniquement du fait d’un amour de Dieu, alors dis-leur de procéder à cette punition en te réclamant du Dieu d’Israël. Mais si tu n’en trouves pas, il est hors de question de procéder ainsi ».
Le texte se lit alors avec une grande fluidité : Moïse cherche d’abord si des hommes répondent à ce qualificatif (« Celui qui est pour Dieu vienne avec moi ») et c’est seulement après les avoir trouvés qu’il peut enfin se réclamer d’un ordre divin « Ainsi a parlé l’Eternel, Dieu d’Israël ».
Si l’on peut synthétiser ce commentaire du Netziv, on y trouve les caractéristiques principales de tout grand commentaire de la tradition juive :
  • Il prend de front les questions que pose le texte, même lorsqu’elles peuvent apparaître de prime abord comme profondément gênantes à notre appréhension première
  • Les personnages bibliques ne sont pas des « Saints » irréprochables et intouchables. Ils sont « grands », mais leur comportement doit être justifié et recherché par un questionnement incessant. Ils peuvent même parfois être pris en faute[6]
  • Tout en conservant la dimension absolue des leçons bibliques (ainsi ici la légitimité d’une manifestation de violence au nom de Dieu), la tradition juive, dans la continuité de l’exercice talmudique cherche à les circonscrire dans un espace adapté à l’Homme vivant dans une société et un écosystème relationnel réel et non idéalisé.


[1] Ex(32 ; 25-28)
[2] Rachi en tête Ex (32 ; 27)
[3] Midrash tardif compilé au 10ème siècle attribué à un Amora (Maître du Talmud) du 3ème siècle
[5] Notes ajoutées par le Netziv qui forment une sorte de super-commentaire du HaemekDavar, le commentaire principal
[6] Comme Jacob, cf. la mention au HarehevDavar ci-avant

jeudi 21 janvier 2016

La Laïcité entre le marteau et l'enclume

Quelle tristesse de voir deux personnalités engagées dans l’avenir de notre pays s’affronter à propos de ce beau concept de laïcité !

Jean-Louis Bianco et Manuel Valls semblent chacun prendre parti pour une vision spécifique de la laïcité, a priori  incompatibles. D’un côté les partisans d’une laïcité « juridique », cantonnant le terme à la neutralité de l’Etat envers les religions (Article 2 de la loi de 1905) tout en rappelant que le libre exercice d’une religion se doit d’être garanti par la République, y compris dans l’espace public (Article 1 de cette même loi).

De l’autre, les tenants « culturels » de la laïcité à la française: dans la droite ligne de la philosophie des lumières, elle serait un outil d’émancipation de toutes les contraintes religieuses qui pèsent sur l’individu. D’où l’interdiction des signes religieux à l’école, sanctuaire de l’élévation de l’élève (pléonasme) et une certaine réserve nécessaire dans l’espace public quant à la pratique des religions, dans le but salutaire d’éviter le retour des guerres de religion et d'assurer un environnement favorisant la cohésion nationale.
Nicolas Cadène contre Elizabeth Badinter. Tariq Ramadan contre Caroline Fourest. Abdennour Bidar contre Marine Le Pen. Et donc Jean-Louis Bianco contre Manuel Valls.

Encore aujourd'hui, deux tribunes opposées sont publiées dans Le Monde: celui de Caroline Fourest pour défendre les opposants à l'Observatoire et celui de Jean Baubérot qui, en grand historien de la laïcité, met en garde contre les "laïcards intégristes".

L’identité des combattants provoque un ébahissement non feint puisqu’au sein d’une même conception, on trouve des ennemis déclarés, tandis que des opposants ont parfois partagé des combats politiques communs.
Que se joue-t-il exactement ? Je dois avouer une grande perplexité puisque mon esprit ainsi que mes fonctions à la tête du plus important mouvement de jeunesse juif d’Europe m’autorisent à reconnaître le bien-fondé des deux positions.

Soutiens-je l’Observatoire la laïcité ? Bien entendu lorsqu’il rappelle que les restrictions à la pratique d’une religion sont strictement encadrées et qu’on ne saurait arguer leur neutralisation dans l’espace public pour en faire un outil de lutte anti-religions, que ce soit contre la kippa, le voile ou les processions. Lorsque M. Goasguen met une kippa à l’Assemblée Nationale en solidarité avec l’enseignant agressé à Marseille, ce n’est pas forcément d’un goût exquis, mais ça reste laïc, n'en déplaise à Caroline Fourest ! Oublierait-on aujourd’hui le chanoine Kir, député qui fréquenta les bancs de l’Assemblée en soutane de prêtre ? A-t-on oublié sa fameuse réplique : « On m'accuse de retourner ma veste et pourtant, voyez, elle est noire des deux côtés !»
De la même façon, il est assez agaçant de voir le camp Fourest/Badinter tracer un parallèle systématique entre les pratiquants d'une religion et une sorte d'archaïsme résiduel qu'on tolérerait au fond de son chez soi, il ne faudrait en effet tout de même pas que la société soit bouleversée par tant de balivernes, vous comprenez...

Cette capacité à permettre de vivre sa religion en France, tant qu’évidemment elle n’empiète pas sur la liberté d’autrui, c’est l’honneur de l’Observatoire de la Laïcité de la défendre.

Elisabeth Badinter aurait-elle donc tort ? Non, car il faut revenir au texte #NousSommesUnis, lancé par CoExister.
J’ai un grand respect pour CoExister, qui effectue un travail extraordinaire pour ce fameux « vivre ensemble » dont tout le monde parle mais qui n’est finalement mis en pratique que par quelques-uns, dont CoExister justement.
Sollicité, je n’ai pourtant pas signé ce texte. Et je pense que la signature de l’Observatoire de la Laïcité fut une erreur. Pour deux raisons majeures:

D’abord le contenu du texte. Moins de 24h après le massacre de 130 personnes à Paris, l’urgence était-elle de proclamer le risque de stigmatisation ?  Ce piège a pourtant bien été évité par les Français, durant toute l’année 2015. Alors qu’une menace liée à l’islamisme djihadiste pèse sur notre pays depuis plusieurs années maintenant, la principale crainte serait l’amalgame, sans référence aux causes de ce qui a bouleversé la vie des Français ?

-          Ensuite les signataires. Pourquoi ce texte, comme le dit Jean-Louis Bianco, n’aurait-il pas pu être signé en Janvier ? Parce qu’il y a des associations, qui en Janvier ont été ambiguës. Qui, sous couvert de « Je ne suis pas Charlie » ou même de relation aux Juifs plus que douteuse, ont refusé les appels à l’unité, indépendamment des désaccords conceptuels (et sains dans une démocratie) séparant ses différentes parties prenantes. Il n’est d’ailleurs pas anodin que cette tribune mentionne la lutte contre le racisme (les morts de Janvier et Novembre ont-ils été victimes de racisme ?) mais pas l’antisémitisme, alors que ces deux termes sont d’habitude toujours liés lorsqu’il s’agit de les combattre.

Or cette unité n’est pas négociable, elle doit pouvoir s’affirmer surtout lorsqu’elle coûte, elle ne peut pas être un objet médiatique en novembre alors que Janvier fut le mois de la fine bouche. Lorsque la laïcité est un paravent commode permettant de ne pas combattre ceux qui remettent en cause l’harmonie de la société française, alors oui il faut se battre pour qu’elle ne soit pas dénaturée.

Je soutiens Jean-Louis Bianco lorsqu’il permet à chaque Français de vivre sa spiritualité, athée ou religieuse, de façon épanouie, sans qu’il ait besoin de s’en cacher.
Je soutiens Manuel Valls lorsqu’il lutte contre une idéologie mortifère qui utilise parfois la laïcité comme un outil permettant d’atteindre des fins néfastes.
N’est-il pas envisageable de trouver un espace commun où ces deux serviteurs de la Nation puissent faire cause commune ? C’est mon vœu le plus cher.

lundi 11 mars 2013

Parcours de lecture Yeshayahou Leibowitz

Google, Internet, la mondialisation, c'est sympa, mais parfois c'est trompeur.

Je m'explique: lorsque vous tapez "Yeshayahou Leibowitz" dans Google, les principaux liens auxquels vous accédez par la première page sont des textes ou des interviews relayés par des sites alter-mondialistes et/ou pro-palestiniens qui, signe des temps, sautent sur le premier slogan venu, et effectivement, le terme "judéo-nazi" prononcé par un vieux professeur en kippa noire, ça fait bizarre. Mais du coup, le risque, c'est de passer à côté du génie de ce penseur hors normes.

Non pas que je pense qu'il faille dissocier ses prises de position politiques de ses analyses sur le judaïsme et l'avenir du peuple juif: ils forment un tout. Mais Leibowitz vaut mieux qu'une simple vidéo dans lequel il utilise des termes parfois choquants (DisKotel pour parler du Mur des Lamentations par exemple): ce n'est pas (seulement) un grand provocateur devant l'éternel. C'est un penseur extrêmement rigoureux, d'une logique presque implacable et dont la lecture procure à tout celui qui le découvre une sorte d'illumination et de délectation assez rare.
Ses approches sont à la fois très traditionnelles, très modernes et très innovantes. Ne pas lire Leibowitz quand on est Juif au XXIème siècle, c'est comme être adolescent dans les années 80 et n'avoir jamais écouté Michael Jackson.

Cette série de billets sur Leibowitz ont deux objectifs:
1) D'abord flécher un parcours de lecture pour donner envie de découvrir Leibowitz. De nombreux ouvrages ont été traduits en français et peuvent faire l'affaire, depuis une initiation pour novice jusqu'à des ouvrages plus fouillés.

2) Ensuite répondre à certains commentateurs, comme mon ami Gabriel du blog Modern-Orthodox, qui lui adressent certaines critiques parfois légitimes

Comment démarrer quand on ne connaît pas du tout Leibowitz ?

Personnellement, je commencerais par "Brèves Leçons Bibliques" aux éditions Desclée de Brouwer. Il s'agit de la transcription de petits commentaires radiophoniques que Leibowitz dispensa sur les ondes de Galei Tsahal.
Ce qui frappe, c'est l'intensité et l'absence de blabla apologétique dans ces textes, qui font oralement moins de 15 minutes.
Dans Berechit, vous comprenez que dans le verset "Dieu Créa le Ciel et la Terre", il y a catégoriquement un refus de Spinoza: Dieu, ce n'est pas la Nature. Mais c'est également un refus de la doctrine humaniste, qui place l'Homme au centre de la nature.
Mais rapidement, les exemples deviennent concrets et abordent la classique question de "la croyance en Dieu". Par exemple lors d'un commentaire sur la Ligature d'Isaac:
"Je ne puis m'empêcher de vous parler d'un homme à la haute stature intellectuelle et morale, qui appartient au monde du judaïsme (Haïm Cohen, ancien Président de la Cour Suprême de l'Etat d'Israël), et qui déclara qu'après Auschwitz il perdit sa foi en Dieu. Je lui ai rétorqué: Vous n'avez jamais cru en Dieu, vous avez cru en l'aide de Dieu et c'est en cette croyance-là que vous avez été déçu. Dieu n'a pas aidé. Mais celui qui croit en Dieu ne rattache pas sa croyance à la foi en l'aide de Dieu, et précisément il n'attend pas après cette aide. Il croit en Dieu à cause de sa divinité et non pour des fonctions qu'il lui attribue par rapport à l'homme."

Autant vous dire la vérité: lorsque j'ai lu ça pour la première fois, j'ai passé un nuit blanche.


Leibowitz fait également très attention, comme tout commentaire de talent du pentateuque, à la langue employée par la Thora, dont les aspérités disparaissent parfois totalement dans les traductions françaises.
Leibowitz rapporte un Midrach qui relève que le Pharaon de Joseph rêvait qu'il était "Al Hayeor", "Sur le Nil", le Nil étant pour l'Egypte une véritable divinité. Alors que pour Jacob, il est écrit "Et l'Eternel se tenait Alav", on peut comprendre qu'il se tient sur l'échelle, mais aussi sur Jacob.
"Que signifie ce profond Midrach ? Dans les deux cas, il s'agit de personnes croyantes, conscientes du statut de l'homme face à Dieu. Pharaon l'idolâtre, est un croyant, mais son dieu, il le conçoit comme un moyen pour satisfaire ses besoins. "Il se maintient sur son dieu". Il possède un dieu qui le porte, un dieu pour lui, pour veiller à son bien-être et à son existence. Jacob à l'inverse, accepte d'être le porteur de Dieu, il ne demande pas à Dieu que celui-ci le fasse exister, mais il prend à sa charge d'être celui qui donne existence à la foi en Dieu"

Il y a des passages très émouvants, comme le commentaire de la Paracha Bo, où il débat avec un officier supérieur de Tsahal à propos de la différence de signification de Pessah pour le citoyen israélien et pour le croyant. (J'en avais fait une recension dans ce billet)

On y trouve également des sources traditionnelles parfois peu diffusées, comme ce Ketsot Hahochen (commentaire du Shoulkhan Aroukh) surprenant: Il est impossible d'admettre que la halakha pratique nous fut matériellement donnée par Dieu et que nous soyons liés à elle au pied de sa lettre "car si elle avait été donnée par écrit par Dieu, elle nous aurait été incompréhensible, car comment l'intellect humain pourrait-il comprendre la Thora de Dieu ?" ou ce Mechekh Hokhma (Rabbi Meir Simha Hacohen de Dvinsk) sur un sujet qui préoccupe particulièrement Leibowitz: la sainteté intrinsèque des objets : "Ne croyez pas que le Sanctuaire et le Temple soient des objets saints en eux-mêmes. A Dieu ne plaise !. Dieu habite parmi ses enfants, et s'ils ont comme Adam violé l'Alliance, toute sainteté est ôtée à ces objets qui deviennent profanes, de la même manière qu'ils auraient été désacralisés par des malfaiteurs. (...) En conclusion, il n'y a rien dans le monde qui soit saint, Il n'y a que le nom de Dieu qui soit saint car il n'y a pas dans la création de sainteté en soi, si ce n'est par l'observance de la Thora, conformément à la volonté de l'Eternel.

Evidemment un tel texte est explosif pour le courant sioniste-religieux en Israël qui a tendance (comme d'autres sources le permettent il faut bien le dire) à affecter une sainteté intrinsèque à la Terre d'Israël et à en tirer des conclusions politiques.
On y trouve également de nombreuses considérations que le pouvoir politique et son lien avec la Tradition juive, le tout exprimé dans un langage simple, accessible, mais terriblement percutant.

Que lire ensuite ?
On peut poursuivre la découverte de ses interprétations judaïques dans deux livres sortis aux éditions Cerf, l'un sur les fêtes juives (et intitulé sobrement "les fêtes juives") l'autre sur les Pirkei Avot (Traité des Pères) qui regroupent les commentaires de Leibowitz sur ce traité célèbre et intitulé moins sobrement "les fondements du judaïsme".


Cependant, le livre qui a la densité la plus importante, parce qu'il couvre des domaines aussi différents que le Sionisme, l'Etat d'Israël, le Peuple Juif, le judaïsme, le christianisme, l'antisémitisme, la Shoah, la philosophie, la prière, la psychanalyse, la démocratie, le socialisme, les sciences du cerveau, le déterminisme, etc... c'est Israël et Judaïsme, aux éditions Desclée de Brouwer.
Il s'agit d'un livre d'entretien paru en 1987 en hébreu (et en 1993 en français) qui nous fait bien toucher du doigt le caractère très provocant de Leibowitz, mais aussi le côté ultra-logique voire implacable de ses raisonnements.
C'est également plein d'anecdotes historiques très croustillantes pour ceux qui s'intéressent aux grandes figures du judaïsme et du sionisme au XXème siècle (Ben Gourion, Berl Katznelson, Guershom Sholem, Martin Buber, le Rav Kook, etc...), aux grands événements du XXème siècle pour le peuple juif: la Shoah, la création de l'Etat d'Israël, le procès Eichmann, la guerre des 6 jours, etc... et aux grandes questions qui se posent au judaïsme contemporain: "Qui est Juif ?", les rapports avec le christianisme, l'humanisme (Leibowitz n'est pas un humaniste), le lien entre religion et Etat, etc, etc...
C'est toujours clair, précis, tranchant et même parfois drôle. Par exemple cet échange entre Leibowitz et le célèbre historien de la Cabbale Guershom Scholem: "Scholem me dit un jour: "Tu crois en la Thora, mais tu ne crois pas en Dieu". Je lui ai répondu: "Toi, tu ne crois ni en la Thora ni en Dieu. Mais, on ne sait pourquoi, tu crois à la singularité du peuple juif".
Nous français, sommes satisfaits de noter que Leibowitz désigne Emmanuel Lévinas dès 1986 comme le plus grand philosophe Juif de l'époque, alors qu'il était très peu introduit en Israël, même dans les milieux académiques, preuve de son extrême attention à toutes les évolutions du monde de la pensée.


J'ai dû lire ce livre entièrement plus de 15 fois et j'y ai à chaque lecture trouvé de nouveaux éclairages, qui venaient compléter ou rentrer en conflit avec ce que je lisais par ailleurs. C'est d'ailleurs ce qu'a dû ressentir Michael Shashar, l'auteur qui l'interviewe dans ce livre puisqu'il va jusqu'à affirmer dans son introduction la chose suivante: "J'ai eu la chance, au cours de mes années de travail, de passer de nombreuses heures parmi des personnalités et des érudits, et de m'entretenir avec eux. Comptaient parmi eux David Ben Gourion, Moshe Sharett, Nahum Goldman, Moshe Dayan, Zalman Shazar, Gershom Scholem, le Rabbi de Loubavitch et le Rav Y.D Soloveïtchik. Aucun ne m'a autant saisi par ses paroles si érudites, si logiques, et à la forme simple, claire et vive, comme Y.Leibowitz. Chaque conversation avec lui fut une grande expérience. Je ressentais à chaque fois, après coup, que j'avais, à cause de ses dures paroles accru aussi bien mon savoir que ma douleur. (...) Sa simplicité, son humilité, sa relation simple et chaleureuse envers tout homme, lui sont aussi très particulières, et je ne connais aucune autre grande personnalité se comportant envers tout homme avec une telle véritable modestie."

Une fois que vous en êtes arrivés là, vous devriez avoir une très bonne compréhension de ce que Leibowitz apporte en termes de formulation des problèmes du judaïsme contemporain, comme pour les réponses qu'il y apporte.

Il est possible d'approfondir certains points, comme son interprétation de celui qu'il considère comme le plus grand Maître de la Tradition juive, Maïmonide, dans son Emounato shel Harambam, traduit aux éditions du Cerf "La foi de Maïmonide".
Vous pouvez également aller voir du côté d'ouvrages moins juifs, mais tout aussi passionnants qui montrent la grande maîtrise de Leibowitz en philosophie des sciences (c'était un grand adepte de Karl Popper) mais aussi des sciences du cerveau (Leibowitz était Professeur de Neurologie et de Chimie organique à l'Université Hébraïque de Jerusalem): Science et Valeurs aux éditions Desclée de Brouwer qui analyse de façon radicale le lien entre les Sciences et les Valeurs morales et éthiques de l'homme. Corps et Esprit aux éditions Cerf qui démontre de façon définitive et magistrale que penser que les progrès de la neurobiologie pourront un jour comprendre parfaitement la vie psychique de l'homme est une illusion philosophique et epistémologique.

Mais il est aussi possible que vous commenciez à vous poser des questions: oui, Leibowitz c'est très fort, c'est très puissant, c'est très logique, c'est fascinant. Mais n'y a-t-il pas une faille ? N'est-ce pas trop "théorique" ? Le style de Leibowitz, parfois péremptoire même s'il donne à penser, ne cache-t-il pas quelque chose ?

Si vous en arrivez là, ce qui est une très bonne chose, vous êtes bon pour la lecture, un peu plus ardue et véritablement philosophique de la seule analyse pertinente en langue française de la pensée de Leibowitz, réalisée par Jean-Marc Joubert: "Leibowitz, une pensée de la religion" aux éditions du CNRS. Et là, vous comprenez que, même si, comme toute pensée, celle de Leibowitz est critiquable, son caractère novateur et cohérent tient une place importante dans le champ philosophique et de la pensée en général. Et vous fait admirer encore plus le personnage quand vous comprenez qu'il a anticipé de plusieurs années les évolutions du judaïsme dans ce nouveau monde dans lequel le déterminisme et la technique semblent réussir à englober toute l'activité pensante de l'homme.





Bon, vous l'aurez compris, je suis fan. Un autre billet à venir sera destiné à répondre aux principales critiques qui sont en général faites à Leibowitz, que je tiens en général comme assez faibles.


Mais ça sera pour une prochaine fois ! A très bientôt !

dimanche 30 décembre 2012

Mondialisation et judaïsme: cas pratique

La mondialisation a envahi nos sociétés. C'est non seulement dans tous les journaux, mais c'est une réalité que chacun peut percevoir dans sa vie quotidienne, qu'elle soit personnelle ou professionnelle. Depuis "Le Terre est plate" de Thomas Friedman, on sait que le développement des technologies de l'information, associé à une plus large ouverture des frontières et des échanges, a considérablement transformé notre monde.
Le judaïsme et le monde juif ne pouvaient évidemment pas y échapper (Philosophie Magazine rappelait récemment que les juifs étaient les membres d'une religion les plus mobiles et nomades, loin devant les chrétiens ou les musulmans).
Les conséquences me paraissent nombreuses, mais loin de moi l'idée de produire un essai systématique sur le sujet, j'ose espérer que certains chercheurs sont déjà sur le coup.


Non, ce que je voulais faire, c'est partir d'un petit cas pratique pour illustrer ce sujet. Regardez cette vidéo:


Il s'agit d'une chanson extraite du magnifique concert que Yaakov Shwekey a donné à Césarée en 2008. Yaakov Shwekey est un chanteur américain et une des plus grandes stars de ce qu'on pourrait appeler la "Pop Hassidique": des chanteurs s'inspirant de la tradition Hassidique qui valorise le chant et la musique, qui s'appuient sur des textes issus de la tradition, mais avec des musiques originales aux accents Pop, souvent accompagnées des dernières techniques musicales et autres arrangements. Un des plus connus étant Avraham Fried (vous savez, Baroukh Haba Melekh Hamachiah), mais Yaakov Shwekey a aujourd'hui brillamment pris la relève et enchaîne succès sur succès agrémentés de concerts aux salles toujours pleines.
La chanson s'appelle "Vehi Cheamda", est inspiré d'un texte de la Haggada de Pessah, mais dont la musique a été composée par Yonathan Razel, qui vient chanter avec Shwekey lors du concert pour un incroyable duo.

Quel rapport avec la mondialisation ?
Déjà, la simple existence du concept de "Pop Hassidique" est une innovation des ces quelques dernières dizaines d'années et doit beaucoup à l'impact de la pop music sur les cercles juifs traditionnels, qui n'ont jamais considéré la musique comme étant un danger pour le bien-être de leurs ouailles (contrairement à la télévision par exemple). Cela s'appuie notamment sur certaines sources halakhiques dans lesquelles je ne vais pas rentrer ici (la musique n'est pas "Mekabel Touma"), ce qui donne parfois des Hazanim dans les synagogues mettre des paroles saintes sur la musique de Titanic sans que cela ne choque personne (ou presque, certains vieux Meknassi ont un peu de mal...).

Mais allons un peu plus loin. Si l'on tend un peu l'oreille, l'accent des deux chanteurs du duo n'est pas exactement le même. Un seul exemple, leur façon de prononcer le mot "Lekhalotenou". Razel le prononce tel que je viens de l'écrire, alors que Shwekey le prononce "Lekhalossenou", à l'ashkénaze, en prononçant la dernière lettre de l'alphabet hébraïque comme le son "s".
Rien de spécial me direz-vous ? Juste un Ashkénaze et un Séfarade qui chantent ensemble ? Déjà rien que ça, c'est un produit de la mondialisation: avant la Seconde guerre mondiale, ce n'était pas si fréquent.

Mais là où c'est plus piquant, c'est que l'Ashkénaze et le Séfarade ne sont pas ceux qu'on croit. D'abord, qu'est-ce que c'est que ce nom Shwekey ?? Pas très courant aux Etats-Unis, en tous cas moins que les Berkowits, Lewin ou Silverstein. Pas étonnant en fait, puisque le père de Yaakov Shwekey s'appelait.....Choueka ! Donc un quidam d'origine syrienne et égyptienne qui, lorsque la famille émigra aux Etats-Unis fit probablement la rencontre d'un officier d'état civil un peu bêta (qui a dit pléonasme ?) et qui transforma Choueka en Shwekey. Yaakov Shwekey reçut donc une pure éducation juive américaine et récupéra cet accent si caractéristique de ce mélange anglo-yiddisho-hébraïque.

Et Razel ? Eh bien, issu d'une famille ashkénaze new-yorkaise, il émigra en Israël qui, comme chacun sait désormais, et au grand désespoir de l'intelligentsia juive allemande qui émigra dans les années 30, est un pays oriental. Contrée du levant donc, qui eut rapidement raison de la prononciation ashkénaze de l'hébreu. Et donc Razel, Juif ashkénaze, prononce Lekhalotenou en prononçant le Tav comme un Séfarade et comme la quasi-totalité des israéliens (je vois d'ici les grands yeux de ceux qui me reprocheront de ne pas parler des Yéménites, qui posséderaient paraît-il la prononciation originale de l'hébreu, mais ça sera pour un autre post les gars).

Les pointilleux y verront une énième illustration du rôle de grande lessiveuse de la mondialisation, qui gomme les distinctions et spécificités culturelles pour en faire un grand village global uniforme. De fait, il y a fort à parier que la prononciation de l'hébreu est effectivement en train de s'harmoniser dans tous les pays du globe où il est parlé et prié. Est-ce grave docteur ?

Car dans l'autre sens, certaines caractéristiques minoritaires ne disparaissent pas mais se diffusent globalement dans toute la société et prennent de nouvelles formes: c'est le cas par exemple de la Mimouna, grande fête de clôture de la fête de Pessah, originellement importée en Israël par la communauté marocaine et qui fait aujourd'hui partie du paysage culturel israélien. Il n'est plus envisageable qu'un Premier Ministre israélien reste tranquillement chez lui le soir de la Mimouna: il doit faire le tour de ses hôtes marocains pour manger la Moufleta !

Mais comme je le disais, le sujet est plus complexe et mériterait que des chercheurs s'y penchent de façon plus sérieuse qu'un billet de blog débonnaire et amateur :-)

 






vendredi 4 mai 2012

Le judaïsme au travail

Pratiquer le judaïsme n'a pas toujours été facile. Evidemment, au XXIème siècle, il n'est plus question de pogroms et de persécutions depuis quelques dizaines d'années, mais il reste encore quelques petites difficultés, notamment dans la vie professionnelle.

Un Juif pratiquant ne travaille pas le samedi. Doit s'arrêter le vendredi lors du coucher du soleil (ce qui équivaut à 4h de l'après-midi en hiver). Doit s'arranger avec des périodes de fête qui obligent parfois à poser mardi et mercredi pendant 3 semaines sur 4 en octobre. Et expliquer que son régime alimentaire l'oblige à des contorsions telles, qu'alors que toute la tablée déguste fois gras et champagne, il est obligé de se taper une salade de fruits avec un coca.

Mais tout ça se vivait jadis de façon souvent discrète, en essayant de s'arranger du mieux possible avec ses patrons et en tentant de déranger le moins possible l'environnement professionnel. Jusqu'à....ce que l'islam prenne la place qu'il a aujourd'hui dans la société française et que le fait religieux fasse son irruption dans les problèmes de société à résoudre, ce qui nous a valu un piteux développement sur les viandes Hallal et Casher lors de cette élection présidentielle.

Et les entreprises, souvent en avance sur la pratique politique, commencent désormais à se saisir du sujet.
La société dans laquelle je travaille, un leader mondial du Consulting, a mis en place un groupe de travail sur le fait religieux en entreprise, auquel je participe.
Le sujet m'intéresse évidemment, mais je dois dire que c'est absolument passionnant. Aidés par Dounia Bouzar, anthropologue spécialisée sur le fait religieux en général et sur l'Islam en particulier, qui a créé un cabinet de conseil avec sa fille, nous abordons les différentes facettes du fait religieux en entreprise afin de créer un référentiel permettant d'aider les managers dans leur appréhension de différentes situations.

On en apprend énormément:
- D'abord, le fait que la France est un cas particulier en Europe. Alors que dans la plupart des pays européens, ça ne dérange personne de porter un foulard ou même de prier au travail, c'est quelque chose qui provoque en France un raidissement, voire un effroi. La manifestation de la religion dans l'espace public est encore très peu acceptée.

- Mais ce qui est extraordinaire, c'est que la Loi, tant française qu'européenne est très claire: la liberté de conscience est absolue et la manifestation de ses convictions religieuses est très compliquée à réprimer. En bref, pour réduire la liberté de culte, il faut qu'un Etat publie une Loi spécifique et que celle-ci, pour être légale, doit prouver que le comportement réprimé va à l'encontre de l'ordre public et porte atteinte au droit d'autrui. En d'autres termes: une entreprise qui souhaiterait virer une personne qui porte un foulard au travail se fera condamner 9,9 fois sur 10 par la Cour Européenne des Droits de l'Homme, même si les tribunaux français peuvent être beaucoup plus ambivalents, surtout depuis le 11 septembre.

- Pour ce qui est des Juifs, les études menées par Dounia Bouzar en entreprise montrent des choses intéressantes: il n'y a quasiment pas de Juifs pratiquants non-cadres dans les entreprises françaises. C'est un constat étonnant, mais qui s'explique. Un Juif pratiquant doit avoir une maîtrise de son temps très importante: entre le Chabbat, les Fêtes, les jeûnes, etc...le fait d'être fortement contraint par un emploi du temps ne permet pas d'assumer ses obligations religieuses. Dounia Bouzar est allé voir le Consistoire qui lui a confirmé que les Juifs pratiquants non cadre avaient deux choix: soit créer leur propre entreprise, soit intégrer des entreprises "communautaires" via le bureau du Chabbat par exemple. De là viendrait donc le prétendu caractère entrepreneurial  des Juifs ? C'est une piste sérieuse....

- Autre élément moins reluisant: lorsqu'on demande à des salariés d'une entreprise du CAC40 ce que leur inspire la diversité, elles ont entendu ça: "La Diversité ? On adore la diversité ! La preuve, quand il s'est agi de trouver un financier, on a cherché le meilleur financier. Donc on a pris un Juif ! Et on peut vous dire qu'il est vraiment super bon !" Tout ça évidemment dit très sérieusement. Je passe sur certains de mes chers lecteurs juifs qui sont absolument convaincus qu'en effet, si on veut un bon financier on est obligé de prendre un Juif.....

Les cas pratiques devraient désormais être traités les uns après les autres, mais ce qui est certain, c'est qu'on s'oriente, même en France, vers une plus grande publicité de la manifestation religieuse dans l'espace public et ce, y compris dans le milieu professionnel. Tiré par le volume de cas important généré par l'Islam, la pratique juive devrait bien entendu en profiter, même si le caractère très particulier du contexte français peut susciter d'ici là quelques tensions importantes.... A suivre !



lundi 2 janvier 2012

(Petit) Voyage au sein du judaïsme américain Episode 2: Chicago, suite + NYC

Nous en étions donc au samedi matin, dans un petit oratoire Loubavitch de West Rogers Park. J'arrive un peu plus tôt que le début de l'office (ce qui ne m'arrive en général jamais), et parcourt la petite bibliothèque, assez classique dans son contenu pour une Schule américaine et où je retrouve donc toutes les principales productions d'Artscroll.
Qu'est-ce qu'Artscoll ? Pourquoi une maison d'édition a-t-elle pris autant d'importance au point qu'on parle aux Etats-Unis de révolution Artscroll et qu'un livre vient de sortir pour revenir sur le phénomène (Orthodox by Design, the Artscroll Revolution de Jeremy Stolow) ?


Au début, l’idée est simple : faire des livres traitant de thèmes religieux, avec une partie anglaise (traduction ou commentaire) mais en soignant leur aspect extérieur, leur typographie et leur fabrication. C’est simple, mais en parfait décalage avec ce qui se faisait jusqu’alors. Rappelez-vous en France, il y a une vingtaine d’années lorsqu’on voulait se plonger dans des commentaires de la Thora en langue française, vers quoi se tournait-on ? Vers La Voix de la Thora d’Elie Munk qui est un fantastique travail et un agencement très intelligent des nombreuses interprétations autour du pentateuque. Mais franchement : qui fait encore des mises en page aussi pourries ? Les commentaires sont séparés du texte original, en police Courier caractères 8 et pas superbement imprimé. On aura beau dire que ça a un certain charme, le lecteur de 2010 est habitué à profiter des innovations d’édition apportées notamment par le passage au numérique. 

Aujourd’hui, de nombreuses maisons d’éditions ont copié Artscroll, mais c’est cette maison qui la première a révolutionné le genre en éditant des commentaires de la Thora, un Siddur, des éditions de la Meguilat Esther, du Cantique des Cantiques, etc… 
Une des plus importantes réalisations d’Artscroll étant leur édition du Talmud Babli traduite en anglais, en hébreu et même en français avec des commentaires assez pointus et toujours le même souci de la mise en page et de l’édition. En matière de Talmud traduit,  je ne comprends personnellement pas pourquoi s’obstiner à aller voir du côté de l’édition Steinsaltz qui possède plusieurs inconvénients par rapport à l’édition Artscroll : pas accès à la page originale du Talmud, traduction qui prend quasi-systématiquement l’interprétation de Rachi et qui ne permet pas de percevoir les différents niveaux de compréhension, commentaires beaucoup moins élaborés, etc…
En cette fin d'année 2011, leur fameux Houmach traduit et commenté (Pentateuque) vient d'ailleurs de sortir en français et il bénéficie déjà d'un incroyable succès dans toutes les bonnes librairies. C'est mérité: l'édition est d'une qualité remarquable.


Bref, tout ça pour dire que je regardais la bibliothèque de cette petite Schule Habad (si je fais autant de digressions sur chaque heure passée aux US, on n’est pas arrivé…) et que je tombe sur une édition du Houmach, que je crois justement être d’Artscroll : couverture en relief simili-cuir, papier parchemin, mise en page impeccable, etc.…
Mais à ma grande surprise, il s’agit en fait d’une édition Loubavitch (Kol Menahem). A ma grande surprise parce que contrairement à d’autres publications du mouvement Habad, ils n’ont pas oublié qu’il y avait un monde avant Chnéour Zalman de Lyadi (le fondateur de la dynastie Habad). Pour chaque Paracha, certains passages sont approfondis : d’abord en posant les questions classiques (« Classic Questions ») que ce morceau de bible a suscité puis en apportant les réponses de commentateurs extrêmement variés et de toutes les époques. Certains sont connus et classiques: Rachi, Nahmanide, Ibn Ezra, Sforno, Maïmonide, d’autres plus confidentiels : Paneah Raza, Nahalat Yaakov, Minha Beloula, Mikdach Melekh, Tsror Hamor (magnifique commentaire de R.Avraham Saba, issu de la génération des expulsés d’Espagne au 15ème siècle). Plus intéressant encore, l’ouvrage n’hésite pas à convoquer parfois des passages talmudiques ainsi qu’un corpus halakhique pour expliquer certains passages bibliques. Encore une fois, la variété des sources convoquées surprend pour un ouvrage édité par Habad, mais c’est une excellente surprise.

Puis un approfondissement rédigé à partir de développements du Rabbi de Loubavitch mais qui s’appuient toujours sur des raisonnements logiques ou des recours à des sources talmudiques ou midrachiques. Après chaque approfondissement, des encadrés prenant appui sur ce qui précède pour en tirer une conclusion morale à partir d’histoires ou d’enseignements hassidiques (« Sparks of Hassidus »). L’édition est superbe, les commentaires sont structurés, parfaits pour une étude hebdomadaire surtout que le texte est magnifiquement imprimé, qu’une traduction en anglais est disponible ainsi que les classiques commentaires d’Ounkelos et de Rachi.


Je n’ai pas hésité malgré mon excédent de bagages : j’ai acheté cette édition à New-York et l’ai emporté en France, en espérant bientôt une édition similaire en français !
Retour à l’office : bon, je vous la fait courte, un petit kiddouch a suivi, j’ai même à plusieurs milliers de km de chez moi rencontré la fille d’un fidèle de ma communauté d’origine, mangé un petit tchoulent, avant de prendre le repas de Shabbat chez un couple Loubavitch qui avait invité mes amis et  qui a très gentiment accepté de m’accueillir également.


Ce couple d’une quarantaine d’années est formé de Juifs américains pur sucre, américain depuis plus d’un siècle voire plus pour une partie de la famille du mari. Tous les deux avocats, notre couple est revenu à la Tradition depuis un peu moins d’une dizaine d’années, à travers notamment le mouvement Loubavitch. Le repas de Shabbat fut très sympathique, ponctué de discussions autour des différences entre judaïsme français et américain. Une des plus criantes est l’attitude des Juifs français (séfarades) par rapport à la Halakha : on travaille shabbat, on mange pas 100% casher, mais on le sait et on assume. Pas question de commencer à se raconter des histoires et de vouloir chercher une cohérence artificielle qui réduirait la pratique juive au standard des modes de vie occidentaux avec un petit bout de spiritualité «à part », comme Sally demandait sa sauce à part dans le légendaire film contant sa rencontre avec Harry et un peu comme une partie de la communauté juive américaine.

La surprise de ce Chabbat vint du petit commentaire de thora délivré par notre hôte. Non pas que l’histoire hassidique impliquant certains pouvoirs surnaturels du Rabbi me surprît, mais le récit faisait intervenir deux autres personnalités rabbiniques. L’un étant l’Admour de Bobov. Jusque là rien d’anormal, on reste dans le Hassidique. Mais l’autre : Rabbi David Pinto ! En plein Chicago, dans une famille purement américaine Loubavitch, ils connaissaient Rabbi David Pinto ?  J’avoue, les marocains parfois sont vraiment très forts. 
Le Shabbat se termina comme souvent par de la lecture et une petite sieste bien méritée avant de passer une dernière courte nuit à Chicago. Je dis courte nuit parce que l’avion pour New-York m’attendait de bon matin !
3 jours à New-York, tout seul, que demande le peuple ? Je vous passe évidemment les détails touristiques pour me concentrer sur ce qui peut attirer l’attention du point de vue du monde juif. Déjà… la bonne chère ! Manque de pot, j’avais prévu mon voyage en plein pendant les 9 jours de Av pendant lesquels la consommation de viande est interdite. Désolé cher lecteur, tu ne trouveras pas ici de critique gastronomique des restaurants bassari de New-York. La seule chose que je puis mentionner est que de l’avis unanime des locaux, les deux meilleurs restaurants viande de New-York sont Le Marais et Prime Grill.


Maintenant pour ce qui est du Halavi. Globalement une remarque : un Juif français, ou plutôt parisien, n’a pas grand-chose à envier à l’offre gastronomique casher de New-York. Je trouve l’offre parisienne plus variée et de meilleure qualité. J’ai par exemple mangé un soir dans un restaurant gastronomique italien « Gustavo va Mare » sur la 53ème (entre 2nd et 3rd). C’est très cher, même avec un dollar faible et beaucoup moins satisfaisant qu’un Inte Caffe ou qu’un Il Conte. Le service est correct sans plus. Bref, un tantinet déçu.

Pour le midi, il y a bien sûr nombre de restaurants de type Deli, où il est possible de manger un peu en mode self service, soit des parts de pizza, soit des pâtes, soit des salades, etc… C’est très pratique, surtout qu’ils sont en général très bien situés. Ce qui m’a d’ailleurs valu une forte incompréhension lorsque je voulus déjeuner dans un Deli appelé Rosa Pizza au 350th 5th Avenue, juste à côté de mon hôtel. Je déambule tranquillement jusqu’à l’adresse indiquée et  me retrouve nez à nez avec….l’Empire State Building. Je tourne, retourne, pianote sur mon iPhone pour vérifier l’adresse, mais non pas d’erreur : le restaurant a la même adresse que l’Empire State Building. Je crois alors à un petit coup de mégalomanie d’un restaurateur Juif new-yorkais, jusqu’à ce que je comprenne qu’en effet, en entrant dans l’Empire State Building et en empruntant la galerie située au fond à gauche, on tombe en effet vers une très sympathique petite échoppe ou on peut avaler pizzas, pâtes, gratins, salades, etc….


Je pourrais encore vous parler des heures des librairies juives de Manhattan, pas très différentes des librairies parisiennes à la notable exception de la place prépondérante que prennent les ouvrages relatifs à la Shoa, de la transformation progressive des stands ambulants de vente de hot-dog Casher qui sont de plus en plus Hallal ou du hasard invraisemblable qui m’a fait rencontré en pleine 5ème avenue un ami que je n’avais pas vu depuis des années.


Mais ça n’ajoutera pas grand-chose au fait que New-York (en fait Manhattan pour ce séjour) est une ville hors du commun, larger than life comme disent les Américains et que ce cela se ressent évidemment aussi au niveau de la vie juive. Et que j’attends avec impatience d’y retourner !

vendredi 25 novembre 2011

Toldot - Rachi et le Jéopardy

Vous connaissez le Jéopardy, ce jeu dans lequel on vous donne la réponse et où vous devez deviner la question ?

Eh bien Rachi, c'est pareil !

Et la Paracha de cette semaine va nous donner de beaux exemples pour le prouver. D'abord, un petit rappel de l'histoire: Isaac et Rébecca ont 2 fils, jumeaux, Jacob et Esav, qui ne sont pas les "meilleurs amis du monde".

Après Caïn et Abel, Ismael et Isaac, encore une opposition entre frères ! Et cette opposition trouve son apogée lorsque Jacob va chercher la bénédiction d'aînesse chez son père avec une tunique mise par sa mère pour faire croire qu'il s'agit en fait d'Esav, qui était nettement plus velu...

Bref, bien avant Robert Redford et Paul Newman, c'est la première arnaque de l'histoire.

Mais approchons nous plus près du texte. Lorsque Jacob s'approche de son père pour recevoir la bénédiction, son père lui dit "Qui es-tu mon fils ?"

Et Jacob répond 3 mots: "Anokhi Esav Bekhorekha".

Littéralement, "C'est moi Esav ton aîné".

En résumé, un gros mytho. Et c'est là qu'intervient Rachi (de Troyes dans l'Aube 1040 - 1105).


Rachi, je rappelle, c'est "The" commentateur, que ce soit de la Bible ou du Talmud.

Etudier le Talmud sans Rachi, c'est littéralement impossible, c'est comme essayer de conduire dans Paris en fermant les yeux et en entendant le bruit des voitures...collision assurée !

Rachi, c'est le spécialiste de l'explication littérale: pas de grands développements philosophiques de 20 pages, c'est clair, net et concis.

Mais attention, ça ne veut pas dire que c'est simplet ! On peut bien sûr lire Rachi au 1er degré pour mieux comprendre le texte. Mais ses commentaires appellent des réflexions beaucoup plus profondes, comme par exemple celles développées lors des cours réguliers que donnait Lévinas le Shabbat dans son école (l'ENIO), ou ceux du Rabbi de Loubavitch d'une étonnante profondeur. Ou bien encore, Gour Aryé, le commentaire immense du Maharal de Prague, rien que sur les commentaires de Rachi !

Et pourquoi tout cela ? Parce que Rachi ne pose jamais de question. Lorsque Rachi fait un commentaire, il donne une réponse, à vous de trouver la question, c'est Jéopardy !

Et parfois, le commentaire semble tellement répeter le texte que la question qui revient le plus souvent aux lèvres d'un étudiant de Yéchiva est: "Mais qu'est ce qui embête Rachi pour qu'il nous mette ce commentaire sur ce mot précis ?"


Essayons d'appliquer cela à notre Paracha. Jacob dit donc à son père:"C'est moi Esav ton aîné". Que dit Rachi ? "C'est moi qui t'apporte à manger et Esav est ton aîné".

?????

C'est un truand, ce Rachi, il déforme complètement le texte !

Et pourquoi fait-il cela ? C'est d'ailleurs ce que demande le Maharal dans son commentaire de Rachi. Et le Maharal explique la chose suivante: En fait, Rachi semble nous dire que Jacob n'a pas vraiment trompé son père puisque la phrase peut effectivement être compris comme cela, notamment grâce au mot "Anokhi". "Anokhi" veut dire "je", au même titre qu'un autre mot hébreu: "Ani".

Mais alors qu'"Ani" peut être employé dans une phrase telle "Je bois un café" (sous-entendu, pas du coca), "Anokhi" sera utilisé pour dire "C'est moi qui boit du café" (sous-entendu pas quelqu'un d'autre).

Donc, dit le Maharal, on comprend l'interprétation de la phrase par Rachi:

"Anokhi": C'est moi !

"Esav Bekhorekha": Esav est ton aîné.

Tout ça pour nous dire qu'en fait Jacob est resté droit et qu'il n'a en fait pas commis de mensonge, il a juste utilisé une tournure de phrase un peu ambigue.

OK.

Sauf que...Isaac n'a pas lu Rachi !! Pour Isaac, c'est toujours Esav qui est en face de lui ! Il est à des kilomètres de se douter que Jacob essaie de se faire passer pour Esav !

Donc, du moment qu'Isaac a été floué, Jacob a quand même une part de responsabilité !

Il faut donc aller plus loin. Rachi veut nous dire quelque chose de plus profond: évidemment que Jacob a truandé son père. Evidemment que Jacob va le payer puisque par la suite, c'est lui qui va se faire arnaquer (on va lui refiler Josiane Balasko au lieu de Laetitia Casta...).

Evidemment que la Thora le juge sévèrement.Mais ce que nous dit Rachi, c'est que Jacob est dans une situation intenable: il doit obéir à sa mère qui lui dit de prendre la place de son frère pour accomplir la descendance d'Avraham et en même temps mentir à son père.

La situation est conflictuelle, mais malgré cela, Jacob essaie tout de même de garder un minimum de droiture et de ne pas complètement mentir à son père en utilisant une phrase subtile et ambivalente.

Le message de Rachi est finalement le suivant: "ne jugez pas trop vite Jacob, il est dans une situation conflictuelle tellement humaine, et pourtant il essaie de concilier des intérêts contradictoires".

Ce n'est d'ailleurs pas pour rien que c'est Jacob (et non pas Avraham ou Isaac) qui sera renommé "Israël". C'est lui qui nous paraît le plus humain: il se bat pour le droit d'aînesse, conquiert ses femmes, a des problèmes conjugaux, lutte avec son frère, doit affronter une opposition entre ses fils, a même conquis par la guerre une partie de la terre de Canaan, bref a une vie ponctué d'échecs et de réussites, une vie qui emploie les voies les plus "tordues", qui rencontre des vissicitudes à n'en plus finir....comme le peuple d'Israël par la suite, jusqu'à aujourd'hui.

Mais malgré ces obstacles, nous dit Rachi, il tient à garder une voie qui se veut la plus juste possible.

Leçon n°1 de Rachi: nos patriarches n'étaient pas des "saints". Ils étaient humains, avec des problèmes humains, et pourtant ils luttaient pour essayer de garder une droiture irréprochable.


Mais je ne résiste pas à l'envie de vous parler d'un autre Rachi dans cette Paracha. A la fin, on parle de "Laban, fils de Bethouel l'Araméen, frère de Rébecca, la mère de Jacob et d'Esav".

Rachi, sur les mots "la mère de Jacob et d'Esav" nous dit: "je ne sais pas ce que ça vient nous apprendre".

????

Leçon N°2: Rachi nous donne encore une grande leçon à appliquer pour tous les enseignants et éducateurs: quand on ne sait pas, on le dit, on n'invente pas !!!

OK.

Mais à ce moment là, tais-toi Rachi, finalement on ne t'a rien demandé ! Et puis, Rachi ne commente pas systématiquement TOUS les mots de la Thora. Pourquoi ici insiste-t-il ?

Encore une leçon de Rachi.

Leçon n°3: "Attention, moi je ne sais pas. Mais ne faites pas comme si vous n'aviez rien vu ! Il y a un problème dans cette phrase: pourquoi à la fin de la paracha, dans un verset insignifiant, rappelle-t-on que Rébecca est la mère de Jacob ET d'Esav. C'est une forme bizarre: il y a donc un enseignement à en tirer !"

Quand il y a un problème, même quand on n'a pas de solution toute faite, il est interdit de se défiler ! Il faut voir le problème en face !

Décidément ce Rachi, on chanterait presque la Marseillaise pour lui...

Nota: ce commentaire est librement inspiré d'une oeuvre magnifique du Dr Avigdor Bonchek appelé "What's Bothering Rashi ?". C'est une analyse très serrée du commentaire de Rashi et qui ouvre souvent vers des perspectives assez inattendues.
La bonne nouvelle, c'est que depuis l'automne 2011, les livres ont commencé à être traduits en français ! Le premier sur Berechit est dans toutes les bonnes librairies juives. Ca s'appelle "Ce qui dérange Rachi" et c'est aux éditions Gallia.
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