jeudi 15 mai 2008

Qui est vraiment Rav Ovadia Yossef ? (I)

Rav Ovadia Yossef est peut-être aujourd'hui la figure la plus controversée, la plus adulée mais aussi la plus détestée du monde juif actuel.

Mais qu'on l'aime ou qu'on le déteste, l'erreur serait de le caricaturer et de ne retenir que ses interventions limites sur la Shoah ou, de l'autre côté, de ne pas percevoir le caractère parfois très polémique de certaines décisions halakhiques.

Le Rav Ovadia Yosef vaut mieux que cela car, en effet, il est une figure extraordinaire du monde juif actuel. Qui est déjà le sujet de plusieurs biographies, ouvrages critiques et autres analyses sur sa perception de la Halakha. Et qui en plus occupe une place non négligeable sur l'échiquier politique assez chaotique du pays.

Le professeur Marc Shapiro, grand connaisseur du milieu orthodoxe, a produit une excellente revue critique des livres récents parus sur le Rav Ovadia Yossef.

Il a appelé son article: "MiYosef ad Yosef lo Kam ke Yosef" (De Joseph à Joseph, il n'y en eut aucun comme Joseph).


Petite explication de texte. Cette phrase renvoie à une autre phrase célèbre, présente sur la tombe du célèbre Moïse Maïmonide: "MiMoché ad Moché lo Kam ke Moché" (De Moïse (notre maître) jusqu'à Moïse (Maïmonide), il n'y en eut aucun comme Moïse). Eloge incroyable qui crée un lien presque direct entre Moïse à qui Dieu a donné les tables de la loi et Maïmonide qui a révolutionné le judaïsme, plus d'ailleurs avec son ouvrage de Halakha (le Michné Thora) qu'avec le Guide des Egarés, cher aux intellectuels juifs parisiens.

L'intitulé de Marc Shapiro retrace un lien identique entre Rabbi Yosef Karo et Rav Ovadia Yossef. Pour qui connaît l'impact de Rabbi Yosef Karo sur le monde juif avec la diffusion de son Choulkhan Aroukh ne peut qu'apprécier l'audace de la comparaison. Le Choulkhan Aroukh a en effet provoqué une rupture epistémologique dans la façon qu'ont eu les maîtres de la Tradition d'aborder la loi juive. Il s'agissait, ni plus ni moins, que de compiler et d'arbitrer les décisions halakhiques des plus grands maîtres du Moyen-Age, afin de produire le "code de lois ultime", celui qui mettrait fin aux inombrables discussions portant sur les comportements pratiques du peuple juif et ce, sur l'ensemble du périmètre législatif: les fêtes, la cacherout, les lois commerciales, les prières, le mariage, les contrats, etc...



Nous y reviendrons. Mais l'idée de ce billet, c'est de comprendre en quoi Rav Ovadia Yossef est une personne éminemment importante pour le monde juif d'aujourd'hui.

La renaissance de la fierté séfarade

Pendant longtemps en Israël, l'establishment était composé d'ashkénazes, véritables fondateurs du pays. C'est vrai bien sûr du point de vue laïc (socialistes venus de Russie et de Pologne), mais vrai aussi dans le camp religieux où les plus importantes autorités rabbiniques du pays ont pendant longtemps été issues du monde ashkénaze: le Rav Kook, le Hazon Ich, puis le Rav Shakh, le célèbre Directeur de la Yéchiva de Poniowitz.

Comme esquissé dans un billet précédent, de nombreux jeunes du monde séfarade (principalement d'Afrique du Nord) ont été happés par les yéchivots ashkénazes, ont adopté leur méthodes d'étude et parfois leurs coutumes. Ce qui n'a pas empêché une discrimination notoire: les étudiants séfarades, même les plus brillants, ne peuvent pas forcément étudier dans les plus grandes yéchivot, un séfarade dans le monde Harédi ne peut pas épouser une femme ashkénaze (à moins qu'elle ne soit aveugle, sourde et pauvre), etc, etc... Cet état de fait est bien décrit dans cet article par le Rav Elie Kling.

Un brin paternalistes donc (voire racistes), les grands dirigeants ashkénazes ont toujours considéré qu'il n'était pas encore venu le temps où un séfarade pouvait accéder à des fonctions de leadership au sein du monde religieux. C'est d'ailleurs suite à une phrase malheureuse du Rav Shakh, que le parti Shass décida de ne plus rester sous la coupe des leaders ashkénazes et de prendre son envol de façon autonome dans le paysage politique israélien.

Et ce principalement grâce au Rav Ovadia Yossef. Né en Irak, d'un famille pauvre et pas spécialement reconnue, le Rav Ovadia Yossef n'avait pas les signes extérieurs permettant d'imaginer faire une carrière rabbinique de grande envergure en Israël: séfarade, sans Yikhouss (appartenance à une lignée prestigieuse), et de condition modeste.

Arrivé à l'âge de 4 ans en Israël, il fut pourtant invité à l'âge de 22 ans en Egypte pour prendre la tête du tribunal rabbinique du Caire. En 1968, il fut nommé Grand-Rabbin de Tel-Aviv pour finalement être élu Grand-Rabbin Séfarade d'Israël (Richon Letzion: le primat de Sion) en 1973.

La suprématie halakhique, gage de légitimité incontesté
Qu'est-ce qui distingue donc Rav Ovadia de ses contemporains ? Il dispose d'un atout majeur: c'est un génie de la Halakha. Selon tous les observateurs et les connaisseurs, sa maîtrise des textes halakhiques est absolument inégalée, y compris par les plus grands maîtres ashkénazes du XXème siècle. Or, la légitimité halakhique est absolument fondamentale pour quiconque veut avoir une influence sur le monde juif. Si un quelconque rabbin de communauté explique qu'il est possible d'utiliser une même machine pour laver alternativement le lait et la viande, il risque de se voir rapidement traiter de laxiste, de libéral ou de petit rigolo.

Lorsque c'est Rav Ovadia Yosef qui énonce une telle décision, l'impact est énorme. D'abord, cela a une répercussion sur la vie pratique de centaines de milliers de personnes. Ensuite, il est très compliqué, compte tenu de l'aura dont dispose le Rav Yossef en matière de halakha, de soutenir une opinion opposée.

Si le sujet de la machine à laver la vaisselle vous laisse froid (il ne devrait pas), il faut alors se souvenir que le Rav Ovadia a été à l'origine de plusieurs "Psak Din" (décisions halakhiques) qui ont eu un retentissement énorme en Israël:

- c'est en majeur partie grâce à lui que les immigrants éthiopiens ont été considérés comme Juifs d'un point de vue halakhique. Sans sa décision argumentée et fondée, il n'y aurait peut-être pas d'Ethiopiens en Israël aujourd'hui.

- Rav Ovadia Yosef s'est démené comme jamais pour résoudre le problème des femmes Agounot pendant la guerre de Kippour. Les Agounot sont ces femmes de soldats disparus pendant la guerre qui ne disposaient pas de moyens de divorcer juridiquement et donc de se remarier. Aujourd'hui encore, sur ce sujet épineux, Rav Ovadia Yosef est certainement le décisionnaire ultime auquel on adresse les cas les plus problématiques.

Nous développerons un billet spécifique sur le caractère novateur, voire révolutionnaire sous certains aspects, de la vision halakhique du Rav Ovadia Yossef.


L'autonomie du monde Séfarade en Israël

Mais nous devons d'abord comprendre en quoi son influence a atteint un niveau tel, qu'une personne aussi sensée qu'Ami Bouganim a pu me dire un jour avec conviction que la seule personne capable aujourd'hui de véritablement résoudre le conflit israélo-palestinien s'appellait Ovadia Yossef.

On l'a dit, pendant longtemps, les séfarades religieux ont suivi les décisions prises par les grands maître des Yéchivot lituaniennes, y compris sur le plan politique en votant pour Agoudat Israël (ou Deguel Hathora), le grand parti ultra-orthodoxe. Mais au milieu des années 80, le Rav Shakh, encourage les séfaradim et le Rav Ovadia Yossef à créer un parti spécifiquement séfarade: Shas. L'idée était d'élargir la base électorale orthodoxe pour mieux maîtriser un électorat parfois encore méfiant vis-a-vis du monde ashkénaze. La manoeuvre réussit au-delà de toute attente. En plus d'accueillir les votes des ultra-orthodoxes séfarades, Shas réussit le tour de force de s'attirer les votes des marocains traditionnalistes ou même peu religieux, beaucoup plus nombreux. Shas devient une force majeure de la vie politique israélienne et le Rav Ovadia Yossef, après plusieurs atermoiements, rompt définitivement avec le Rav Shakh pour devenir le leader incontesté de ce mouvement.

La fierté Séfarade était rétablie, ce à quoi ne manque pas de faire allusion le slogan de Shas: "lehahazir ateret leyoshna": redonner la gloire à sa couronne.

A partir du moment où Shas a pris son indépendance, le ressentiment du monde ashkénaze a été extrêmement violent. Du jour au lendemain, le nom de Rav Ovadia Yossef n'apparaissait plus dans les journaux ultra-orthodoxes ashkénazes. Pire, seul son prénom était cité 'Ovadia', sans tous les titres et les marques de respect qui sont accolés dans ces publications aux grands de la Thora. Traitement inimaginable pour un maître du rang d'Ovadia Yossef.

Marc Shapiro se souvient que lorsqu'il a lu ces attaques dans la presse haredi, cela lui a fait l'effet d'un moustique essayant de s'attaquer à un éléphant. La comparaison est pertinente: ces attaques n'ont absolument rien fait pour décrédibiliser le Rav, bien au contraire, elles lui ont donné un prestige supplémentaire: celui qui ose enfin se dresser devant l'hégémonie ashkénaze. Car Rav Ovadia Yossef a su également critiquer de façon construite la société ashkénaze: dans les introductions des volumes 1 et 3 de son oeuvre maîtresse (Yabia Omer), Ovadia Yossef remet en cause le système d'enseignement ashkénaze du fait de sa trop grande valence théorique qui ne permet pas de se concentrer sur l'étude des Aharonim (décisionnaires post-Choulkhan aroukh) et la halakha pratique. Il n'a pas hésité non plus à diminuer le rôle joué par le Hazon Ich dans la période récente. Le Hazon Ich ! Le fondateur de la ville de Bné-Brak, le Rav chez qui Ben Gourion s'est déplacé pour négocier le statu quoi, l'autorité icontestable du monde ashkénaze en Israël après la guerre ! Une icône !

Et voilà que Rav Ovadia Yossef se permet de remettre en cause son appellation de "Moré Horaa", expert en halakha, sous pretexte que le Hazon Ich n'avait jamais eu de responsabilité collective. Tempête en Israël que les deux biographies (non apologétiques rappelons-le car écrites par des journalistes) déjà existantes ont bien évidemment rappelé.

Bien entendu, sur le champ politique, le Rav Ovadia Yossef est connu pour sa position modérée concernant le conflit israélo-palestinien. Ou plutôt pour son "psak din" visant à expliquer que rendre des territoires était permis pour parvenir à une véritable paix. Il ne s'est pas fait que des amis, cette fois-ci du côté des Sionistes religieux qui pourtant dans une grande majorité suivent ses autres décisions halakhiques. Mais contre vents et marées, il a cassé certaines barrières en entrant volontairement dans un gouvernement travailliste où figurait le Meretz, le parti laïque anti-religieux. Ou en refusant de participer au gouvernement d'Ariel Sharon. Ou encore en affichant sa proximité et même son amitié avec Shimon Peres.

Bref, sans rentrer dans son système halakhique qui recèle de nombreuses surprises et pépites, il s'avère que le Rav Ovadia Yossef est un véritable leader au sens où il réussit à inspirer les gens et à rassembler bien au-delà de sa famille proche.

Sa proximité avec les masses est également un facteur important de son succès. Marc Shapiro se souvient avoir assisté à une des ses conférences de Motsaé Chabbat avec un réel plaisir: ce mélange de Thora, d'anecdotes et d'humour a un vrai impact sur l'homme de la rue. Vous me direz que des rabbins qui blaguent et qui s'entendent bien avec le peuple sont légions. Certes, mais aucun n'a l'envergure académique d'un Ovadia Yossef, peut-être le plus grand décisionnaire depuis le Choulkhan Aroukh.


Dans le monde occidental, Ovadia Yossef est plus connu pour ses "gaffes" ou ses déclarations intempestives comme lorsqu'il appela Yossi Sarid (un des leaders du parti Meretz) "Aman" ou "Satan". Marc Shapiro semble mettre ces écarts sur l'ambiance surchauffé de ces conférences du Samedi soir et sur la grande proximité du Rav Ovadia Yossef avec les masses lors de ces déclarations. Pour lui, ces petites phrases seront passées aux oubliette de l'histoire, un peu comme on a oublié aujourd'hui "le bruit et l'odeur" de Jacques Chirac pour ne retenir que sa stature d'homme d'Etat...

Le Rav Ovadia Yossef a donc transformé profondément la sociologie de l'Etat d'Israël, dispose d'un pouvoir politique très important et a opéré une véritable révolution dans le monde halakhique que nous aborderons dans un prochain billet.

C'est tout ça qu'il faut avoir en tête pour mieux comprendre l'action du Rav Ovadia Yossef. Et au-delà, mieux comprendre l'évolution du monde juif en diaspora et en Israël.




mardi 6 mai 2008

Les Juifs et la photo

Ayant passé Pessah dans un Château qui disposait d'une abondante bibliothèque, je suis tombé par hasard sur un formidable "beau livre": Les 100 photos du siècle par Marie-Monique Robin.

Les photos les plus célèbres et les plus percutantes du siècle, reproduites, commentées et analysées. Et le plus souvent en rappelant comment la photo a été prise et dans quel contexte.

Au milieu du XXème siècle, la photographie était une discipline reine. La télévision n'avait pas encore fait sa percée domestique mais le journalisme avait besoin d'illustrer ses propos. Seule la photographie avait la capacité de le faire, surtout lors de cet événement historique inégalé que constitue la Seconde Guerre Mondiale.

Et qu'apprend-on au détour des pages de ce bouquin ? Que les Juifs ont pris une part essentielle au développement de la photographie.

D'abord, à travers la création de l'agence Magnum, cette agence faite par des photographes et pour des photographes, afin notamment de pouvoir conserver les droits d'auteur.
On connaît bien en France l'un des fondateurs puisqu'il s'agit d'Henri Cartier-Bresson. Mais on sait moins que le non-moins connu Robert Capa est en réalité un juif hongrois né à Budapest sous le nom de Endre Friedmann. Photographe de légende pour ses photos de la guerre d'Espagne ou du débarquement à Omaha Beach, Capa a aussi été un des fondateurs de l'agence Magnum.

Mais pour tous, le vrai "cerveau" de l'agence, c'était un autre des fondateurs: David Seymour.
Evidemment, ce n'est pas son vrai nom: né en 1911, David Szymin, dit Shim, est un Juif polonais dont les parents ont été assassinés par les Nazis. Alors que Capa était la vitrine extérieure de l'agence, Shim en était l'organisateur principal, l'homme de l'ombre qui a réussi l'extraordinaire développement de Magnum. Il est malheureusement mort en 1956, tué par les Egyptiens lors de la guerre de Suez.


Les photos victorieuses

Beaucoup d'autres photographes juifs ont marqué cette époque, mais l'anecdote la plus cocasse, c'est que deux des plus importantes photos de la Seconde guerre mondiale ont été prises par des Juifs.

Ces deux photos, ce sont celles qui consacrent la victoire des Alliés sur les ennemis de l'Axe.

La première, c'est celle qui représente la victoire américaine sur le Japon suite à la bataille d'Iwo Jima dont Clint Eastwood a récemment tiré un film.

Contrairement à ce qui a pu être dit, cette photo n'a pas été "organisée". Joe Rosenthal, l'auteur de la photo, a eu plus de chances que d'autres et a su se trouver au bon moment au bon endroit. Celui où enfin, après une bataille féroce qui laissa des traces indélébiles chez les soldats qui y ont participé, le drapeau américain allait flotter pour la première fois sur le territoire japonais.

L'autre photo, c'est bien évidemment celle qui représente le drapeau soviétique sur les ruines du Reichstag dans un Berlin vaincu.


Cette photo, en revanche, avait été préparée de longue date. Trois drapeaux avaient été confectionnés pour l'occasion avec des nappes et les soldats de la photo avaient été embarqués par Evgueni Kaldhei, l'auteur de la photo (un Juif ukrainien) pour obtenir un cliché parlant de la victoire. Après plusieurs tentatives, c'est cette photo qui arriva finalement sur les bureaux de l'agence TASS pour une diffusion mondiale....après retouche !
Car en effet, un des soldats présent à l'écran avait une montre à chaque poignet, ce qui laissait présager que le pillage était de rigueur dans l'armée rouge et que pour la propagande bolchévique, c'était pas terrible. Donc exit les montres avec le Photoshop de l'époque et voici la principale photo montrant la défaite de l'Allemagne nazie prise par un Juif, tout un symbole...

Rosenthal et Khaldhéi se sont rencontrés et ont devisé aimablement de cette étrange coïncidence. J'ai trouvé ça assez rigolo pour vous le faire partager. Comme quoi, même dans les "beaux livres" on peut apprendre des choses !

vendredi 18 avril 2008

La Halakha contre le Minhag ? (I)

C'est un sujet qui ne passionne pas tout le monde, mais qui a pourtant son intérêt si l'on veut comprendre une partie du monde juif actuel et notamment le monde juif séfarade.

Tout part d'un constat: il existe une sorte de décalage entre la pratique actuelle des juifs séfarades dits "orthodoxes" et la pratique des juifs disons pieux lorsqu'ils se trouvaient en Afrique du Nord.

Je ne parle pas ici de certains juifs plutôt assimilés qui allaient tranquillement à la plage avec un sandwich le dernier jour de Pessah quelques heures avant la fin de la fête, mais des juifs concernés, impliqués par la Halakha et ses obligations.

Quelques exemples:

- depuis quand les juifs du Maghreb portent-ils le costume noir et le Borsalino ?
- depuis quand les juifs d'Afrique du Nord suivent-ils la halakha de décisionnaires provenant de Bagdad ?

Ces deux questions recouvrent deux problématiques qui sont très emblématiques du bouleversement qu'a connu le judaïsme d'Afrique du Nord suite à sa disparition géographique, essentiellement due au départ massif des Juifs d'Algérie, de Tunisie et dans une moindre mesure du Maroc, vers d'autres contrées plus accueillantes comme la France, le Canada ou Israël.

Le première question (Séfarade et Borsalino) est abordée par un chercheur, Yaacov Loupo dans un livre audacieux: Métamorphoses ultra-orthodoxes chez les juifs du Maroc (ed. l'Harmattan).

Il décrit comment les juifs lituaniens, principalement après la guerre, vont "recruter" de façon massive des éléves marocains pour leur inculquer le mode d'étude et même de vie pratiqué avant la guerre en Europe de l'Est. Comment des jeunes marocains, "menacés" par la stratégie émancipatrice de l'Alliance Israélite Universelle, se sont fait récupérer par des militants de l'étude hors pair.

Ce que regrette Loupo, c'est deux choses. D'une part qu'ils n'aient pas pu s'ouvrir au monde occidental tel que le voulait l'AIU, ce qui est un regret peut-être critiquable au vu de conséquences parfois exagérément assimilationnistes provoqués par l'Alliance et sa rupture avec le monde de la Thora.


Mais aussi d'autre part, la perte de la "tradition" séfarade de manière générale, c'est-à-dire, la façon de vivre le judaïsme au quotidien, c'est à dire ce que la Tradition juive appelle le "minhag", la déclinaison au quotidien des principes de la Thora.

Et là, l'auteur fait mouche, d'autant qu'on peut également y ajouter un autre facteur que l'auteur ne mentionne pas: le militantisme loubavitch.

Que le mouvement Habad (Loubavitch) ait permis à des milliers de juifs séfarades de retrouver leur identité juive est indéniable. Mais elle s'est faite au prix d'une "conversion" au hassidisme faisant table rase des traditions millénaires séfarades. Nous parlons ici tant du "folklore" ( le msoki ou Seoudat Ytro chez les tunisiens) que de la halakha pure: les hassidim de Loubavitch suivent essentiellement le Kitzour Choulhan Aroukh du Rav Gansfried, énonçant parfois des halakhot très divergentes des décisionnaires séfarades classiques.

Cette "transformation" est fortement visible au sein de la communauté juive française, mais Yaakov Lupo cible plutôt les séfarades d'Israël qui, du fait de leur apprentissage dans des Yéchivot ashkénazes de tradition lituanienne, ont en fait suivi le même cheminement: récupération des traditions vestimentaires et adoption des normes halakhiques ashkénazes.

La vision de Kountras

Le journal Kountras a fait une recension du livre de Loupo: http://kountras.magic.fr/index.php?publid=163&articleno=17

Comme à son habitude, Kountras déploie un argumentaire relativement spécieux et surtout exempt de toute réflexion critique sur le monde orthodoxe d'un point de vue sociologique. Il faut entendre comme je l'ai entendu de mes propres oreilles le Rav Kahn, rédacteur en chef du journal, nier qu'il y ait le moindre problème sociologique de femmes battues ou de problèmes de couple au sein des milieux orthodoxes pour se faire une idée des oeillères idéologiques que le journal possède, malgré la grande qualité de fond de certains articles.

Pourquoi l'article est-il spécieux ?

- Parce qu'il assimile "modernité" à l'utilisation du gaz, de l'électricité et du réfrigérateur. La modernité c'est autre chose. C'est l'autonomie individuelle dans la recherche d'un épanouissement personnel, c'est la possibilité d'avoir accès à des oeuvres profanes et/ou critiques, c'est l'insertion dans des structures éducatives "profanes" permettant d'apprendre un métier, etc... Tout cela peut faire débat (est-ce bon ou mauvais pour la continuité du judaïsme), mais Kountras n'en parle pas...

- Parce qu'il tente de faire penser que la démarche des "lituaniens" n'est en fait qu'un moyen de faire revenir ces jeunes séfarades aux sources de leur "vraie" tradition, étant donné les échanges nombreux entre maîtres des mondes ashkénazes et séfarades. Par cet argument, Kountras souscrit à la thèse que la Thora est un absolu et que les minhagim, les traditions propres à chaque communauté ne sont que du folklore sympathique mais superficiel et superflu.

Cela est d'autant plus dommageable que certains arguments de l'article sont tout à fait recevables: les initiateurs de ce mouvement étaient de bonne foi, il s'agissait d'une lutte importante pour la vitalité du judaïsme parmi ces populations, notamment contre les tendances assimiliationnistes et que finalement de deux maux il faut bien choisir le moindre...

Une approche contestable

Par ailleurs, le livre de Loupo est critiquable à bien des égards. D'abord sur la forme, le livre est très mal foutu: fautes d'orthographe, mise en page archaïque, typographie digne d'un polycopié des années 60...
Sur le fond, Loupo écrit un livre à charge. Que veut dire d'un point de vue académique le mot  "intégriste" ? 
Car c'est bien le mot qu'il emploie plusieurs fois pour nommer les rabbanim responsables des écoles religieuses au Maroc. Son aversion pour ces personnes dans son livre est palpable, ce qui nuit fortement à la qualité de la démonstration. D'autant que leur point de vue n'apparaît pas autrement que dans les pré-supposés que Loupo leur confère. Pas vraiment de défense, alors que leur position, comme je le dis plus haut, est susceptible d'être défendu plus que valablement.

Bref, dommage en définitive que ce livre soit abordé avec un  a priori anticlérical à l'opposé de ce que doit être un véritable travail universitaire.

Ceci dit, la question de la valeur du Minhag reste et se trouve être également centrale dans la deuxième question: "depuis quand les séfarades d'Afrique du Nord suivent-ils des décisionnaires venant de Bagdad ?"

Cette question, elle est directement liée à un phénomène appelé Ovadia Yossef. Et fera l'objet d'un prochain billet entièrement dédié à ce Maître souvent controversé, mais bien plus complexe qu'il n'y paraît...(ça s'appelle du Teasing ;-))

En attendant bonnes fêtes de Pessah ! 

mercredi 9 avril 2008

Mai 68 et les juifs: une évidence ?

Bon, je succombe à l'actualité et aux sirènes de la commémoration de mai 68. Mais, puisque nous sommes sur Le Monde Juif, il faut bien évidemment se poser la question de la nature des liens qu'entretient Mai 68 avec les juifs.


C'est vrai quoi: quasiment personne n'en parle dans les médias alors que la concordance est tout de même étrange, voire frappante. Un gros contingent des leaders charismatiques de cette époque sont juifs. Jugez plutôt:


- Daniel Cohn-Bendit, bien sûr, leader du mouvement du 22 mars et figure emblématique de cette période. Pour la petite histoire, sa mère était employée comme économat à l'école Maïmonide de Boulogne-Billancourt dans les années 50. Les élèves de cette période se souviennent encore de petits roux espiègles qui déambulaient dans l'école.



- Alain Geismar, secrétaire général du SNE sup, puis membre actif de la Gauche prolétarienne.


- Henri Weber, le sénateur socialiste, à l'époque qui a fondé avec Alain Krivine le mouvement trotskiste de la Jeunesse Communiste Révolutionnaire. Depuis, les deux ont pris des chemins un peu différents...


- Robert Linhardt, chef de l'UJCml (Union de la Jeunesse Communiste Marxiste-Léniniste: ils avaient de ces noms à l'époque...le marketing c'était pas encore leur fort)


- Benny Lévy, chef de la Gauche Prolétarienne, co-fondateur de Libération et secrétaire particulier de Jean-Paul Sartre, dont le rôle s'est plutôt affirmé dans les années 70



- et les autres: André Glucksmann, Bernard Kouchner, Alain Finkielkraut qui y a aussi pris sa part, etc, etc...


Bref. La question mérité d'être posée. Y aurait-il eu un mai 68 sans les juifs ? Ou adressée différemment: qu'est-ce qui a fait que les Juifs se sont engouffrés dans ce mouvement ? Y aurait-il un rapport avec 1917 où il est désormais établi par les historiens que la proportion de juifs chez les révolutionnaires bolchéviques est largement supérieure à une hypothétique normale statistique ?


Lors de la révolution russe, le Rav Moshé Shapira (futur Roch Yéchiva de la Yéchiva de Beer Yaakov en Israël, à ne pas confondre avec son homonyme, futur maître de Benny Lévy à Jérusalem) racontait que certains jours, les centres d'études de Vilna se vidaient complètement. Qu'il n'y avait plus d'élèves. Ces jours, c'est lorsque Trotsky (ou Lev Davidovitch Bronstein) venait à Vilna parler de révolution.



On a du mal à imaginer aujourd'hui l'exaltation folle dont étaient "victimes" (consentantes) ces jeunes étudiants. Je parle aussi bien de 1917 que de 1968 en France. Comment des personnes aussi brillantes que des normaliens aient pu succomber à une idéologie qui apparaît aujourd'hui comme la dernière des ringardises ?

En fait, il n'est pas très compliqué de s'en faire une idée. Lisez le Manifeste du Parti Communiste


C'est puissant. Ca a du souffle. Et lorsqu'on allie cela à la fameuse phrase de Raoul Vaneigem, on se prend à regretter que notre génération n'ait pas d'autre souci existentiel que la dernière innovation pour IPhone...: "Nous ne voulons pas d'un monde où la certitude de ne pas mourir de faim s'échange contre le risque de mourir d'ennui"


Donc, une première piste se dessine: les juifs auraient succombé parce qu'ils seraient intrinsèquement, culturellement (ce qui revient au même diront certains) révolutionnaires. Qu'ils ne se satisfont pas d'une situation acquise, bloquée ou stagnante. Que la notion de progrès est inscrite explicitement dans le message juif, que ce soit à travers les notions de Tikoun (réparation du monde), de Hidouch (innovation perpétuelle dans l'interprétation des textes et du monde) ou encore de messianisme (dont la traduction en hébreu ne renvoie à aucun concept véritablement traditionnel, sinon celui de Gueoula mais qui signifie Délivrance et ne peut être assimilé totalement à l'espérance messianique).

Qu'ils sont fidèles à une certaine tradition prophétique systématiquement opposée au pouvoir en place: qu'on se souvienne de Samuel face au roi Saül, de Nathan face au roi David ou bien après de Chamaï face à Hérode.


La piste est séduisante. Mais elle ne convaincra pas les matérialistes (et il y en a beaucoup parmi les marxistes) qui se demanderont néanmoins comment ces juifs, assimilés pour la plupart, avec une assez mauvaise connaissance de leur propre tradition et sans s'être coordonnés autour d'un fil rouge au poignet ou d'un sac Steve's Packs Jerusalem auraient pu si bien mettre en musique de façon massive un message porté par leurs lointains ancêtres.

La remarque est pertinente (et je m'en félicite ;-). Et le début de réponse, je l'ai trouvé dans le livre de Virginie Linhardt, la fille de Robert Linhardt: Le jour où mon père s'est tu.
Comme elle le dit elle-même, "Robert Linhardt est une des figures les plus marquantes de Mai 68, mais aussi l'une des plus marquées". Pendant plus de vingt ans, son père n'a pas parlé. Au sens littéral du terme. Profondément atteint psychiquement, cet état a forcément eu un impact sur l'éducation et le développement de Virginie Linhardt.
Ce qu'elle tente d'analyser dans ce livre, mais en y ajoutant une très jolie petite idée: elle a rencontré de nombreux enfants de ces figures de mai 68: les progénitures d'Alain Krivine, d'Alain Geismar, d'Henri Weber et même de Benny Lévy.

Ont-ils des points communs tous ces fils de révolutionnaires ? Apparemment oui. Ils ne sont pas allergiques à l'ordre, ils sont souvent moins voire pas du tout politisés comparativement à leurs ascendants. Ceux qui avaient plus de 10 ans à cette époque là ont très mal supporté les images de nudité, très fréquentes à l'époque.

Et puis, beaucoup étaient juifs. Et cela, au détour d'un passage, elle l'aborde cette question qui nous taraude. Pourquoi tant de juifs ? Qu'est-ce qui leur a pris ?

Il y a les réponses classiques: les Juifs étaient des compagnons de route historique du communisme. L'URSS avait tout de même pris Berlin, comme on l'a dit plus haut, le nom juif n'était pas étranger aux Soviétiques et l'idéologie initiale pouvait être comprise comme une transposition laïque du message thoraïque. Il était donc "normal" que les juifs s'investissent dans les mouvements étudiants et les groupuscules politique d'extrême-gauche.

La réponse de Virginie Linhardt tient en ces quelques mots: ça ne devait pas évident d'être juif après la guerre. On était survivant. Sans possibilité de s'exprimer au grand jour. Il fallait de plus s'intégrer pour les populations venant de l'Est. Ne pas se rebeller, surtout pas. Une angoisse sourde que le pire recommence. Pas de vagues. Il n'était pas encore permis de vivre, au sens de réaliser un potentiel et/ou une envie. Et puis mai 68 arrive. Avec ses mots d'ordre libérateurs: il est enfin possible à chaque juif de descendre dans la rue et de se défouler, d'exister et de sortir de cette situation pénible de mort-vivant induite par les suites de la Shoah.

Ce que Virginie Linhardt n'évoque pas, mais la continuité est évidente, c'est que 68 vient après 67 (merci, merci, on me remerciera un jour pour cette percée conceptuelle sans équivalent depuis Hegel).


Et 67, c'est la guerre des 6 jours. C'est la première fois depuis la guerre et même depuis que les Juifs habitent en France que des manifestants défilent en revendiquant publiquement et fortement leur attachement à une identité souvent passée sous le silence de la foi privée. Et si les Juifs de 68 ne se revendiquaient pas comme tel, Alain Geismar dans son récent ouvrage sur 68 rappelle qu'ils ont toujours fait très attention à encourager la cause palestinienne tout en restant extrêmement vigilant sur l'existence d'Israël. La chose est devenue plus rare aujourd'hui...



Ce qui s'est joué dans ces années-là, c'est la prise de conscience que des juifs pouvaient même après la Shoah reprendre en main leur destin. Qui s'est ensuite traduit par des chemins divers: un engagement politique traditionnel (Henri Weber), une fidélité à l'extrême-gauche (Alain Krivine) ou un retour à la sève juive originelle (Benny Lévy).

Mais ne serait-ce que pour cela, cet élan du coeur, ce souffle donnant à penser que le monde pouvait être changé et cette lucidité sur l'existence, il ne faut certainement pas liquider l'héritage de 68. Enfin pas complètement ;-)


jeudi 20 mars 2008

Il changeait la vie - Exégèse de JJ.Goldman - Episode 1

Je l'avais envisagé dans un billet précédent: une tentative d'exégèse talmudique de l'oeuvre de Jean-Jacques Goldman.

Pourquoi ? Parce que Jean-Jacques Goldman est juif ? C'est une condition nécessaire, mais pas suffisante.


La véritable raison, c'est que les chansons de Goldman ont une dimension particulière. Je n'irais pas jusqu'à dire prophétique, mais en tous cas, qui montrent une intuition très forte du message juif.

Goldman est issu d'une famille particulière. Sa mère est une juive allemande, son père un juif polonais de Lublin. Il le revendique puisque dans la première de ses anthologies (Singulier), le petit livret montre son parcours qui commence par ses deux parents, représentés par un drapeau allemand et un drapeau polonais surmontés....d'une Maguen David.


Comme beaucoup de juifs d'Europe à cette époque, la famille s'est éloignée de la tradition religieuse, pour en épouser une autre: le communisme et le rêve d'un monde plus juste. Cependant, et de façon également courante à l'époque, rompre avec la tradition ne veut pas dire rompre avec le peuple juif. Le père de Jean-Jacques Goldman a d'ailleurs joué régulièrement au basket dans un club de sport juif (le YASK: Yiddische Arbeiters Sport Klub) et on se souvient qu'avant la guerre il existait même des sections communistes "juives".


Donc, Goldman n'a jamais renié son appartenance au peuple juif. Mais ce qui est plus étonnant, et c'est là l'objet de ce billet, c'est que les paroles des chansons de Goldman sont stupéfiantes de similitude avec ce que le Talmud peut nous dire de l'homme et de sa condition.

Combien de fois ai-je entendu une chanson de Goldman et l'ai-je rapproché d'un passage de la tradition juive ? Je n'oserais dire à chaque chanson mais presque. Et je ne parle pas là de chansons très explicites comme "Comme toi" sur la Shoah, mais de chansons qui apparemment n'ont aucun rapport avec la judéité.



Ca c'était l'intro. Maintenant, pour la première, on va prendre une chanson dont l'évidence d'une existence d'étincelle juive saute aux yeux: Il changeait la vie.


Je vous rappelle les paroles de cette chanson issue de l'album "Entre Gris clair et Gris foncé":


C'était un cordonnier, sans rien d'particulier
Dans un village dont le nom m'a échappé
Qui faisait des souliers si jolis, si légers
Que nos vies semblaient un peu moins lourdes à porter
Il y mettait du temps, du talent et du cœur
Ainsi passait sa vie au milieu de nos heures
Et loin des beaux discours, des grandes théories
A sa tâche chaque jour, on pouvait dire de lui
Il changeait la vie



C'était un professeur, un simple professeur
Qui pensait que savoir était un grand trésor
Que tous les moins que rien n'avaient pour s'en sortir
Que l'école et le droit qu'a chacun de s'instruire
Il y mettait du temps, du talent et du cœur
Ainsi passait sa vie au milieu de nos heures
Et loin des beaux discours, des grandes théories
A sa tâche chaque jour, on pouvait dire de lui
Il changeait la vie

C'était un p'tit bonhomme, rien qu'un tout p'tit bonhomme
Malhabile et rêveur, un peu loupé en somme
Se croyait inutile, banni des autres hommes
Il pleurait sur son saxophone
Il y mit tant de temps, de larmes et de douleur
Les rêves de sa vie, les prisons de son cœur
Et loin des beaux discours, des grandes théories
Inspiré jour après jour de son souffle et de ses cris
Il changeait la vie


Quelle est l'idée ? Que ce qui change le monde, ce ne sont pas les grands mouvements révolutionnaires. Que ce n'est pas la politique qui change profondément l'existence des hommes (sauf quand c'est un régime sanguinaire et que là pour le coup, la vie elle peut vraiment changer, mais je vous conseille pas trop...).

L'efficacité, elle se déploie au niveau micro, au niveau de la relation interpersonnelle lorsqu'elle met en jeu l'effort personnel et constant qui, loin d'un état de grâce spontané, forge et polit le caractère et la grandeur d'un homme.

Qui n'a jamais admiré les artisans pointilleux dans leur travail, parfois si précis et fiers de leur ouvrage qu'ils en oublient qu'il faut bien gagner sa vie et qu'après tout "un rapide tour de vis, personne n'y verra que du feu" ?


Cette permanence dans l'attention portée aux choses et aux hommes, est-ce cela que dit le Talmud ?


Il me semble qu'un passage bien connu, cité par Lévinas dans Difficile Liberté et déjà évoqué dans ce blog est à cet égard assez édifiant.


Je vous le remets ici:


Ben Zomma a dit: "j'ai trouvé un verset qui contient toute la thora: Ecoute Israël, l'éternel est notre Dieu, l'éternel est un
Ben Nanas a dit: j'ai trouvé un verset qui contient toute la thora: Tu aimeras ton prochain comme toi même"
Ben Pazi a dit: j'ai trouvé un verset qui contient toute la thora: Tu sacrifieras un agneau le matin et l'autre au crépuscule.

Et Rabbi leur maître se dressa et décida: "La loi est selon Ben Pazi"


En lisant ce passage, je me suis dit que le "Ecoute Israël" et le "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" ressemblaient furieusement aux "Beaux discours et des Grandes théories" de Goldman.

Et qu'à côté de cela, sacrifier un agneau le matin et le soir paraît quand même plus basique, terre à terre et pour tout dire d'une qualité d'âme beaucoup moins évidente que celle du cordonnier.


Mais c'est bien ça le message: le Maharal de Prague explique que le sacrifice dont parle Ben Pazi est le korban Tamid, le sacrifice perpetuel, dont l'interruption est interdite, dont la grandeur est bien cette constance dans l'action et l'amélioration de soi.

Pour reprendre Lévinas: "La quotidienne fidélité au geste rituel demande un courage plus calme, plus noble et plus grand que celui du guerrier".


Les deux premiers couplets de "Il changeait la vie" parlent bien de cela. Je dirais même que c'est une démarche très juive "litvak", lituanienne dans le sens où la mystique et la grâce ne peuvent rivaliser avec le travail, l'effort et l'étude intensive.


Le 3ème couplet sur le saxophoniste est plus étrange. Ce n'est pas un travailleur. C'est un peu un nul, un "malhabile". Pas très intelligent. Qui apparemment ne peut pas apporter grand chose au monde. Et pourtant son envie, sa ferveur, son enthousiasme ont réussi à faire exploser les écorces empêchant d'accéder à l'essence du désir de l'homme (à Dieu ?).

Dans une des traditions du judaïsme, cela porte un nom. Cette tradition, c'est le hassidisme qui s'est constitué en opposition à la position exclusive des lituaniens.

Un juif, même simple, peut accéder à une certaine dimension spirituelle grâce à une sincérité, une passion et une inspiration qui s'appellent la Hitlahavout chez les hassidim.


Pendant longtemps (et pour certains le combat n'est pas fini) les lituaniens et les hassidim se sont violemment affrontés. Le rationnel contre le mystique. L'effort contre la ferveur. Le travail contre la passion.

Il se pourrait que le judaïsme soit finalement une synthèse jamais aboutie de cette lutte.
Et bizarrement, c'est ce que j'entends dans Il changeait la vie.

Un titre qui annonce bien une utopie toujours en mouvement.

mercredi 12 mars 2008

Pourim - Politique, Action et Judaïsme...

Bientôt Pourim !

Selon l'interprétation du Ari Zal (Rabbi Itzhak Louria), un des plus grands kabbalistes de Safed au 16ème siècle, le jour de Kippour est appelé "Yom Hakippourim", littéralement: "le jour qui est comme Pourim".

"Comme" ça dénote quand même une légère infériorité. Quand je lis dans l'Equipe d'hier: "Ribéry c'est comme Zidane", ça veut quand même dire paradoxalement qu'il reste un peu de chemin à parcourir pour y arriver tout à fait.
D'où l'assertion à première vue étrange tendant à prouver que Pourim est une fête plus importante que Kippour et serait alors la fête la plus importante de l'année.

En réalité, c'est bien le cas.

Et ce n'est pas pour rien que de très nombreux sages ont écrit sur Pourim: le Maharal de Prague (Or Hadach), le Rema (Mehir Yaïn), le Malbim, etc, etc... sans compter les textes "officiels": un traité entier dans le Talmud (Meguila) et bien sûr le rouleau d'Esther.

Cette Méguila, lue deux fois à Pourim, est étonnante à plus d'un titre si l'on veut bien se donner la peine de la lire autrement que comme une pièce tragico-comique pour enfants déguisés en Batman.

1) Maïmonide dit dans son code de lois que l'ensemble des textes du Tanakh (Pentateuque, Prophètes, Hagiographes) a vocation à être annulé lors des temps messianiques...sauf la Meguilat Esther...Pourquoi ce statut si particulier ?

2) La Halakha est qu'à Pourim, il faut se saoûler (littéralement) jusqu'à confondre "Béni soit Mordekhaï et Maudit soit Aman" avec "Béni soit Aman et Maudit soit Mordekhaï".
Si on prend Pourim au sérieux, c'est-à-dire la fête parlant notamment des tentatives d'extermination physique des Juifs (Hanouka commémorant les tentatives d'annulation spirituelle), imaginerait-on que la Tradition juive nous oblige par la Halakha à dire "Béni soit Hitler et Maudit soit Mordekhai Anielewicz" ?

3) La Tradition juive explique qu'Esther était la femme de Mordekhaï (en plus d'être sa cousine: je ne sais pas d'où vient le mythe selon lequel Esther serait sa nièce).
Comment peut-on concevoir qu'un mari envoie sa femme à l'adultère pour plusieurs années et qu'en plus ce couple soit honoré par la Tradition ?

4) Je ne sais pas si vous vous êtes attardés sur la fin de la Meguila, mais les Juifs tuent quand même 75000 personnes en une journée. Même aujourd'hui, on fait pas mieux...Et on a la dignité de ne pas être joyeux, de ne pas se saoûler et de ne pas faire un formidable festin...comme on le fait à Pourim !

Il y aurait énormément de choses à dire sur chacun de ces points.

Mais on va essayer de s'attarder sur le dernier verset de la Meguila.

Il parle de la situation de Mordekhaï:

"Et Mordekhaï le Juif était le 2ème personnage du royaume après le Roi Akhachveroch, était Grand parmi les Juifs, était apprécié par la majorité de ses frères, recherchait le bien pour son peuple, et travaillait à la paix pour toute sa descendance".

Magnifique happy end.
Petit bug quand même: pourquoi n'était-il apprécié que par la majorité de son peuple ?

La réponse de Rachi est intéressante. Celui-ci rapporte un passage du Talmud expliquant que Mordekhaï s'était éloigné de la Thora, ce qui lui a valu les reproches d'une partie du peuple.
D'où le sait-on ?
Réponse de la Guemara: Pourim s'est passé à l'époque de l'entre-deux Temples, pendant l'exil de Babylone. Et Mardochée faisait à l'époque partie du Sanhédrin.
Or, dans le livre d'Ezra il est cité "après 4" c'est à dire qu'il était le 5ème membre le plus important du Sanhédrin.
Mais dans le livre de Néhémie (donc après Pourim), il est cité "après 5", c'est à dire qu'il était le 6ème membre le plus important. Dans l'intervalle, il avait donc perdu une place.

Question: qu'y a-t-il de si dramatique dans cette différence ? S'il était devenu impie, à la limite, mais là il n'a fait que descendre d'un grade parmi les Sages les plus éminents de sa génération ! Et puis que veut dire cette tournure de phrase inhabituelle du Talmud: "après 4" ou "après 5". Ne pouvait-il pas dire 5ème et 6ème, comme dans toute compétition sportive qui se respecte ?
Est-ce vraiment cela qui lui a valu la désapprobation d'une partie du peuple ?

Petit détour par Maïmonide pour y répondre.
Allons voir le Michné Thora, le code de lois écrit par Maïmonide.

Chapitre: Les Lois concernant l'étude de la Thora, car c'est de cela dont il s'agit.

"Soit une Mitzva qui se présente à quelqu'un qui étudie la Thora. Si quelqu'un d'autre peut assumer cette Mitzva, il la fait faire par quelqu'un d'autre. S'il ne peut pas, il interrompt son étude, va faire la Mitzva, puis retourne à son étude".

Cas concret: je suis en train d'étudier et mon portable sonne: ce sont mes parents. Ils sont à Roissy et me demandent de venir les chercher. Vu la Mitzva de respect des parents, je suis obligé d'y aller. Mais si j'ai un frère, celui-ci peut aussi la faire. De préférence, j'appelle donc mon frère pour qu'il assume cette Mitzva et que je puisse continuer mon étude. S'il ne peut pas (ou que je n'ai pas de frères et soeurs), je vais les chercher, les dépose, puis je retourne à mon étude.

Bon, mais en quoi cette étude de la Thora est-elle si importante que je puisse faire l'impasse sur certaines Mitzvot ?
Réponse de Rambam: "Parce que l'étude mène à l'acte (Maasseh)".

Alors là attention. Comme à son habitude, Rambam est extrêmement précis dans ses termes. Remarquez qu'il n'a pas dit: "l'étude mène à la pratique des Mitzvot", ce qu'on aurait plutôt compris, c'eût été plus religieusement correct.
Non, là Rambam parle de l'Acte de manière générale. En quoi l'étude peut-il mener à l'acte ? On connaît des gens qui ont étudié toutes leurs vies et qui ne sont jamais sorties de leur Yéchivot.

Le maître dont le cours a inspiré ce billet (cf. ci-dessous) propose la démarche suivante: chacun de nous est plongé dans un rythme effréné de vie, dans laquelle il est confronté à des choix de vie, à des conventions sociales, à des engagements à prendre ou pas. Il est très difficile de faire la part entre ce que l'on fait parce qu'on y est profondément engagé de tout son être, et ce que l'on fait parce qu'on est déterminé par des conventions, des contraintes, des automatismes sociétales...
Ce que dit Maïmonide, c'est que l'étude de la Thora, c'est ce qui permet, par la confrontation au texte et à un compagnon d'étude, de faire accoucher d'un désir précis et personnel, dégagé des contingences environnantes et porteur d'un engagement fort.
Sans cette étude et cette remise en question permanente, le risque est de se laisser emporter par le flot de la vie, de se faire balloter par l'extérieur et d'oublier (ou de ne jamais connaître) ce qui est susceptible de nous parler et de nous faire agir.

Ce que reproche le Talmud à Mardochée, c'est d'avoir oublié Maïmonide: bien sûr qu'il devait sauver le peuple juif et accéder au pouvoir. C'était son rôle et il était le seul à pouvoir le faire, comme d'aller chercher ses parents à l'aéroport. Mais après que le peuple a été sauvé, son obligation était de retourner à l'étude de la Thora, pour éviter d'être prisonnier d'une pratique du pouvoir "automatique", portée par l'orgueil, l'ambition ou le sentiment si commun chez les politiques, d'être irremplaçable.
De se laisser porter par l'extérieur, plutôt que de rechercher au fond de lui via l'étude de la Thora, son avenir existentiel.

On peut maintenant également répondre à l'expression "après 4" ou "après 5". L'étude de la Thora, c'est un combat. Un confrontation. L'étude de la Thora ne se fait jamais tout seul.

La grande différence entre les lieux d'études juifs et non-juifs, c'est le bruit. Dans une maison d'étude, le dialogue est permanent, les arguments fusent dans un brouhaha ininterrompu. Dans une bibliothèque occidentale, c'est le silence absolu qui prévaut. La plupart du temps pour ne pas déranger l'homme qui lit.

Ne pas déranger, c'est justement ce que la Thora refuse. Elle a pour objectif de déranger, voire de bouleverser le train-train dans lequel il est si facile de s'installer.

Ce que veut dire ce décalage de place, c'est que Mordekhaï a laissé quelqu'un d'autre accéder à une interrogation existentielle sur ses actes plus profondes que la sienne, pour céder aux sirènes du pouvoir.

Et c'est bien cela que lui ont reproché un partie des membres du Sanhédrin...

Cette interprétation nous donne une vision très particulière du rôle de la politique. Elle est considérée avec méfiance par la tradition juive. Complètement indispensable pour l'organisation de la cité, elle est néanmoins porteuse de dangers de perdition pour l'homme qui s'y engage au point d'y perdre sa propre individualité.

L'antidote, c'est une occupation intellectuelle, désintéressée, qui ne rapporte ni argent ni pouvoir et qui est parfois susceptible de nous placer en désequilibre.

Autant de spécificités à l'étude de la Thora qui permettent finalement à l'homme d'accéder à une véritable liberté.

Ce billet est librement inspiré d'une série de cours donné par le Rav Gérard Zyzek sur Pourim.

jeudi 6 mars 2008

Gad Elmaleh à la Yéchiva


Il existe une longue tradition de comiques juifs.

Aux Etats-Unis bien sûr, avec Woody Allen, Jerry Seinfeld ou Lenny Bruce, symboles de l'humour juif ashkénaze mais aussi de ce type si particulier qu'est le stand-up: un homme capable d'amuser pendant près de deux heures dans une sorte de conversation avec son public.

En France, les spectacles comiques juifs ont (malgré Popeck) été souvent attachés à l'imaginaire séfarade: Michel Boujenah évidemment, mais aussi dans une moindre mesure Elie Semoun ou Elie Kakou, sans compter ce monument d'euphémisation du judaïsme d'Afrique du Nord qu'est La Vérité Si je Mens.


Gad Elmaleh est un cas à part: il rentre bien sûr aussi dans ce schéma du juif séfarade un peu désorienté lorsqu'il arrive dans une contrée froide et (apparemment) peu accueillante et il a joué dans la deuxième version de la "Vérité" ("C'est la porte ouverte à toutes les fenêtres" est devenue culte...).
Mais Gad Elmaleh a évolué dans ses derniers spectacles vers un mode comique plus proche du stand-up américain. Plus éloigné de ses origines dont il ne fait plus un fond de commerce ressassé à longueur de spectacle. Bref, un véritable artiste qui sait se renouveler.

Mais ce qui est aussi paradoxal, c'est que Gad Elmaleh est peut-être le comique juif (toutes catégories confondues) qui a la connaissance la plus approfondie de ce qu'est le judaïsme en tant que mode de vie et pratique religieuse.

La preuve ? Ce spectacle inédit (à mon avis donné au Zénith pour Méir Panim) dans lequel le sketch de la comptine prend un tour très particulier: qui eut cru que la Guemara, Rachi ou Rabbi Elazar ferait un jour une incursion explicite (et non plus implicite comme dans tout humour véritablement juif) dans un one-man show comique ?


lundi 3 mars 2008

La preuve irréfutable de l'existence de Dieu

L'existence de Dieu est une question philosophique majeure qui a occupé de très nombreux penseurs à travers les siècles. Aujourd'hui, l'état de l'Art consiste à dire qu'il s'agit d'une question insoluble ou plutôt, indémontrable.


Il ne serait pas possible de prouver l'existence de Dieu. Il serait également impossible de prouver sa non-existence.

Or, bien évidemment, même si c'est loin d'être un sujet de préoccupation majeur pour un étudiant en Yéchiva, n'importe quel juif un peu versé dans l'étude des textes sait qu'il existe une preuve complètement irréfutable de l'existence de Dieu.

Je sais, vous vibrez d'impatience, mais avant de vous donner cette pépite, il nous faut faire un bref rappel historique et culturel sur deux grands maîtres de la tradition juive: Maïmonide et le Raavad.

Maïmonide, tout le monde connaît, "De Moïse (le prophète) à Moïse (Maïmonide), il ne s'est levé aucun homme comme Moïse".

Talmudiste, penseur nourri de philosophie aristotélicienne, décisionnaire sans équivalent, Maïmonide (ou Rambam: Rabbi Moché Ben Maïmon) a marqué jusqu'à aujourd'hui notre façon d'envisager la Thora et le judaïsme.

Son oeuvre maîtresse ? Plus que le Guide des Egarés, c'est le Michné Thora qu'il faut retenir: somme inégalée de l'ensemble des lois recensées dans le Talmud, compilées, assemblées, structurées et synthétisées dans un hébreu d'une limpidité de cristal.

Oeuvre majeure, mais évidemment très critiquée. Pourquoi ? Parce que Maïmonide a eu l'outrecuidance de penser avoir produit le "code ultime" qui rendrait caduc toute référence au Talmud pour les décisions pratiques et la fixation de la halakha.

Aucune source en effet n'apparaît dans le Michné Thora de Maïmonide. Ambition peut-être un peu démesurée, même pour le grand Maïmonide.

Et c'est là qu'apparaît Rabbi Avraham ben David de Posquières, dit le Raavad. Posquières étant un charment (j'imagine) village de Provence où vécut et enseigna cet éminent maître.

Le Raavad (ou Reeved selon l'accent ashkénaze), a été un des plus virulents commentateur de Maïmonide. Quasiment à chaque passage du Michné Thora, le Raavad intervient, remet en cause, critique, met en pièces les assertions (non sourcées il faut le rappeler de Maïmonide).

L'énergie du Raavad, il la puise dans une volonté de contrer ce qu'il lui apparaît comme un risque majeur pour les juifs: qu'ils ne s'en tiennent qu'à la lecture d'un code de lois, sans s'immerger dans l'Etude, la vraie, c'est à dire celle du Talmud et de ces commentateurs.

Match nul: les oeuvres de synthèses halakhiques ont proliféré à la suite du Rambam. Le Choulkhan Aroukh de Rabbi Yosef Caro au 16ème siècle, puis le Michna Beroura au 19ème ou le Yalkout Yosef du Rav Itzhak Yosef, basé sur les responsa et les décisions de son père le Rav Ovadia Yosef.

Maïmonide n'a donc pas produit le code ultime, mais il a lancé une tendance de fond qui ne s'arrêtera plus.

Mais ces oeuvres n'ont pas supprimé, loin de là, les Yéchivot et centres d'étude dans lesquels la Guemara est toujours l'objet de préoccupation principale. Le Raavad est donc légitimé dans sa critique: en effet, la vitalité du judaïsme n'a pu prospérer que par la continuité de l'étude du Talmud, jusqu'à aujourd'hui.

Toujours est-il que la lutte entre ces deux là a été acharnée, sur des sujets aussi divers que le statut du mont du Temple, les endroits où on peut embrasser sa femme (Rambam dit partout, le Raavad s'y oppose), la question de savoir si l'interdiction noachide de "Ever min hahai" s'applique aussi à la volaille et même sur un sujet qui nous paraît aujourd'hui recueillir l'unanimité des forces vives du judaïsme: la corporéalité de Dieu.

En fait le Rambam et le Raavad sont d'accord pour dire que Dieu n'a pas de corps et que les anthropomorphismes de la Thora sont évidemment d'ordre allusif, mais si le Rambam considère qu'un tenant de la position inverse est un hérétique, le Raavad considère seulement qu'il a fait une erreur intellectuelle qui n'est pas passible du qualificatif d'hérésie avec tout ce que cela peut impliquer en pratique.


Bref, ils ne sont d'accord sur presque rien.



Mais, revenons donc à notre sujet. Le début du Michné Thora de Maïmonide concerne les "Halakhot" dites de "connaissance". C'est en réalité une introduction aux fondements sur lesquels repose la foi juive.


Ca commence comme ça "Le fondement des fondements et le pilier des sagesses est de savoir qu'il existe une cause première (Matsouï Richon)" .


Mine de rien, cette phrase (et bien d'autres ensuite, notamment dans le Guide des Egarés) est une réfutation formelle avant l'heure des théories de Spinoza. Ce n'est d'ailleurs pas pour rien que celui-ci revient souvent longuement sur l'oeuvre de Maïmonide, qu'il sait très explicitement opposé à sa thèse panthéiste.


Après un bref développement sur cette notion de "Cause première", le Rambam poursuit: "Cette cause première, c'est le Dieu du monde, le maître de la terre."

A ce moment là, l'étudiant en Yéchiva va chercher fébrilement ce qu'en dit le Raavad. Et vous savez quoi ? Le Raavad n'en dit rien.

C'est donc qu'il n'a rien à dire sur le sujet et qu'il est (pour une fois) en accord avec Maïmonide.

Résultat: la proposition "Dieu existe" n'est pas remise en cause par le Raavad, c'est donc qu'elle est vraie.

CQFD ;-)

mardi 12 février 2008

Communauté juive: Turbulences à prévoir sur le 1er semestre 2008

Attachez vos ceintures, le premier semestre 2008 va être agité pour la communauté juive de France. Au programme:

- Le dîner du CRIF le 13 février avec comme invité d'honneur, rien moins que le Président de la République
- La première visite d'Etat de l'ère Sarkozy d'un Chef d'Etat étranger: Shimon Peres en mars
- Visite couplée avec l'organisation du Salon du Livre qui met cette année à l'honneur la littérature israélienne
- L'élection du Grand-Rabbin de France et du Président du Consistoire Central le 22 juin
- L'élection du Grand-Rabbin de Paris (je ne sais pas trop quand...;-)

Pourquoi s'attendre à des turbulences ? Mes pronostics:

Le Dîner du CRIF

Historiquement, le dîner du CRIF (créé par l'ancienne directrice générale du CRIF Jacqueline Keller sous la présidence de Théo Klein), était un moyen efficace mais discret de dialoguer de façon constructive et régulière avec les représentants des autorités de l'Etat.
Il a depuis, et notamment sous la présidence de Roger Cukierman, pris une toute autre ampleur, dont on se demande si elle est véritablement positive.

Interrogeons-nous notamment sur les aspects suivants:

- Est-il vraiment nécessaire d'inviter plus de 800 personnes, dont la plupart sont des notables de la communauté juive pouvant payer 500€ par tête pour prendre un jus d'orange en compagnie des ministres de la République ou d'Enrico Macias ? Le dialogue serait-il plus fécond grâce à la présence d'Alexandre Arcady et d'on ne sait quel PDG ? Où la vague people a aussi touché de plein fouet une institution aussi respectable que le CRIF...

- Quel est l'impact de la médiatisation croissante de ce dîner ? Depuis l'année dernière, il est désormais télévisé sur Public Sénat (merci Elkabbach...), ce qui implique que tous ceux qui reçoivent la TNT en France (plus de 15 millions de foyers) pourront désormais voir ce qu'on espère être une exception: la prise à partie en direct et plutôt vexante du premier ministre français, comme cela a été le cas il y a quelques années. Le CRIF a-t-il correctement mesuré les conséquences d'une telle décision ?

- Quelle instance du CRIF a eu la brillante idée d'inviter le Président de la République à ce dîner 2008 ? Pour dire les choses clairement, il s'agit d'une erreur politique assez grossière. D'abord, cela rompt avec la tradition consistant à honorer le Premier Ministre. Celle-ci se justifiait: c'est avec le gouvernement, donc avec son dirigeant, qu'on traite des questions politiques, qu'on se permet d'afficher parfois des désaccords ou d'encourager telle ou telle action. Pas avec le Président qui se doit de garder une certaine distance avec ces problématiques et à qui on ne s'autorisera certainement pas d'émettre le moindre reproche. De façon plus conjoncturelle, le CRIF a misé sur le mauvais cheval: ils ont invité un Président affaibli et peut-être vexé un Premier Ministre en plein épanouissement populaire.

Bref, j'attends de voir avec impatience le compte-rendu des médias sur ce dîner et suis même très étonné que la couverture médiatique soit encore si faible....

La visite d'Etat et le Salon du Livre:

Là, c'est nettement plus réjouissant. Je me délecte déjà de deux événements:
- Naviguer dans les travées du Salon du Livre en discutant avec Aharon Appelfeld, A.B Yeoshoua, Etgar Keret, Amos Oz ou Orly Castel-Bloom. Ca c'est pour le côté intello.
- Pour le côté plus instinctif, le simple plaisir déjà éprouvé en 2004 de remonter les Champs-Elysées ornés pour l'occasion des drapeaux français et israéliens ;-)

Bien entendu, cette apparition spectaculaire d'Israël dans l'agenda politique et culturel français n'ira pas sans susciter de nombreux commentaires et articles dans la presse qui seront évidemment plus ou moins aimables... Nous verrons bien !

Quant aux prochaines élections "rabbiniques" et consistoriales, elles méritent un billet à part que je ne manquerai pas de publier dans les plus brefs délais. Car ce sont celles-là qui auront peut-être le plus d'impacts sur la Communauté juive, bien plus que le dîner du CRIF ou la visite de Shimon Peres !

jeudi 7 février 2008

Le "Monde juif d'or" de la meilleure série juive est...

On assiste depuis quelques années à une explosion des séries américaines, qui sont d'excellente qualité, tant du point de vue du scénario, que du jeu des acteurs ou de la méthode de réalisation.

Petit jeu anodin qui n'a pas grande importance mais qui me plaît bien: quelle est la série qui s'approche le plus de l'esprit du judaïsme ?

Voyons voir les possibles vainqueurs...:

- 24 ? avec Jack Bauer dans le rôle du Messie qui nous sauverait de la guerre finale entre Gog et Magog ?
Disons que le côté "tout est permis" et "la fin justifie les moyens" paraît légèrement décalé par rapport à un message qui recommande de porter une attention toute particulière à l'être humain. Et puis, ce n'est pas l'humour et la dérision qui l'emportent dans cette série, alors qu'il s'agit d'un critère pourtant déterminant pour l'attribution du "Monde juif d'or".

- Heroes ? Où il serait tentant de faire le parallèle entre la situation de minorité des "mutants" qui doivent gérer une particularité leur donnant une responsabilité particulière et le peuple juif, historiquement minoritaire, mais souvent appelé le "Peuple élu" depuis que Dieu leur a confié la Thora ? Le don de se régénérer de la Cheerleader serait-il semblable à la capacité maintes fois démontrée du peuple juif de se relever des catastrophes les plus atroces ?
Je suis pas encore convaincu. Car dans ce cas, qui est Sylar ? Un Juif renégat ? Et puis encore une fois, ils se prennent quand même très au sérieux ces "Heroes", ce qui n'est heureusement pas tout le temps le cas des Juifs.

- Desperate Housewives ? Là c'est sûr, c'est déjà plus marrant. Mais le rapport avec le judaïsme, je le vois pas. Depuis quand le judaïsme aspire-t-il à une vie bourgeoise sans remise en question existentielle ni aspiration à la transcendance ?

- Sex and the city ? pour son approche décomplexée de la sexualité ? Certes, le judaïsme n'est pas puritain. Il est néanmoins pudique (ce qui est très différent) et met l'accent sur la relation unique capable d'associer un homme et une femme. Ce qui n'est pas vraiment la trame principales de la série.


Bon, ne cherchez pas, il n'y a qu'une série au monde qui puisse prétendre et de loin au trophée si convoité de "Monde juif d'or de la meilleure série juive".

C'est une série où l'ironie, l'humour, la volonté de comprendre, le refus des faux-semblants prennent une place centrale. Cette série, c'est..... Dr House.

Pour rappel, le Dr House c'est ce brillant médecin diagnosticien qui ne se met à travailler que lorsqu'il a un cas vraiment intéressant à traiter, qui se fout de l'état psychologique de son patient mais qui veut absolument comprendre les tenants et les aboutissants de la maladie, très ironique envers son équipe et en fait avec la plupart des gens qui l'entourent.




Quelques citations pour prouver le bien-fondé de mon diagnostic:

D'abord sur la religion, qu'en pense Dr House ?

"Vous pouvez croire autant que vous voulez aux esprits, à la vie après la mort, au paradis et à l'enfer, mais quand il s'agit du monde ici-bas, ne faites pas l'idiot. Parce que vous pouvez me dire que vous vous en remettez à Dieu pour chaque moment de votre vie. Mais quand vous devez traverser une rue, je sais que vous regardez toujours des deux côtés".


N'est-ce pas une métaphore parfaite pour le Juif qui, s'il sait que Dieu existe, doit aussi savoir qu'il est interdit de s'en remettre aux miracles dans sa vie quotidienne et qu'il doit se prendre en main pour sanctifier ce monde en respectant ses règles ?

Dans le même ordre d'idée, celle-là est sympa aussi: "Vous parlez à Dieu, vous êtes religieux. Dieu vous parle, vous êtes psychotique"

Ensuite, c'est quand même quelqu'un qui ne se laisse pas berner par la guimauve ambiante et qui sait souvent aller à l'encontre de l'ambiance de l'époque, ce qui est peut-être la raison d'être ultime du pouvoir subversif du Talmud.

Commençons light: "Vous connaissez la phrase "On ne peut pas vivre sans amour" ? Et bien l'oxygène c'est encore plus important"

Et puis, Dr House, c'est tout de même le modèle de l'étudiant en Yéchiva. Celui qui cherche à comprendre au-delà de la simple évidence. Qui continue à argumenter, à creuser le sens, à rechercher une exigence de vérité qui refuse la douce satisfaction de l'évidence trompeuse. Quelques exemples:


"Foreman: Son taux de saturation d'oxygène est normal
House: Non, il est 1% en dessous de la normale
Foreman: C'est dans la fourchette. C'est normal
House: Si son ADN était 1% en dessous de la normale, elle serait un dauphin"


"Cameron: les chances qu'il ait été infecté sont proche de zéro
House: J'ai jamais été bon en maths, mais proche de zéro c'est plus grand que zéro"


Comment ne pas penser à faire le rapprochement entre House et Rabbi Eliezer. Rabbi Eliezer qui, parce qu'il était certain d'être dans le vrai, est allé à l'encontre de ses collègues, mobilisant des forces surnaturelles, faisant se courber les murs ou remonter le cours d'une rivière pour prouver qu'il était sûr de ses convictions. Même une voix divine lui a donné raison, ça n'a pas convaincu ses collègues majoritaires. Depuis cet épisode, Rabbi Eliezer a du vivre l'écart de l'académie talmudique, loin de ses collègues et de l'honneur qui s'y attache, par attachement à ce qu'il pensait être une position créatrice de sens pour l'homme.

Quand je repense à cette histoire, c'est House que je vois, un brillant diagnosticien, reconnu par ses pairs, mais qui ne vit que par la passion de toucher le vrai sans se soucier des apparats sociaux.




Lorsqu'il est sérieux, House est parfois capable de nous donner des leçons de vie. Dans une des épisodes que je préfère, Foreman hésite entre rester avec House et partir s'associer avec un brillant collègue de la côte Ouest, très à l'aise avec les paillettes et toute la reconnaissance sociale qui va avec un statut de star de la médecine.


House et Foreman ont alors une discussion serrée:


Dr. Gregory House: J'ai vérifié, c'est un très bon docteur et vous pensez qu'il est meilleur que moi

Dr. Eric Foreman: Vous avez un problème d'ego ?

Dr. Gregory House: Répondre à cette question ne changera pas la manière dont je me perçois, peut affecter l'opinion que j'ai de vous, mais ne doit pas affecter l'opinion que vous vous faites de vous-même. Je suis perplexe. Si vous pensez qu'il est meilleur que moi, vous devriez prendre le boulot qu'il vous offre. Sinon, laissez-le vous offrir encore deux ou trois déjeuners où vous évoquerez le bon temps et puis déclinez poliment.

Dr. Eric Foreman: C'est aussi simple que ça ? Je devrais faire abstraction des moqueries et de la maltraitance ?

Dr. Gregory House: Je vous maltraite ?
Dr. Eric Foreman: Si vous me maltraitez ? Si je fais une erreur....
Dr. Gregory House: Je vous en tiens pour responsable, et alors ?
Dr. Eric Foreman: Le Dr. Hamilton pardonne lui, il est capable d'aller de l'avant.
Dr. Gregory House: Ce n'est pas ce qu'il fait
Dr. Eric Foreman: J'ai foiré le traitement de son patient. Il m'a dit…
Dr. Gregory House: Il n'a jamais dit que vous étiez pardonné. J'étais là. Il a dit que ce n'était pas votre faute
Dr. Eric Foreman: Et alors ?
Dr. Gregory House: Et alors c'était votre faute ! Vous avez pris un risque, vous avez fait quelque chose de bien. Vous aviez tort, mais c'était bien. Vous devriez vous sentir bien d'avoir fait quelque chose de bien. Vous devriez vous sentir comme de la merde d'avoir eu tort, mais c'est ça la différence entre lui et moi. Il croit qu'il faut faire son job et qui vivra verra. Je crois que ce que je fais et ce que vous faites a de l'importance. Il dort mieux la nuit, il ne devrait pas."

Je n'ai pas encore vu de définition plus claire de ce qu'est la responsabilité et de l'importance des actions de l'homme dans ce monde.

Vainqueur: Dr House, sans hésitation !

PS: vous remarquerez que n'a pas été pris en compte le fait que Dr House, s'il n'est pas juif est entouré de Juifs dans la série puisque les Dr Wilson et Cuddy sont juifs et que le producteur exécutif de Dr House n'est autre que Bryan Singer (Usual Suspects, X-Men,...), juif également..