samedi 17 février 2007

La parole et l'écrit II de Manitou (Rav Léon Yehouda Ashkénazi)

La parole et l'écrit II est le deuxième volume d'une anthologie consacrée à Manitou. Rappelons que Manitou, nom de totem scout de Léon Ashkénazi, a été avec Lévinas et André Neher, un des hérauts du renouveau de la pensée juive d'après-guerre.

Entre autre choses, il a été un des piliers de l'école des cadres d'Orsay, créé par le fondateur des Eclaireuses Eclaireurs Israélites de France, Robert Gamzon. Il a été à l'origine d'une pensée féconde qui réussissait à donner un sens nouveau aux études juives, prenant en compte la modernité d'après-guerre, l'authenticité de l'étude de texte et l'inclusion de l'histoire juive dans le monde, ce qu'il appelait historiosophie.


Le Tome 1 de La Parole et L'Ecrit, sous-titré La Tradition juive aujourd'hui, est un livre à absolument posséder. Mis en musique par Marcel Goldmann, cette ouvrage réussit, à travers articles et interventions de Manitou, à mettre en cohérence une pensée extrêmement riche, essentiellement orale mais dont la puissance se retrouve dans cette compilation fort bien agencée.


Le Tome 2 de La Parole et l'Ecrit, sous-titré Penser la vie juive aujourd'hui, est d'un tout autre ordre. Et malheureusement, le statut d'icône que revêt aujourd'hui Manitou dans la Communauté juive a empêché les critiques habituelles d'en faire un recensement honnête, c'est-à-dire d'en pointer les incohérences, voire les outrances.

D’abord, je retrouve en lisant ce livre le même malaise qui me prenait lorsque j’ai entendu parler de Manitou pour la première fois au début des années 90. Je n’étais pas encore aux EI, son nom parcourait les revues juives et je trouvais ses positions politiques pour le moins très surprenantes notamment par leur véhémence et le lien qu’il faisait avec les textes.

Ensuite, j’ai appris à découvrir Manitou par ses textes, sa pensée, …et cette première impression avait disparu. Et voilà qu’elle revient à toute vitesse. Quel est le problème ?

D'abord, les petites piques incendiaires. Pour quelqu'un qui prône l’unité du peuple et la Ahavat Israël (l'amour du peuple juif), c’est quand même très surprenant. Il y a une pique contre des proches, comme par exemple pour le Rav Tau (promoteur d'une scission avec Merkaz Harav, l'institution de son maître Rav Tzvi Yehouda Kook, pour créer une Yéchiva concurrente, Har Hamor) dans la réponse à David Catarivas.

Mais pour être très clair, il y a des piques pour tous ceux qui ne pensent pas comme lui : les haredim, les rabbanim de France, Yeshayahou Leibowitz, la Yeshiva University, les Loubavitch, etc, etc…

A croire que les seuls qu’il aime bien (outre les sionistes-religieux tendances Merkaz Harav hors Rav Tau), ce sont les hilonim, les israéliens "laïques". Bah oui, ils ont une place théologique dans les thèses du Rav Kook (ils ont créé l’Etat) mais ne vont pas faire de concurrence au « pouvoir religieux » : un jour ou l’autre, ils arriveront bien au chemin de la Thora. En attendant, pas la peine de leur gueuler dessus.


Et ça m’a fait penser à un fabuleux article d’Aviezer Ravitsky (paru dans Pardess) qui disait que bizarrement, les Hilonime arrivaient beaucoup mieux à s’entendre avec les haredim (juifs ultra-orthodoxes pour aller vite) pour lesquels au moins c’est clair (ce sont des impies, des hérétiques, qu’il faudrait limite brûler s’ils ne font pas téchouva) qu’avec les sionistes-religieux avec lesquels la relation est plus ambiguë…

Sur les gens qu’il « déteste » (je ne sais pas si le mot est approprié, mais honnêtement c’est ce qu’on ressent en le lisant) :

- Les Haredim non/anti-sionistes pour des raisons évidentes. Mais de là à les assimiler au « Erev Rav », ce concept biblique parlant des égyptiens s'étant enfui avec les Juifs pour de purs raisons d'intérêt et qui ont finalement entraîné le peuple dans la faute du veau d'or !!!!!!
Bien entendu, j'ai relu et relu ce texte pour être certain de ce que j'y comprenais. Mais non, pas d'ambiguité: il compare nettement les orthodoxes non sionistes avec le Erev Rav que Moïse a embarqué avec les Juifs. Le Hazon Ich, un des plus grands maîtres de la génération, c’est le Erev Rav… on croit rêver…
- Sur Leibowitz : cité 2 fois explicitement et de nombreuses fois implicitement. Evidemment ça je peux comprendre. Il peut pas comparer Leibowitz à un Hiloni, Leibowitz est orthodoxe. Il peut pas le comparer aux anti-sionistes, il est sioniste et ce, bien avant Manitou. Simplement, il n’accorde pas de valeur religieuse à l’Etat, donc il est dangereux, donc à combattre. D’où l’insulte suprême : « Saducéen ». Et un once de mauvaise foi (« Leibowitz n’a pas étudié la morale juive »). Donc pas de vrai argumentation. Le mépris.
- La Yeshiva University, le coeur de la néo-orthodoxie américaine. Ca c’est énorme. Dans un de ces textes période pré-67, il dit que la Galout (l'exil) de Babel est à l’origine du format qu’ont connu toutes les autres communautés Juives dans le monde. Evidemment, c’est difficile de passer Babel sous silence, c’est principalement le Talmud Babli qui fait ce qu’ont été et ce que sont les Juifs aujourd’hui après 2000 ans de Galout. Et le Talmud Babli a pris le pas sur le Talmud Yeroushalmi alors que celui-ci venait de la Terre d’Israël.

Et puis dans un texte plus récent, il s’en sort par ce qui m’apparaît comme une pirouette : il existe 2 sortes de Galout Babel et Alexandrie. Alexandrie, c’est la Galout déjà impregnée de Grec et qui est vouée à disparaître. Et Babel, c’est une exception, c’est une Galout encore au format hébraïque, puisqu’on y parlait araméen. Et puis, ensuite, un peu insidieusement, il se demande si la Yeshiva University, ce n’est pas la Galout d’Alexandrie puisqu’on y parle et on pense en anglais ! Ou en d’autres termes, toutes les autres Galout après Bavel, sont des « mauvaises galout », et hop 1600 ans de vie juive aux oubliettes !

Et c’est effectivement ça qui dérange le plus : on comprend bien son idée de « redevenir Hébreu ». Mais l’impression que donne Manitou, c'est qu'il cherche à redevenir hébreu en occultant toute la partie « juive » post-destruction du Temple. 2000 ans de production de textes, de lois, de vie à travers les nations qui n’ont servi à rien ? A vrai dire, je crois avoir compris que c’est ce dernier point qui était important : le fait d’avoir vécu pendant 2000 ans au milieu des nations afin de s’inspirer de leur génie propre est fondamental pour la constitution de la nouvelle « hébraïcité ».

Mais quand même, très très peu de références à la Halacha dans tout le bouquin. Loin de moi l’idée de penser que Manitou était libéral ou Sabatéen, mais pour moi, la Loi est quand même la grande absente de ce bouquin. Elle fait certes partie d'un triptyque: Thora, Peuple, Terre (qui remplace d’ailleurs un autre triptyque d’un texte de 1948 : Dieu, Thora, Peuple, l’évolution est criante: on remplace allègrement Dieu par la Terre), mais quid des problématiques sur « comment faire appliquer la loi chez les Hilonim ? ». Peu de mots là-dessus.

Ou bien si : un passage où il considère que les batailles du peuple et de la Loi ont déjà été gagnées et qu’il faut maintenant gagner la bataille de la terre. Est-il sérieux ? Hors de la bataille de la terre qui aujourd’hui produit de l’unité en Israël, croit-il vraiment que l’unité du peuple est acquise et que la place de la Thora est celle qui devrait être la sienne en Israël ?

Ensuite ses options politiques. Bon, on les connaît, même si aujourd'hui il est de bon ton de mettre un pudique couvercle sur les 10 dernières années de sa vie. Mais au détour d’un article, il dit : « je ne suis ni pour le transfert, ni pour rendre les territoires ». OK. On a donc compris qu’il était pour une domination “éternelle” des Juifs sur les Arabes en terre d’Israël, bref un statut de dhimmi avec une mini-autorité municipale.
Mais comment arrive-t-il à cette position après son magnifique développement sur Babel (qui est le point de départ de la diaspora des nations), tout de suite suivie dans la Thora par l’épisode des Malkhouyot, des Empires. Conclusion de Manitou : dès qu’une nation s’affirme sur terre, elle ne peut s’empêcher de tomber dans son travers qu’est l’impérialisme : on l’a vu avec la Grèce, avec Rome ou avec l’Islam.
Le fait de vouloir réétablir une nation juive en Israël ne doit-il pas s’accompagner d’une vigilance extrême avec le risque d’impérialisme et de tomber dans le « travers des Malkhouyot » ?

Plus bizarre encore, toujours dans la réponse à David Catarivas : il dit que les déclarations des sionistes-religieux ne sont pas des psakei halacha et là il invente un nouveau concept, "les prises de position nationales hébraïques au nom de la Thora" (p.221). Je pensais qu’il y avait 2 modalités pour guider un peuple : la prophétie et la halacha. En l’absence de la première, on se fonde sur la deuxième. Sinon, ce ne sont que des paroles de politicards idéologues ! Et c’est d’ailleurs ensuite ce qu’il reproche de façon à peine voilée au Rav Tau: "rabbins soi-disant sionistes à l'origine, qui prétendent couper le peuple d'Israël de sa terre pour des raisons d'idéologie et non de connaissances honnêtes de leur propre Thora".

Bref, pour moi ça relève plus de la polémique politicienne de bas étage que d’une vraie réflexion halachique sur le sujet (d’autant qu’à un moment donné il parle de l’attachement à la Médina que nous a inculqué le rav Kook, sans préciser qu’il s’agit du 2ème, le fils, ce qui aurait été intellectuellement plus honnête).

Pour finir, je n’ai pas l’impression que l’assassinat de Rabin l’ait troublé en quoique ce soit dans se réflexion. Sans tomber dans le pathos, je pense quand même que c’est un événement central dans la vie d’Israël et du peuple Juif et qu’un Hechbon nefech (une profonde analyse intérieure) sur le sujet est indispensable, quel que soit l’endroit du peuple juif duquel on parle. Mais là, il ne le cite qu’une fois en passant, comme si c’était un épiphénomène… A sa décharge, il faut dire que cela s’est passé alors qu’il était déjà très malade et peu à même de réagir.

A la limite, plus que les idées que Manitou déploie, c’est le ton qu’il emploie qui m’attriste le plus. On le trouve aigri, ronchon, véhément et ça met franchement très mal à l’aise pour quelqu’un qui a toujours lutté pour l’unité du peuple et le respect de chacun.
Evidemment, un livre comme celui-là mène forcément à voir Manitou selon un angle particulier qui est celui de ses textes, qui sont eux-mêmes les problématiques principales auxquelles il a réfléchi.
Qu’en pensent les personnes qui l’ont côtoyé au quotidien ? Ont-ils ressenti cette évolution de Manitou ? A-t-il été toujours égal à lui-même ? Certains textes avaient-ils vraiment leur place dans cette anthologie s’ils ne représentaient qu’une « saute d’humeur » ?

Personnellement, je répondrais "non" à cette dernière question. Mais ça ne m'empêchera pas de conserver la part la plus intéressante de l'oeuvre de Manitou, celle où il redonne sa noblesse à une pensée authentique, dénuée de ses apories ou de ses facilités théologiques.

Celle qui permet de vivre un judaïsme authentique et engagé.

2 commentaires:

Raphaël a dit…

Ton sentiment de gene lorsque tu lis les piques qu'envoie Manitou a ses coreligionnaires, je l'ai ressenti a l'identique au Centre Yair Manitou de Jerusalem il y a un peu plus d'un an.
Assistant au cours d'un éminent rabbin de Jérusalem, brillant élève de Manitou,j'ai été extremement gêné qu'il profite des 90 minutes de cours de guemara pour attaquer successivement :les loubavitchs, Leibowitz etc. soit précisément les mêmes cibles que celles que tu cites...
Il semble malheureusement que la méthode ait fait école.

prof a dit…

holla
rendez vous sur jewisheritage
a bientot
marcel

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