mercredi 24 octobre 2007

Vayéra - Avraham, Yoda et le Etrog

Ah, Vayéra !

La plus belle et la plus riche des parachiot de la Thora !

Oui, je sais, c'est ma paracha de bar-mitzva et donc je risque de ne pas être toujours objectif, mais bon...

Vous vous demandez ce que fait le portrait de Maître Yoda en en-tête de cette article sur une paracha ? J'y viens, j'y viens...

Vayéra donc, paracha dans laquelle on nous parle quand même de quantités de choses, l'annonce à Sarah de son prochain enfantement, son rire célèbre, l'histoire de la femme de Loth transformée en statue de sel, Sodome et Gommohre, le conflit (le 1er judéo-arabe ?) entre Sarah et Agar à propos d'Ismaël, la ligature d'Isaac, etc, etc...

Mais dans tout ça, c'est quand même la personnalité d'Avraham que l'on perçoit de plus en plus à travers les épreuves qui lui sont imposées.

A tel point, qu'un commentaire célèbre, le Torat Cohanim compare Avraham dans Vayéra à ce qu'on appelle dans la Thora: "Péri Ets Adar", "le fruit d'un bel arbre".

La tradition nous apprend que Péri Ets Hadar, c'est le Etrog que l'on utilise à Soukot.

Et vous me direz avec raison, quelle rapport entre Avraham et le Etrog ?

Le Talmud fait un petit jeu de mots sur "Peri Ets Hadar" et nous conseille de le lire "Peri Ets Hador" (ils se permettent des petites licences d'interprétation les rabbins, mais ne vous inquiétez pas, ils savent ce qu'ils font...)
Peri Ets Hador pourrait se traduire par "le fruit de l'arbre qui reste logé" (traduction personnelle qui n'engage que moi, il y a sûrement mieux !)
En fait, le Talmud fait référence à la caractéristique bien spéciale du Etrog: il ne pousse pas, puis mûrit, puis tombe. Il reste de manière constante "logé" sur son arbre, d'année en année.

Quel rapport avec Avraham ?

C'est que celui-ci, dans son comportement est toujours resté constant: Avraham, c'est pas le genre de type qui s'enflamme pour retomber aussitôt. Avraham, c'est le bosseur, c'est celui qui sait toujours raison garder, qui ne fait pas les choses à la légère. Il s'astreint à ne pas être lunatique, ni "feu follet". Son service de Dieu ne passe pas par des phases oscillatoires extatiques: c'est du solide.

Le Midrach explique par exemple que la marche pour aller sacrifier Isaac a duré 3 jours: ces 3 jours étaient nécessaires pour témoigner que l'attitude d'Avraham n'était pas une attitude dictée par une quelconque folie ou un délire mystique: c'est un acte mûrement réflechi, qu'il a eu le temps de méditer pendant 3 jours de marche.

La constance dans le comportement est érigée ici comme une haute vertu.

D'ailleurs, il est étonnant de voir certaines réactions des rabbins du Talmud. Lorsqu'on leur demande par quel mérite ils vivent dans ce monde, on a droit à des réponses plutôt bizzares..., jugez plutôt:"Je ne me suis jamais servi de la maison d'étude comme un raccourci pour aller d'un point à un autre" ou bien:"Je n'ai jamais appelé quelqu'un par un quelconque surnom moqueur"

C'est bien, c'est même très bien, mais franchement c'est un peu léger comme mérite... je sais pas moi, ils auraient pu parler de leur lutte contre l'antisémitisme, leur présence à la manif pour Israël, leur commémoration du Vel d'Hiv, ça aurait eu plus de force quand même !

Mais pour le Talmud, ce qui est important dans les réponses des rabbins, c'est le "jamais": ils se sont astreints à un comportement exemplaire, constant et jamais pris en défaut sur un sujet bien précis.

C'est ça la Force.

D'ailleurs, vous remarquerez que, une fois n'est pas coutume, Maître Yoda (de la racine YDA en hébreu pour savoir, connaissance, d'où la photo ci-avant) est d'accord avec le Talmud:

"Pour un Jedi, il n'y a aucune émotion, il y a la paix. Il n'y a pas d'ignorance; il y a la connaissance. Il n'y a pas de passion; il y a la sérénité. Un Jedi doit avoir l'engagement le plus profond, l'esprit le plus sérieux. L'aventure ? Ha ! Ces choses un Jedi ne les désire point !"
(in L'Empire Contre-Attaque, dialogue entre Maître Yoda et Luke Skywalker sur la Planète Dagobah)

Le judaïsme, contre l'Aventure ? Allez, un petit concours entre rabbins de la Michna pour y voir plus clair.

Ils se battent pour savoir quel verset peut contenir toute la Thora.

"Ben Zomma a dit: "j'ai trouvé un verset qui contient toute la thora: "Ecoute Israël, l'éternel est notre Dieu, l'éternel est un"

Ben Nanas a dit: j'ai trouvé un verset qui contient toute la thora:"Tu aimeras ton prochain comme toi même"

[NDLR: jusque là, que du classique et du politiquement correct à refiler tranquillement dans vos discussions de salon...mais attendez c'est pas fini ;-)]

Ben Pazi a dit: j'ai trouvé un verset qui contient toute la thora:"tu sacrifieras un agneau le matin et l'autre au crépuscule"Et Rabbi leur maître se dressa et décida: "La loi est selon Ben Pazi".


???


Complètement intégriste ce passage ! Le rite routinier serait mieux valorisé par la Thora que les grands élans du coeur ? Comment peut-on même comparer un verset devenu universel depuis sa récupération par les chrétiens et un verset qui n'est même plus d'actualité pratique en notre époque, faute de Temple ?

Le Maharal de Prague (dans Netivot Olam) explique le choix de Ben Pazi: son verset se réfère au Korban Tamid, le sacrifice qui devait se faire de manière continuelle, sans interruption, de jour comme de nuit: la constance, toujours le maître mot !

Et Emmanuel Lévinas, dans Difficile Liberté commente ce passage fameux, je lui laisse le mot de la fin:

" La loi rituelle du judaïsme constitue la sévère discipline qui tend vers cette justice. La loi qui mène à Dieu mène donc ipso facto vers l'homme; et la voie rituelle, à l'éducation de soi. Sa grandeur est dans sa régularité quotidienne. (...) La loi est effort. La quotidienne fidélité au geste rituel demande un courage plus calme, plus noble et plus grand que celui du guerrier".

Avraham, c'est ça: c'est cette fidélite à la constance, c'est une capacité à prendre du recul afin de ne jamais faire les choses de manière "folle".
En ces temps de Société du Spectacle où le "coup", "l'événement", "l'éclat" sont ô combien mieux valorisés que le discret travail de fond pourtant assumé par de glorieux soldats du labeur, il s'agit d'un message plutôt rafraîchissant...

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