mardi 13 mars 2007

Vayakhel - Le Erouv, pour quoi faire ?

La Paracha de cette semaine (Vayakhel) va nous permettre de traiter un sujet ô combien fondamental: le Shabbat (applaudissements discrets).


Vayakhel Moché, ca veut dire "Moché a rassemblé". Il a rassemblé le peuple pour lui dire un certain nombre de choses intéressantes, soyez-en convaincus.

Et la première chose qu'il leur dit c'est: "pendant 6 jours vous ferez votre travail et le 7ème jour sera pour vous sanctifié".

OK, donc Shabbat, c'est important ! (Applaudissements plus nourris).


On connaît les raisons: les 39 travaux interdits pendant Shabbat représentent la maîtrise de l'homme sur la matière et le monde, maîtrise qu'il doit utiliser pendant 6 jours. Mais le 7ème jour, il doit reconnaître qu'un entité supérieure, D.ieu en l'occurrence, a une maîtrise supérieure sur ce monde et qu'il doit donc, en commémoration de la création du monde, cesser tout travail de création.Super. C'est pour ça qu'on n'a pas le droit d'écrire, de cuire, d'allumer du feu, etc...


Mais honnêtement, il y a une chose interdite le Shabbat qui ne cadre pas du tout avec cette explication: l'interdiction de porter. Vous savez tous qu'il est interdit de porter quoique ce soit le Chabbat dans le domaine public et de faire passer un objet du domaine privé au domaine public et inversement.

Mais quel rapport avec la création ? Quel rapport avec le repos ?

Pour essayer de vous illustrer la bizarrerie de cette interdiction, voici une petite anecdote qui m'est arrivé avec un compagnon d'étude: nous avons étudié pendant plusieurs journées un traité de Guemara parlant de la sonnerie du Shofar un jour de Shabbat (Roch Hachana 30a et 30b).


Vous savez que c'est interdit, que dans les synas, ça permet souvent de finir plus tôt et que ça fatigue moins le rabbin. Mais on connaît moins la raison de cette interdiction...


Pas le droit de sonner du Shofar à Shabbat car c'est un instrument de musique? Non, tout faux. C'est quand même marqué dans la Thora: Vous sonnerez du Shofar le premier jour de Tichri (et on s'en fout que ce soit un Shabbat).

La raison donnée par votre rabbin à la synagogue: parce qu'on a peur qu'on en vienne à porter le Shofar pendant Shabbat pour aller le sonner.


Vous voulez la raison complète donnée par le Talmud ? Attention, c'est loufoque: Parce qu'on a peur qu'un homme ne sachant pas sonner du Shofar, trouve un Shofar dans la rue (ça arrive tous les jours n'est-ce pas...), le prenne, le porte et aille chez quelqu'un qui sait sonner pour pouvoir l'entendre !

En résumé: nos Sages ont interdit d'effectuer un commandement ordonné par la Thora elle-même, par peur d'un cas dont la probabilité qu'il survienne est la même que celle d'une réunion commençant à l'heure...au mieux 1 fois en 2000 ans !


Nous étions complètement hébétés par cette anomalie. Ma Havrouta (mon compagnon d'étude) posa alors la question à un Rav reconnu qui lui répondit: "c'était pour montrer à quel point nos Sages tiennent à l'interdiction de porter. Au point d'interdire un commandement de la Thora !"


Il nous faut donc mieux comprendre cette interdiction. Le Rav Shimshon Raphaël Hirsch explique la chose suivante: si tous les autres travaux représentent l'influence de l'homme sur la matière, la notion de porter représente l'influence de l'homme sur l'histoire.

C'est-à-dire sur les interactions entre les êtres humains. Faire passer quelque chose d'un domaine à un autre, d'une personne à une autre, c'est interagir avec mon prochain, c'est échanger des marchandises, c'est faire avancer l'histoire. De la même manière que pour la matière, il nous faut reconnaître qu'il existe une entité supérieure qui, malgré notre travail de tous les jours, garde les prérogatives sur l'histoire de l'humanité. Et cette entité, c'est D-ieu.


Dans le Kiddouch, on dit "En souvenir de la création...en souvenir de la Sortie d'Egypte".

Le souvenir de la création, c'est pour nous rappeler que nous ne sommes pas complètement maîtres de la matière et du monde matériel.Le souvenir de la Sortie d'Egypte, c'est pour nous souvenir que nous ne sommes pas non plus complètement maîtres de l'histoire humaine.


Et c'est l'interdiction de porter qui nous le rappelle.Mais, me direz-vous (j'entends déjà les questions dans la salle au fond à droite), on a pourtant le droit de porter dans le domaine privé !

D'échanger dans le domaine privé !

Et là je laisse la parole au Grand Rabbin Gilles Bernheim, qui je l'espère, nous fera comprendre un peu mieux l'importance du Erouv sur les lieux de camps: "Le jour du Shabbat, il est licite de transporter un objet à l'intérieur du domaine privé, car ce dernier a pour fonction de rassembler et d'accueillir: c'est bien l'idée de générosité que nous pouvons entrevoir ici. Porter reste une activité licite dans la mesure où la finalité est le partage. (...)Le domaine public quant à lui, est celui où notre identité est en mouvement, remodelée en permanence, notamment dans le circuit des échanges. Dans cet espace-là, il n'est plus licite de porter quelque chose le Shabbat". (in. Le Souci des Autres, au fondement de la Loi juive. ed. Calmann-Lévy 2002).


En bref, on ne peut porter que si l'on arrive à constituer un domaine privé, garant du partage dans une communauté de personnes. Quoi de plus grand par le Erouv que de garantir, par le domaine privé, le sens du partage et la générosité dans un quartier le Shabbat ?

2 commentaires:

Otir a dit…

Toujours aussi passionnant !

Je ne te laisse pas souvent de commentaire, par manque cruel de temps de rédiger quelque chose qui me semble à la hauteur, mais je ne veux pas que tu ne reçoive pas un minimum de reconnaissance pour ces drashot passionnantes. Merci !

Didier a dit…

Bonjour,

L'on peut partir dans des montagnes d'explications, mais la chose reste la torah passe en deuxieme position et donc celui qui l'as inspirée avec.

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