lundi 1 janvier 2007

Le dernier des Camondo de Pierre Assouline

En ce début de 21ème siècle au sein de la communauté juive française, il est de bon ton de s'extasier devant la prolifération de commerces et de lieux communautaires au sein du XVIIème arrondissement de Paris.
Alors qu'ont subsisté pendant longtemps quelques pionniers tels la Brasserie du Belvédère ou la boucherie Berbèche, depuis l'an 2000 environ, c'est l'explosion.

Allez, un petit recensement, même si ne vous inquiétez pas, je mettrai un peu de rouge dans le message pour les tunisiens un peu superstitieux:
- la rue Jouffroy d'Abbans, fief historique de Berbèche est désormais investi par plusieurs restaurants (Sushi West, Naty's Bagel, Daily's Café, et pas très loin Papy Youda), traiteurs (Dado's Café et Charles Traiteur)
- Les synagogues historiques sont désormais bondés (rue Barye, le Centre Rambam rue Galvani ou encore le Beth Hamidrach Lamed rue Bayen)
- Sans parler de la toute récente Maison Moadon ou des autres restaurants présents dans d'autres rues du XVIIème (le vaisseau amiral de Sushi West avenue de Villiers, le Tib's rue Bayen, le meilleur chinois cacher à mon goût Missada rue Laugier, etc, etc...)

Évidemment j'en passe. Mais lecteur, vous m'objecterez avec raison que vous êtes venus sur ce billet pour un ouvrage de Pierre Assouline et que pour le moment, vous ne voyez pas bien ce que ce pseudo Guide Michelin du Cacher a à voir avec Le Dernier des Camondo (ed. Gallimard).


J'y viens: les Juifs du XXIème siècle sont des petits joueurs.

Ce que Pierre Assouline aborde dans son livre, plus que la destinée d'une famille juive au 19ème (les Camondo donc), c'est l'histoire souvent méconnue des grandes familles juives parisiennes.
Les Camondo bien sûr, mais aussi les Pereire, les Rotschild, les Cahen d'Anvers ou les Fould.

Plus précisément, c'est le parcours de familles juives Séfarades, venus d'Istanbul ou du Sud-Ouest de la France après le Portugal et l'inquisition des Juifs d'Espagne, dans cette France terre d'asile et pays des droits de l'homme.

Les Camondo, banquiers dès l'Empire ottoman, s'installent en France et prospèrent dans le même métier, stimulés par la révolution industrielle.

Pourquoi ce bouquin est fascinant ? Parce que même si l'histoire est méconnue, on a l'impression de la connaître par coeur si on a bien lu l'épopée de Joseph, de ses frères et de leur installation en Egypte, dans un autre livre bien connu.
Ou comment des Juifs conscients de leur identité arrivent dans un pays qui est la gloire des nations. Où l'on suit leurs patients efforts, parfois démesurés, pour assimiler les codes et les habitudes de la grande bourgeoisie.
Bien entendu, leurs efforts sont couronnés de succès et rapidement, on en vient à inviter les Camondo aux grands évènements qui animent cette micro-société, leur réussite matérielle apparaît au grand jour, notamment grâce aux superbes hôtels particuliers érigés à l'intérieur du Parc Monceau.
Pour vous en faire une idée, vous devez bien entendu passer devant le 63 rue de Monceau où se tient le musée Nissim de Camondo. L'ancien hôtel particulier de la famille Camondo est une véritable splendeur: comment imaginer qu'il y a un siècle, vivaient des familles juives séfarades dans la Plaine Monceau et qu'elles menaient parfois la danse dans ce curieux manège que sont les us et coutumes de la grande bourgeoisie française ?

Bref, c'est un monde englouti, comme le monde de Joseph une fois que le livre de l'Exode commence. Un petit rappel ?

1 Voici les noms des fils d'Israël, venus en Égypte avec Jacob et la famille de chacun d'eux:
2 Ruben, Siméon, Lévi, Juda,
3 Issacar, Zabulon, Benjamin,
4 Dan, Nephthali, Gad et Aser
5 Les personnes issues de Jacob étaient au nombre de soixante-dix en tout. Joseph était alors en Égypte
6 Joseph mourut, ainsi que tous ses frères et toute cette génération-là
7 Les enfants d'Israël furent féconds et multiplièrent, ils s'accrurent et devinrent de plus en plus puissants. Et le pays en fut rempli
8 Il s'éleva sur l'Égypte un nouveau roi, qui n'avait point connu Joseph
9 Il dit à son peuple: Voilà les enfants d'Israël qui forment un peuple plus nombreux et plus puissant que nous
10 Allons! montrons-nous habiles à son égard; empêchons qu'il ne s'accroisse, et que, s'il survient une guerre, il ne se joigne à nos ennemis, pour nous combattre et sortir ensuite du pays.
13 Alors les Égyptiens réduisirent les enfants d'Israël à une dure servitude


Oserais-je résumer la dynastie des Camondo en ces termes ?

1 Voici les noms des Camondo venus en France avec Moïse de Camondo:
2 Abraham-Behor et Nissim
3 Leurs enfants nés en France Isaac et Moïse
4 Moïse de Camondo mourut, ainsi que tous ses frères et toute cette génération-là
5 Les enfants Camondo (Nissim et Béatrice) s'accrurent et devinrent de plus en plus puissants. Et le 17ème arrondissement en fut rempli
6 Il s'éleva sur l'Allemagne et la France de nouveaux régimes qui ne voulaient pas connaître l'apport des Camondo
7 Ils dirent à leur peuple: voyez ces Juifs qui complotent contre nous afin de conquérir la terre et nous anéantir
8 Allons, réagissons
9 Auschwitz

Vous l'aurez compris, ma sympathie habituelle va jusqu'à dévoiler la fin du livre: les Camondo n'existent plus. Leur aventure s'est terminée dans les terres froides de Pologne, comme des millions d'autres.

Nous n'échapperons donc pas à la question: l'histoire juive suit-elle des schémas d'existence pré-établis ? Ces lignes de force qui mettent en garde les Juifs contre l'impossibilité de s'intégrer correctement sous peine de périr ?

C'est le sous-jacent de l'ouvrage selon ma lecture (je doute que Pierre Assouline y adhère). Et si la réponse semble évidente pour les Camondo, l'Histoire l'ayant malheureusement prouvé, il reste à savoir si la conclusion est aussi valable pour le revival juif parisien actuel.

Dans tous les cas, Pierre Assouline a le grand mérite de ressusciter une époque dont le souvenir n'existe plus, y compris dans les mémoires juives parisiennes.
Ne plus hésitez: courrez lire ce livre et ne soyez pas rebutés pas les premières pages descriptives du musée, un peu rébarbatives pour qui ne connaît pas encore l'histoire. Mon conseil: sautez ces pages et revenez-y lorsque vous aurez terminé l'ouvrage...lorsque des pensées vous accompagneront longtemps après avoir refermé la dernière page, ce qui est toujours la marque des livres précieux.

Le blog de Pierre Assouline: http://passouline.blog.lemonde.fr

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