vendredi 4 mai 2012

Le judaïsme au travail

Pratiquer le judaïsme n'a pas toujours été facile. Evidemment, au XXIème siècle, il n'est plus question de pogroms et de persécutions depuis quelques dizaines d'années, mais il reste encore quelques petites difficultés, notamment dans la vie professionnelle.

Un Juif pratiquant ne travaille pas le samedi. Doit s'arrêter le vendredi lors du coucher du soleil (ce qui équivaut à 4h de l'après-midi en hiver). Doit s'arranger avec des périodes de fête qui obligent parfois à poser mardi et mercredi pendant 3 semaines sur 4 en octobre. Et expliquer que son régime alimentaire l'oblige à des contorsions telles, qu'alors que toute la tablée déguste fois gras et champagne, il est obligé de se taper une salade de fruits avec un coca.

Mais tout ça se vivait jadis de façon souvent discrète, en essayant de s'arranger du mieux possible avec ses patrons et en tentant de déranger le moins possible l'environnement professionnel. Jusqu'à....ce que l'islam prenne la place qu'il a aujourd'hui dans la société française et que le fait religieux fasse son irruption dans les problèmes de société à résoudre, ce qui nous a valu un piteux développement sur les viandes Hallal et Casher lors de cette élection présidentielle.

Et les entreprises, souvent en avance sur la pratique politique, commencent désormais à se saisir du sujet.
La société dans laquelle je travaille, un leader mondial du Consulting, a mis en place un groupe de travail sur le fait religieux en entreprise, auquel je participe.
Le sujet m'intéresse évidemment, mais je dois dire que c'est absolument passionnant. Aidés par Dounia Bouzar, anthropologue spécialisée sur le fait religieux en général et sur l'Islam en particulier, qui a créé un cabinet de conseil avec sa fille, nous abordons les différentes facettes du fait religieux en entreprise afin de créer un référentiel permettant d'aider les managers dans leur appréhension de différentes situations.

On en apprend énormément:
- D'abord, le fait que la France est un cas particulier en Europe. Alors que dans la plupart des pays européens, ça ne dérange personne de porter un foulard ou même de prier au travail, c'est quelque chose qui provoque en France un raidissement, voire un effroi. La manifestation de la religion dans l'espace public est encore très peu acceptée.

- Mais ce qui est extraordinaire, c'est que la Loi, tant française qu'européenne est très claire: la liberté de conscience est absolue et la manifestation de ses convictions religieuses est très compliquée à réprimer. En bref, pour réduire la liberté de culte, il faut qu'un Etat publie une Loi spécifique et que celle-ci, pour être légale, doit prouver que le comportement réprimé va à l'encontre de l'ordre public et porte atteinte au droit d'autrui. En d'autres termes: une entreprise qui souhaiterait virer une personne qui porte un foulard au travail se fera condamner 9,9 fois sur 10 par la Cour Européenne des Droits de l'Homme, même si les tribunaux français peuvent être beaucoup plus ambivalents, surtout depuis le 11 septembre.

- Pour ce qui est des Juifs, les études menées par Dounia Bouzar en entreprise montrent des choses intéressantes: il n'y a quasiment pas de Juifs pratiquants non-cadres dans les entreprises françaises. C'est un constat étonnant, mais qui s'explique. Un Juif pratiquant doit avoir une maîtrise de son temps très importante: entre le Chabbat, les Fêtes, les jeûnes, etc...le fait d'être fortement contraint par un emploi du temps ne permet pas d'assumer ses obligations religieuses. Dounia Bouzar est allé voir le Consistoire qui lui a confirmé que les Juifs pratiquants non cadre avaient deux choix: soit créer leur propre entreprise, soit intégrer des entreprises "communautaires" via le bureau du Chabbat par exemple. De là viendrait donc le prétendu caractère entrepreneurial  des Juifs ? C'est une piste sérieuse....

- Autre élément moins reluisant: lorsqu'on demande à des salariés d'une entreprise du CAC40 ce que leur inspire la diversité, elles ont entendu ça: "La Diversité ? On adore la diversité ! La preuve, quand il s'est agi de trouver un financier, on a cherché le meilleur financier. Donc on a pris un Juif ! Et on peut vous dire qu'il est vraiment super bon !" Tout ça évidemment dit très sérieusement. Je passe sur certains de mes chers lecteurs juifs qui sont absolument convaincus qu'en effet, si on veut un bon financier on est obligé de prendre un Juif.....

Les cas pratiques devraient désormais être traités les uns après les autres, mais ce qui est certain, c'est qu'on s'oriente, même en France, vers une plus grande publicité de la manifestation religieuse dans l'espace public et ce, y compris dans le milieu professionnel. Tiré par le volume de cas important généré par l'Islam, la pratique juive devrait bien entendu en profiter, même si le caractère très particulier du contexte français peut susciter d'ici là quelques tensions importantes.... A suivre !



10 commentaires:

Mise en trentaine a dit…

Bonjour Frison,

Je pense que c'est exactement l'inverse qui risque de se produire: une polarisation des pratiques. D'une des entreprises dites "ouvertes", et de l'autre des firmes avec un règlement intérieur implacable. Aujourd'hui avec le retrait du CV anonyme par exemple, c'est la preuve que les entreprises, mêmes les plus ouvertes à la diversité, ne peuvent rien contre une mentalité française bien ancrée. Une mentalité judéo-chretienne quoqiu'on en dise.

En outre, hormis l'anecdote sur le responsable financier, la discrimination positive doit encore faire ses preuves, ces 5 dernières années , on n'a pu constater que son échec. Et a la limite tant mieux, qui souhaiterait propager une quelconque discrimination ?

Enfin dernier point et sans aucun doute le plus important : l'acceptation, la tolérance ne signifient pas l'égalité. Un musulman qui va sortir 3 fois dans la journée pour ses prières ou un juif qui ne mange que dans son tupperware pendant les repars d'affaire, ne seront jamais aussi bien promu qu'un employé "modèle", c'est à dire, avec le même système de valeur que ses managers. A compétences égales voire supérieures par exemple.
C'est un phénomène évident dans le monde industriel.
Peut être un peu moins notoire dans le monde plus feutré des cabinets et des banques. Quoique.


Bonne continuation !

nathaniel a dit…

Bonjour Frison,

Tres bon article.
J'en profite pour raconter une anecdote sympa:
il y a qq années j'etais en stage en salle des marches avec des quants tous d'origine maghrebine (1 tunisien et 2 marocains). Et bien ils m'encourageaint a partir plus tot le vendredi (tu vas etre en retard pour chabbat!). Bon c'etait qu'un stage et je sais pas si ca aurait etait pareil en CDI, mais ca temoigne quand meme qu'un dialogue est largement possible avec nos cousins tres eloignes.

Unknown a dit…

"il n'y a quasiment pas de Juifs pratiquants non-cadres dans les entreprises françaises. C'est un constat étonnant, mais qui s'explique..."
contre-exemple, Chlomo!

Hervé a dit…

J'avoue que je ne partage pas vos conclusions. Ce qui se passe en France est le fruit de son histoire et ce qui se passe aux EU ou en Angleterre est la résultante d'une histoire différente et n'est pas du tout un modèle à suivre ou à transposer en France, le juif qui ne trouve pas pratique de manger dans un tupperware , personne ne l'oblige à traviller ds une entreprise et personne ne l'oblige à rester en France... les juifs ont toujours tres bien vécu dans un modèle laic qui les protège, l'importation de modeles ethnico religieux est non seulement un erreur mais tres dangeureux à moyen et long terme , perso je ne cherche pas à être connu en tant que juif au travail mais en tant que personne compétente ... je ne porte pas mon judaisme en bandoulière comme ma sexualité cela releve du domaine privé.... j'ai souvent lu ce type de propos de la part de juifs qui sont francais depuis une génération à peine et qui connaissent mal les valeurs de ce pays, bref qui n'ont qu'une vision utilitariste de leur nationalité .... il leur manque un affectio societatis et aussi ils oublient que c'est à eux de s'intégrer et non la France à se plier à leurs exigences sinon tres bon site Hervé

Cyril a dit…

Bonjour,

Je découvre votre blog au hasard d'une recherche pour essayer de comprendre le monde Massorti.

Je suis ébahi par l'intelligence du propos, la profondeur de la réflexion et la clarté du propos.

Je vous ajoute en favori.

Merci de blogger davantage, maintenant que je vous suis :)

Annonces Juives a dit…

Cet article est très intéressant car il met en avant un phénomène qui a eu lieu depuis la création du peuple juif :
Les juifs soumis a des lois spécifiques doivent se mettre en retrait par rapport au fonctionnement standard de la société dans laquelle ils vivent.

Du coups ils doivent également grandir en créativité pour parer à ce décalage, ce qui les place souvent en position avancée dans leur domaine.

Et ceci suscite inexorablement la jalousie des autres qui stigmatisent alors leur "communautarisme"

Anna a dit…

Bonjour,

Article très intéressant.

Je suis tombée sur votre blog suite à un questionnement sur la fête de rosh hashanah.
Je ne pensais pas tomber sur un blog parlant de la religion au travail, donc je dévie du sujet initial pour parler de ce qui m'a amené ici :-)

J'étais en effet relativement choquée par la manifestation de cette fête dans l'environnement public... m'étant promenée au parc de Vincennes puis ayant entr'aperçu les quais de Seine, j'ai été frappée par l'affluence et la visibilité de cette manifestation religieuse dans l'espace public (très très grands attroupements !!).
Cela m'a immédiatement fait penser à la polémique des prières de rues (religion musulmane en particulier), où l'opinion publique de façon générale s'accorde à trouver cela choquant.

Je me suis donc demandée si j'étais la seule à trouver ce rassemblement d'aujourd'hui aussi choquant qu'une prière de rue.

Ayant demandé à un pratiquant la raison d'être de cet attroupement, j'ai su qu'il s'agissait de fêter le nouvel an juif, mais je n'ai pas eu plus d'éclaircissement (pourquoi à certains endroits plus qu'à d'autres, et pourquoi dans l'espace public et non chez soi ou à la synagogue).
J'ai cru comprendre, après recherche sur internet, qu'il s'agirait de se laver symboliquement de ses péchés en les jetant dans l'eau, d'où l'utilisation de l'espace public près de grands plans d'eau (étangs, lacs, fleuves...).

Athée et éduquée dans le moule de la République laïque, où les religions sont tolérées, mais plutôt strictement encadrées dans l'espace public, je pense avoir été choquée justement parce que la laïcité en France est un élément de l'histoire très important... et dont le concept s'est considérablement développé depuis la loi de 1905.

Je rejoins donc l'analyse d'Hervé: cette attitude est liée à la culture et à l'histoire française.
Petite nuance: il y a toujours quelques restes liés à notre culture judéo-chrétienne, d'où notamment un calendrier respectant encore aujourd'hui les fêtes chrétiennes (le débat sur la reconnaissances des fêtes de chacune des religions pour les jours chômés, les examens, concours etc est de ce point de vue très intéressant mais fort épineux!).

Quoi qu'il en soit, il n'existe malheureusement pas de modèle qui conviendrait à tous.
La laïcité vue trop strictement empêcherait à beaucoup de pratiquants de vivre sereinement, en paix à la fois avec leur religion et avec leur travail.
Au contraire, une trop grande importance accordée aux religions engendrerait une multiplication de situations individuelles qui finiraient par rendre l'exercice de l'Etat, et de la société en général, totalement impossible à moins d'une organisation béton.
De ce point de vue, l'anecdote rapportée par Nathaniel serait au fond la meilleure des solutions: un compromis à l'amiable par respect pour les convictions et des obligations de chacun.

Malheureusement, il s'agit d'une belle utopie; comme d'imaginer un monde sans guerres...
A défaut de le vivre, on peut toujours en rêver! :-)

Anna a dit…

Ah, dernière chose: à Annonces juives, je ne comprends vraiment pas le sens de votre commentaire car à mon sens, ce que vous dites n'est absolument pas intrinsèque au peuple juif! Chaque personne, chaque communauté (religieuse ou non), chaque peuple, chaque culture a ses propres lois.
Au nom de quoi "Les juifs soumis a des lois spécifiques" devraient-ils nécessairement "se mettre en retrait par rapport au fonctionnement standard de la société dans laquelle ils vivent"?
En France, le fonctionnement standard de la société consiste sur le plan religieux en la laïcité, mot d'ordre très récent puisque datant d'à peine plus d'un siècle, alors oui, une personne très pratiquante qui ne saurait mettre ses règles religieuses de côté doit faire avec. Mais il en est de même des musulmans et des bouddhistes, pour ne pas compter les religions non-officielles, ainsi que les sectes (je mets les chrétiens un peu à part puisque du fait de l'histoire française, il y a un héritage concernant certains jours feriés etc...).
Quelle loi préférer quand la loi étatique et la loi religieuse se contredisent? Chaque pratiquant a dû se poser la question au moins une fois dans sa vie, mais ça, chacun décide de faire son choix dans sa plus intime conviction. Il faudra seulement assumer les conséquences de ses choix, et ça, c'est un problème de société !!! (assumer son choix jusqu'au bout).

Enfin, je souhaite rebondir sur la stigmatisation du "communautarisme" des juifs que vous avancez: ceci ne relève pas tant des pseudo-"positions avancées" qu'ils auraient "forgées"... mais plutôt de certaines façons de s'exprimer (voire de penser???!!) comme vous venez de le faire en parlant des juifs, puis de tous les "autres" (ce que vous sous-entendez par " fonctionnement standard de la société", qui finit en réalité par s'entendre par "les non-juifs", donc "les goï" (terme qui - à mon sens - est en son essence un terme d'exclusion et de repli de la communauté sur elle-même puisqu'il y a un terme pour distinguer les Juifs des Autres).
Mon raisonnement est le suivant: en opérant en amont cette dichotomie, cette distinction ("il y a eux, et nous"), ce qui s'oppose à la fraternité universelle et à l'unité/égalité des êtres humains, c'est en réalité vous qui créez l'incompréhension et le rejet des autres. Certains juifs crient trop facilement à l'antisémitisme alors même que c'est leur mode de pensée qui finit par entraîner une fracture entre eux et "les autres" ! Idem pour d'autres communautés: selon moi, il faut toujours faire attention au repli de la communauté sur elle-même (quelle soit culturelle, religieuse, ethnique etc) car arrive un moment où l'envie de vivre en communauté finit par supplanter l'envie de vivre en société... et là, ça devient rapidement "le début de la fin" (guerres civiles etc).

Mon mot de la fin sera donc: Pour (bien) vivre ensemble, encore faut-il se concevoir comme un ensemble, si hétérogène soit-il !

marc grinca a dit…

le judaisme au travail en israel.cest tres difficile car il n ya pas de protection du salarie.de plus dans certains secteurs supermarche 80 pour cent des salaries sont arabes.a jerusalem entrez dans un super et vous entendrez parler arabe.
rien a ajouter ceci je l ai vecu recemment a jerusalem capitale de l etat d israel

Robert Marchenoir a dit…

Vous dites :

"La France est un cas particulier en Europe. Alors que dans la plupart des pays européens, ça ne dérange personne de porter un foulard ou même de prier au travail, c'est quelque chose qui provoque en France un raidissement, voire un effroi."

C'est tout à fait faux. C'est un festival de dénégations et d'amalgames.

Premièrement, vous prétendez que dans la plupart des pays européens, ça ne dérange personne de porter un foulard au travail -- je présume que vous voulez dire : que l'on porte un foulard au travail.

C'est évidemment faux. Les non-musulmans sont très nombreux à être "dérangés", comme vous dites, et c'est un terme faible, que des musulmanes portent, non pas un foulard, mais un voile islamique au travail.

Comme ils sont très nombreux à être offensés que des musulmanes portent un voile islamique où que ce soit sous leurs yeux.

Cela pose des problèmes dans tous les pays occidentaux où il y a une présence musulmane. Sans exception. C'est une agression et une insulte délibérée. C'est une manifestation du suprémacisme musulman. Cela veut dire : ceci est un territoire musulman, nous avons l'intention de vous conquérir et de vous asservir, et accessoirement : les femmes qui ne portent pas le voile sont des cibles de viol légitimes pour les musulmans. Voilà ce que signifie le voile islamique, qui n'est pas un inoffensif "foulard" comme vous le prétendez.

Ensuite, vous avez le culot d'affirmer que des prières au travail ne dérangent personne. Veuillez préciser : des prières chrétiennes ? bouddhistes ? shintoïstes ? Non, bien sûr : des prières musulmanes.

Donc vous prétendez que voir des collègues de travail, des subordonnés ou des supérieurs cesser de travailler trois fois par jour pour lever le cul en l'air en public ne gêne personne en Occident ? Et vous auriez une source, pour ça ? Des sondages, une étude menée avec des méthodes scientifiques vérifiées, des documents qui passeraient le test des règles de la recherche historique ?

Je veux dire : autre chose que la propagande de la crypto-islamiste et djihadiste politique Dounia Bouzar ?

Enfin, quel rapport avec le judaïsme ? Les Juifs s'arrêtent de travailler trois fois par jour, et cassent les pieds du monde entier pour avoir le droit de prier sur leur lieu de travail ? Non ? Alors pourquoi faites-vous l'amalgame avec l'islam ?

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