mercredi 30 mai 2007

Beealotekha - la Tragédie du Leadership

Beaalotekha, c'est une des plus troublantes Parachyiot de la Thora.

Incroyablement riche en évènements et en rebondissements, elle mérite malgré tout 2/20 en rédaction.
En français, vous avez appris la fameuse structure rédactionnelle: introduction, développement, conclusion. La Thora ne respecte pas vraiment toujours ce dogme rabâché aux élèves du lycée, mais elle a tout de même un souci de clarté: les histoires sont menées d'un bout à l'autre, les parachyiot ont un sens interne très lisible, bref, on comprend ce qui se passe.

Dans Beaalotekha, c'est très étonnant, on a plus l'impression de se retrouver au milieu d'un bazar sans queue ni tête. Je vous fais un rapide résumé de ce qu'il y a dans la Paracha, mais sachez quand même que la lecture intégrale de la Paracha sera nettement plus éclairante.
Alors, au menu:
- Aaron reçoit l'ordre de s'occuper de la Ménora, touche finale à l'inauguration du Michkan,
- La sanctification des Levy et leur rôle dans le Michkan
- Pessah Cheni, le 2ème Pessah un mois plus tard pour ceux qui auraient raté le premier...
- La façon dont les Hébreux voyagent à l'aide des nuées pour les diriger
- Le commandement de fabriquer des Trompettes pour pouvoir rassembler le camp
- Puis, un passage complètement lyrique de Moïse qui cherche à faire venir son beau-père Yitro avec eux lors de l'entrée en Israël
- Et puis, un passage très bizarre, entrecoupé graphiquement par un Noune à l'envers au début et un Noune à l'endroit à la fin dans lequel on parle de l'Arche (vous savez celle d'Indiana Jones dans le 1)
- Ensuite, les problèmes commencent: les hébreux veulent de la viande et en ont marre de la Manne
- D-ieu s'énerve, Moïse se plaint
- D-ieu lui file des assistants pour l'aider
- Eldad et Medad, 2 quidams, se mettent à prophétiser dans le camp que Moïse ne rentrera pas en Israël et que Josué prendra sa place
- Et finalement vient l'histoire de Myriam qui, dit-on fait du Lachon Hara sur son frère

Comme vous le voyez, c'est tout et son contraire, des passages apparemment sans aucun rapport: une Paracha pour le moins mystérieuse.
Le Rav J.D Soloveïtchik, dit "Jibi" pour les intimes, a prononcé une conférence mythique sur ce sujet en 1974. Parce qu'il faut dire que Jibi n'est pas n'importe qui: c'est le petit-fils du grand Rav Haïm de Brisk qui a été le grand promoteur de l'étude quasi-mathématique du Talmud et de la Halacha.
Il prolongea l'oeuvre de son grand-père dans ses oeuvres, notamment la plus connue "L'homme de la Halacha". Mais il a été aussi un leader, chef de la néo-orthodoxie américaine, qui éclaira d'un jour nouveau la pratique du judaisme dans le monde moderne.

Pour revenir à cette conférence mythique, son objectif était le suivant: restaurer l'unité profonde de cette Paracha.
Essayons de comprendre son approche: Pour le Rav Soloveïtchik, cette Paracha est en fait une seule histoire que l'on pourrait appeler ainsi: la Tragédie du Leadership.
On l'a déjà dit, il y avait 2 objectifs à la sortie d'Egypte: le don de la Thora et la construction du Michkan.
Après ces 2 évènements, il ne restait plus qu'une seule chose à accomplir: l'entrée en Israël.

Pour le moment, ca s'est plutôt bien passé. Certes, la faute du veau d'or a retardé la construction du Mishkan de 80 jours, mais au final, le Michkan a été construit. Et le début de Beaalotekha, c'est la fin de l'édification du Michkan: la Ménora et la sanctification des Levy.
Nous étions le 13 Nissan, il ne restait plus qu'à se mettre en route pour la "marche finale". Mais Pessah, approchant, il fallait attendre le 2ème Pessah célébré par les Hébreux dans le désert avant de commencer la marche.
Cette fameuse marche, tout le monde l'attend, il y a un sentiment d'excitation dans cette Paracha, comme si tout le monde attendait "l'ultime évènement". C'est pour cela qu'on nous parle des modalités de cette marche: qui mène la marche (les nuées), comment rassemble-t-on le peuple (avec des trompettes), etc...

Et puis vient cette mini-discussion entre Moïse et son beau-père:

"Moïse dit à Hobab, fils de Réuel, le Madianite, beau-père de Moïse: Nous partons pour le lieu dont l'Éternel a dit: Je vous le donnerai. Viens avec nous, et nous te ferons du bien, car l'Éternel a promis de faire du bien à Israël. Hobab lui répondit: Je n'irai point; mais j'irai dans mon pays et dans ma patrie. Et Moïse dit: Ne nous quitte pas, je te prie; puisque tu connais les lieux où nous campons dans le désert, tu nous serviras de guide. Et si tu viens avec nous, nous te ferons jouir du bien que l'Éternel nous fera."

Cette discussion, explique le Rav Soloveïtchik, est une métaphore entre le Juif et les Nations.
Car Yitro vient de Midian, c'est un étranger.
Et Moïse lui explique: "Ca y est, c'est la fin de l'histoire ! Nous arrivons au bout, nous allons arriver en Israël ! Servir D.ieu jusqu'à la fin des temps".
Moïse en est certain. On n'est plus dans le "Je crois que Mashiah arrivera un jour": ca y est, il est là ! Pas de problèmes, pas de doutes, tout est simple ! Moïse, par le biais de Ytro, invite l'ensemble des peuples de la terre à rejoindre la Thora pour la fin des temps...
Et puis...le passage étrange avec les Noun inversés, qui est considéré par le Talmud comme un Livre à part entière.
Ce passage: "Quand l'arche partait, Moïse disait: Lève-toi, Éternel! et que tes ennemis soient dispersés! que ceux qui te haïssent fuient devant ta face! Et quand on la posait, il disait: Reviens, Éternel, aux myriades des milliers d'Israël!" n'est pas à sa place.

Il n'est pas question de guerre à ce moment: Amalek est derrière eux et les futurs guerres n'auront lieu que 40 ans plus tard. Ce passage, ainsi que la présence des Noun inversés, veut nous dire quelque chose de plus profond.
Le Noun inversé c'est que quelque chose s'est déréglé. Cette belle certitude selon laquelle nous étions prêts pour le dernier voyage a été ébranlée. Comme si D.ieu disait: "je mets entre parenthèses ma protection divine".

A partir de ce moment là, l'histoire juive a pris un tournant fondamental, que nous continuons encore de subir aujourd'hui. La raison de ce dérèglement ?
Apparemment, pas grand chose: "Le ramassis de gens qui se trouvaient au milieu d'Israël fut saisi de convoitise; et même les enfants d'Israël recommencèrent à pleurer et dirent: Qui nous donnera de la viande à manger? Nous nous souvenons des poissons que nous mangions en Égypte, et qui ne nous coûtaient rien, des concombres, des melons, des poireaux, des oignons et des aulx. Maintenant, notre âme est desséchée: plus rien! Nos yeux ne voient que de la manne."

Ils veulent de la viande. Est-ce plus grave que le Veau d'or par exemple ? Certainement dit le Rav Soloveïtchik.
Le Veau d'Or était la réaction presque naturelle d'un peuple effrayé car il croit que Moïse, son leader, est mort. Il ne peut pas assumer de servir D.ieu sans représentation, alors son instinct le pousse à créer une idole. Mais l'intention reste bonne: il s'agit de servir D.ieu. Dans le cas de la viande, l'idolâtrie est nettement plus grave: le comportement est païen, il ne s'agit plus de servir D.ieu, il s'agit d'en vouloir toujours plus, d'être dirigé par un désir insatiable et infini, c'est la notion grecque d'Hédonisme, c'est penser que l'homme peut atteindre une valeur uniquement possédée par D.ieu: l'omnipotence et l'infini.
Grave transgression que de se prendre pour D.ieu.
Car c'est passer outre les valeurs de mesure et de limitation demandée par la Thora. La preuve ? La Manne. Il y en avait pour tout le monde. Ce qu'il fallait. Pas de "Rab" pour satisfaire l'instinct du "toujours plus". Cette attitude a remis en cause la fin des temps. C'est ce que Moïse sent. Et c'est ce que Eldad et Medad se mettent à prédire à l'intérieur du camp. Les problèmes commencent.
En 2007, on dirait: "C'est la merde".

Et c'est également là que Moïse découvre quelque chose d'essentiel. Il pensait que son rôle de Leader était d'être un Enseignant. Ce qui était vrai ! Passer du statut d'Esclave à celui d'homme libre nécessite une éducation particulière, un enseignant de haut-niveau !
Mais Moïse découvre dans cette histoire quelque chose d'autre. En plus d'être un enseignant, il se doit d'être aussi...une mère pour ses enfants. Il se doit d'être une mère car il doit réagir aux réactions les plus infantiles du peuple, il doit le protéger, anticiper son besoin, être heureux quand le peuple est heureux, avoir de la peine lorsqu'il en a....comme une mère avec son bébé.

Et ça Moïse ne sait pas s'il en est capable. Il doute: "Est-ce moi qui ai conçu ce peuple? est-ce moi qui l'ai enfanté, pour que tu me dises: Porte-le sur ton sein, comme le nourricier porte un enfant, jusqu'au pays que tu as juré à ses pères de lui donner?"
Son message, c'est: "je veux bien être un leader, un enseignant, mais pas une mère". Car en plus de cela, son rôle de "Mère" du peuple d'Israël lui interdit de pouvoir profiter de sa propre famille. Le bébé "Peuple Juif" est exclusif. Il ne permet pas de s'occuper de sa propre vie, de sa propre famille. C'est un sacerdoce. Et c'est finalement cela, le problème de Myriam.

L'ensemble des commentateurs s'accorde pour dire que son Lachon Hara concerne le délaissement par Moïse de sa femme et de sa famille. La phrase de Myriam (et d'Aaron): "Est-ce seulement par Moïse que l'Éternel parle? N'est-ce pas aussi par nous qu'il parle?" n'est pas de la jalousie. C'est plus profond que cela. Un prophète dans le judaisme n'est pas un moine. Il a le droit d'avoir une famille, des enfants et d'en profiter. Et c'est d'ailleurs le cas pour Myriam et Aaron ! Alors pourquoi Moïse ne pourrait-il pas en faire autant ? Pourquoi met-il sa femme de côté ? Voilà la question de Myriam. Et la réponse de D.ieu est complètement adéquate: Moïse est mon serviteur, ce n'est pas un prophète comme les autres. C'est pourquoi sa vie de tous les jours n'est pas comparable à celle des autres prophètes...

Voilà l'histoire de Beaalotekha: un espoir messianique déçu. La marche vers Israël était programmée, mais elle a été complètement inversée par hédonisme, par l'impossibilité de se satisfaire de sa situation. Et c'est cet attitude, infantile, qui provoque un crise de leadership chez Moïse, qui ne se reconnaît plus dans ce peuple qu'il avait tant défendu lors du Veau d'Or. Et malheureusement, cette crise en appelle d'autres dans la suite du Sefer Bamidbar...et même jusqu'à aujourd'hui. Une lueur d'espoir: la création de l'Etat d'Israël serait-elle le signe que la marche vers Israël s'est ré-enclenché ? Que les Noune se sont à nouveau inversés ?

Il faut l'espérer !

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