mercredi 9 mai 2007

Béhar - Judaïsme, Economie, Justice

Les bons sentiments, la Thora jette ça à la poubelle.


Ce qui l’intéresse, c’est le concret, la vie de l’homme, celle de tous les jours….Et ce qui arrive tous les jours, c’est que l’homme doit gagner sa croûte et rentrer dans un circuit économique et social.

Et bien ça, le judaïsme s’y intéresse et plutôt 2 fois qu’une !

Vous connaissez sûrement le livre de Jacques Attali : ' Les juifs, le monde et l’argent '.

Sa thèse principale était que les juifs avaient inventé le capitalisme. C’était également la thèse d’un économiste allemand, Werner Sombart, qui notait que ' les rabbins du Talmud raisonnent comme s’ils avaient lu Ricardo et Marx, ou comme s’ils avaient exercé pendant des années les fonctions d’agent de change au Stock Exchange '.

Outre que Ricardo, Marx et pas mal d’agents du Stock Exchange étaient juifs, la phrase est exacte.Le judaïsme est en effet un des seules ' religions ' à accorder une place prépondérante à l’économie et à son rôle de lien social.

De nombreuses lois font référence à des problématiques économiques :


- Le ' juste prix ' de vente d’un bien doit être composé du prix de revient plus un profit ne devant pas dépasser le 1/6ème du prix de revient (sauf si le vendeur justifie le service rendu)

- Des lois très précises définissent les conditions de fixation des prix en cas de pénurie d’un bien essentiel (afin de ne pas faire ' flamber les cours ')

- De nombreuses lois visent à lutter contre le ' dumping ' (pratique d’un concurrent qui casse ses prix afin d’assécher le marché), Etc…

- Par ailleurs, de nombreuses règles complètement rituelles sont assouplies lorsqu’il y a un risque de perte d’argent. La plupart des décisionnaires autorisent de demander Chabbat à un non-juif de réaliser une action qui n’est interdite que par les sages (et non par la Thora) si la non-réalisation de cette action entraîne une grande perte financière.


On a même vu un décisionnaire célèbre, pourfendre les vendeurs d’aliments ' Casher Lepessah ' à un prix astronomique qui font ' perdre de l’argent aux Béné-Israël ' !


On raconte d’ailleurs l’histoire suivante attribuée à Rabbi Menahem Mendel de Kotzk : celui-ci demanda à ses élèves ce qu’ils feraient s’ils trouvaient une liasse de billets de 100$ dans la rue pendant Chabbat (c’était sûrement pas des $, mais j’adapte…).

Un élève répondit promptement : ' Je ne les prendrai certainement pas ! '

Le Rebbe lui répondit : ' tu n’est alors qu’un imbécile ! '


Un élève opportuniste lui répondit alors : ' je m’empresserai de les prendre ! '

Ce à quoi, il se vit renvoyer : ' tu n’es alors qu’un impie ! '

Jusqu’à ce qu’un élève apporta cette réponse : ' j’étudierai à fond. Et le moment venu, j’analyserai le cas pour savoir quoi faire '.

Bonne réponse bien sûr…


Quel rapport avec la Paracha, me direz-vous ? Eh bien, Behar est un des 3 endroits dans la Thora où l’on parle d’une Halacha qui a réellement bouleversé l’histoire juive pendant 2000 ans : le prêt à intérêt (le Ribit). Le fait que les juifs étaient pendant des siècles les seules personnes pouvant prêter à intérêt aux européens catholiques pour la plupart, a déterminé la vie de nombreuses communautés : tantôt protégés pour le rôle moteur qu’elles apportaient au développement économique d’une ville ou d’un pays, elles étaient également persécutées pour la jalousie et la contrainte qu’elles faisaient peser sur les populations chrétiennes.La défense du prêt à intérêt s’applique effectivement uniquement au juif.

Car comme le dit le Grand Rabbin Bernheim : ' La Halacha nous oblige à un devoir de solidarité accru avec le prochain issu du même peuple du fait d’un rapport de proximité, confinant à l’exigence de fraternité. Mais elle sait que si le prêt à intérêt est ' morsure ' pour le débiteur, elle l’est aussi d’une autre manière pour le créancier pour qui le prêt sans intérêt est un sacrifice pesant. Elle réduit pour cette raison la portée de l’obligation (au juif) '.


Mais ce qui est intéressant dans cette halacha, c’est la réciprocité de l’interdiction : le prêteur n’a pas le droit de prêter avec intérêt…mais l’emprunteur non plus ! Et les deux encourent de graves sanctions en cas de transgression !

Les commentateurs analysent cette double interdiction par la déformation du temps qu’elle engendre : alors que l’emprunteur souhaitera que le temps se rétrécisse un maximum pour ne pas à avoir à payer plus, le prêteur lui souhaitera une durée plus longue afin de recevoir plus d’argent. Ca rappelle les négociations serrées avec les banques !Le temps n’est plus considéré par les deux parties de la même manière. Mais cela va plus loin. Les deux protagonistes révèlent chacun leur vulnérabilité :

L’emprunteur se trouve aspiré par une vie dans laquelle il devra travailler dans cesse afin de ne pas faillir à ses engagements, de peur de se retrouver avec une dette courant sur des dizaines d’années et qui l’handicaperaient irrémédiablement.

Plus de place pour la vie spirituelle. Que du matériel. Plus de projection vers l’avenir pour ce pauvre homme. Il est aliéné par sa dette. Tel est le risque de l’emprunteur avec intérêt et voilà pourquoi la Thora l’interdit.


Le prêteur, lui, prête avec intérêt afin de s’enrichir. Mais il risque de vouloir s’enrichir tant et si bien que l’argent qu’il gagnera sera largement supérieur à ce dont il a réellement besoin. Il s’agit alors d’une course sans fin vers l’enrichissement infini, qui défierait même la mort puisque les intérêts peuvent même encore courir pour les enfants, les petits-enfants, etc… qui n’ont rien à voir avec ses besoins immédiats ! Et ce serait un sentiment grisant d’effacer les frontières de la vie et la mort. Ce risque là, la Thora l’interdit également.


Mais le Grand Rabbin va plus loin et nous donne une formidable leçon :' On assiste à la rencontre de 2 vulnérabilités : le prêteur est-il capable de faire Téchouva, c’est à dire de prêter sans intérêts, permettant à l’emprunteur de se délivrer de tout ce qui a handicapé jusque-là sa vie spirituelle ? Telle est sans doute la véritable idée de justice '.


Le judaïsme ne prône pas l’égalité. La Thora vit dans le concret : elle sait très bien qu’il y aura jusqu’à la fin des temps des riches et des pauvres. Mais pour chacun, elle donne la possibilité de fuir les risques que sa situation peut lui faire encourir. Pour le riche et pour le pauvre, elle montre une voie permettant d’accéder à une vie spirituelle, en tenant compte des caractéristiques de chacun. Le pauvre en évitant de se laisser entraîner dans une vie uniquement matérielle. Le riche, en lui donnant la possibilité de considérer que le prêt d’argent sans intérêt est un moyen de réfréner ses pulsions de désir matériel et de jeter un œil vers une vie plus tournée vers la ' réparation du monde '.


Telle est la justice idéale selon la Thora.

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