lundi 2 janvier 2012

(Petit) Voyage au sein du judaïsme américain Episode 2: Chicago, suite + NYC

Nous en étions donc au samedi matin, dans un petit oratoire Loubavitch de West Rogers Park. J'arrive un peu plus tôt que le début de l'office (ce qui ne m'arrive en général jamais), et parcourt la petite bibliothèque, assez classique dans son contenu pour une Schule américaine et où je retrouve donc toutes les principales productions d'Artscroll.
Qu'est-ce qu'Artscoll ? Pourquoi une maison d'édition a-t-elle pris autant d'importance au point qu'on parle aux Etats-Unis de révolution Artscroll et qu'un livre vient de sortir pour revenir sur le phénomène (Orthodox by Design, the Artscroll Revolution de Jeremy Stolow) ?


Au début, l’idée est simple : faire des livres traitant de thèmes religieux, avec une partie anglaise (traduction ou commentaire) mais en soignant leur aspect extérieur, leur typographie et leur fabrication. C’est simple, mais en parfait décalage avec ce qui se faisait jusqu’alors. Rappelez-vous en France, il y a une vingtaine d’années lorsqu’on voulait se plonger dans des commentaires de la Thora en langue française, vers quoi se tournait-on ? Vers La Voix de la Thora d’Elie Munk qui est un fantastique travail et un agencement très intelligent des nombreuses interprétations autour du pentateuque. Mais franchement : qui fait encore des mises en page aussi pourries ? Les commentaires sont séparés du texte original, en police Courier caractères 8 et pas superbement imprimé. On aura beau dire que ça a un certain charme, le lecteur de 2010 est habitué à profiter des innovations d’édition apportées notamment par le passage au numérique. 

Aujourd’hui, de nombreuses maisons d’éditions ont copié Artscroll, mais c’est cette maison qui la première a révolutionné le genre en éditant des commentaires de la Thora, un Siddur, des éditions de la Meguilat Esther, du Cantique des Cantiques, etc… 
Une des plus importantes réalisations d’Artscroll étant leur édition du Talmud Babli traduite en anglais, en hébreu et même en français avec des commentaires assez pointus et toujours le même souci de la mise en page et de l’édition. En matière de Talmud traduit,  je ne comprends personnellement pas pourquoi s’obstiner à aller voir du côté de l’édition Steinsaltz qui possède plusieurs inconvénients par rapport à l’édition Artscroll : pas accès à la page originale du Talmud, traduction qui prend quasi-systématiquement l’interprétation de Rachi et qui ne permet pas de percevoir les différents niveaux de compréhension, commentaires beaucoup moins élaborés, etc…
En cette fin d'année 2011, leur fameux Houmach traduit et commenté (Pentateuque) vient d'ailleurs de sortir en français et il bénéficie déjà d'un incroyable succès dans toutes les bonnes librairies. C'est mérité: l'édition est d'une qualité remarquable.


Bref, tout ça pour dire que je regardais la bibliothèque de cette petite Schule Habad (si je fais autant de digressions sur chaque heure passée aux US, on n’est pas arrivé…) et que je tombe sur une édition du Houmach, que je crois justement être d’Artscroll : couverture en relief simili-cuir, papier parchemin, mise en page impeccable, etc.…
Mais à ma grande surprise, il s’agit en fait d’une édition Loubavitch (Kol Menahem). A ma grande surprise parce que contrairement à d’autres publications du mouvement Habad, ils n’ont pas oublié qu’il y avait un monde avant Chnéour Zalman de Lyadi (le fondateur de la dynastie Habad). Pour chaque Paracha, certains passages sont approfondis : d’abord en posant les questions classiques (« Classic Questions ») que ce morceau de bible a suscité puis en apportant les réponses de commentateurs extrêmement variés et de toutes les époques. Certains sont connus et classiques: Rachi, Nahmanide, Ibn Ezra, Sforno, Maïmonide, d’autres plus confidentiels : Paneah Raza, Nahalat Yaakov, Minha Beloula, Mikdach Melekh, Tsror Hamor (magnifique commentaire de R.Avraham Saba, issu de la génération des expulsés d’Espagne au 15ème siècle). Plus intéressant encore, l’ouvrage n’hésite pas à convoquer parfois des passages talmudiques ainsi qu’un corpus halakhique pour expliquer certains passages bibliques. Encore une fois, la variété des sources convoquées surprend pour un ouvrage édité par Habad, mais c’est une excellente surprise.

Puis un approfondissement rédigé à partir de développements du Rabbi de Loubavitch mais qui s’appuient toujours sur des raisonnements logiques ou des recours à des sources talmudiques ou midrachiques. Après chaque approfondissement, des encadrés prenant appui sur ce qui précède pour en tirer une conclusion morale à partir d’histoires ou d’enseignements hassidiques (« Sparks of Hassidus »). L’édition est superbe, les commentaires sont structurés, parfaits pour une étude hebdomadaire surtout que le texte est magnifiquement imprimé, qu’une traduction en anglais est disponible ainsi que les classiques commentaires d’Ounkelos et de Rachi.


Je n’ai pas hésité malgré mon excédent de bagages : j’ai acheté cette édition à New-York et l’ai emporté en France, en espérant bientôt une édition similaire en français !
Retour à l’office : bon, je vous la fait courte, un petit kiddouch a suivi, j’ai même à plusieurs milliers de km de chez moi rencontré la fille d’un fidèle de ma communauté d’origine, mangé un petit tchoulent, avant de prendre le repas de Shabbat chez un couple Loubavitch qui avait invité mes amis et  qui a très gentiment accepté de m’accueillir également.


Ce couple d’une quarantaine d’années est formé de Juifs américains pur sucre, américain depuis plus d’un siècle voire plus pour une partie de la famille du mari. Tous les deux avocats, notre couple est revenu à la Tradition depuis un peu moins d’une dizaine d’années, à travers notamment le mouvement Loubavitch. Le repas de Shabbat fut très sympathique, ponctué de discussions autour des différences entre judaïsme français et américain. Une des plus criantes est l’attitude des Juifs français (séfarades) par rapport à la Halakha : on travaille shabbat, on mange pas 100% casher, mais on le sait et on assume. Pas question de commencer à se raconter des histoires et de vouloir chercher une cohérence artificielle qui réduirait la pratique juive au standard des modes de vie occidentaux avec un petit bout de spiritualité «à part », comme Sally demandait sa sauce à part dans le légendaire film contant sa rencontre avec Harry et un peu comme une partie de la communauté juive américaine.

La surprise de ce Chabbat vint du petit commentaire de thora délivré par notre hôte. Non pas que l’histoire hassidique impliquant certains pouvoirs surnaturels du Rabbi me surprît, mais le récit faisait intervenir deux autres personnalités rabbiniques. L’un étant l’Admour de Bobov. Jusque là rien d’anormal, on reste dans le Hassidique. Mais l’autre : Rabbi David Pinto ! En plein Chicago, dans une famille purement américaine Loubavitch, ils connaissaient Rabbi David Pinto ?  J’avoue, les marocains parfois sont vraiment très forts. 
Le Shabbat se termina comme souvent par de la lecture et une petite sieste bien méritée avant de passer une dernière courte nuit à Chicago. Je dis courte nuit parce que l’avion pour New-York m’attendait de bon matin !
3 jours à New-York, tout seul, que demande le peuple ? Je vous passe évidemment les détails touristiques pour me concentrer sur ce qui peut attirer l’attention du point de vue du monde juif. Déjà… la bonne chère ! Manque de pot, j’avais prévu mon voyage en plein pendant les 9 jours de Av pendant lesquels la consommation de viande est interdite. Désolé cher lecteur, tu ne trouveras pas ici de critique gastronomique des restaurants bassari de New-York. La seule chose que je puis mentionner est que de l’avis unanime des locaux, les deux meilleurs restaurants viande de New-York sont Le Marais et Prime Grill.


Maintenant pour ce qui est du Halavi. Globalement une remarque : un Juif français, ou plutôt parisien, n’a pas grand-chose à envier à l’offre gastronomique casher de New-York. Je trouve l’offre parisienne plus variée et de meilleure qualité. J’ai par exemple mangé un soir dans un restaurant gastronomique italien « Gustavo va Mare » sur la 53ème (entre 2nd et 3rd). C’est très cher, même avec un dollar faible et beaucoup moins satisfaisant qu’un Inte Caffe ou qu’un Il Conte. Le service est correct sans plus. Bref, un tantinet déçu.

Pour le midi, il y a bien sûr nombre de restaurants de type Deli, où il est possible de manger un peu en mode self service, soit des parts de pizza, soit des pâtes, soit des salades, etc… C’est très pratique, surtout qu’ils sont en général très bien situés. Ce qui m’a d’ailleurs valu une forte incompréhension lorsque je voulus déjeuner dans un Deli appelé Rosa Pizza au 350th 5th Avenue, juste à côté de mon hôtel. Je déambule tranquillement jusqu’à l’adresse indiquée et  me retrouve nez à nez avec….l’Empire State Building. Je tourne, retourne, pianote sur mon iPhone pour vérifier l’adresse, mais non pas d’erreur : le restaurant a la même adresse que l’Empire State Building. Je crois alors à un petit coup de mégalomanie d’un restaurateur Juif new-yorkais, jusqu’à ce que je comprenne qu’en effet, en entrant dans l’Empire State Building et en empruntant la galerie située au fond à gauche, on tombe en effet vers une très sympathique petite échoppe ou on peut avaler pizzas, pâtes, gratins, salades, etc….


Je pourrais encore vous parler des heures des librairies juives de Manhattan, pas très différentes des librairies parisiennes à la notable exception de la place prépondérante que prennent les ouvrages relatifs à la Shoa, de la transformation progressive des stands ambulants de vente de hot-dog Casher qui sont de plus en plus Hallal ou du hasard invraisemblable qui m’a fait rencontré en pleine 5ème avenue un ami que je n’avais pas vu depuis des années.


Mais ça n’ajoutera pas grand-chose au fait que New-York (en fait Manhattan pour ce séjour) est une ville hors du commun, larger than life comme disent les Américains et que ce cela se ressent évidemment aussi au niveau de la vie juive. Et que j’attends avec impatience d’y retourner !

vendredi 25 novembre 2011

Toldot - Rachi et le Jéopardy

Vous connaissez le Jéopardy, ce jeu dans lequel on vous donne la réponse et où vous devez deviner la question ?

Eh bien Rachi, c'est pareil !

Et la Paracha de cette semaine va nous donner de beaux exemples pour le prouver. D'abord, un petit rappel de l'histoire: Isaac et Rébecca ont 2 fils, jumeaux, Jacob et Esav, qui ne sont pas les "meilleurs amis du monde".

Après Caïn et Abel, Ismael et Isaac, encore une opposition entre frères ! Et cette opposition trouve son apogée lorsque Jacob va chercher la bénédiction d'aînesse chez son père avec une tunique mise par sa mère pour faire croire qu'il s'agit en fait d'Esav, qui était nettement plus velu...

Bref, bien avant Robert Redford et Paul Newman, c'est la première arnaque de l'histoire.

Mais approchons nous plus près du texte. Lorsque Jacob s'approche de son père pour recevoir la bénédiction, son père lui dit "Qui es-tu mon fils ?"

Et Jacob répond 3 mots: "Anokhi Esav Bekhorekha".

Littéralement, "C'est moi Esav ton aîné".

En résumé, un gros mytho. Et c'est là qu'intervient Rachi (de Troyes dans l'Aube 1040 - 1105).


Rachi, je rappelle, c'est "The" commentateur, que ce soit de la Bible ou du Talmud.

Etudier le Talmud sans Rachi, c'est littéralement impossible, c'est comme essayer de conduire dans Paris en fermant les yeux et en entendant le bruit des voitures...collision assurée !

Rachi, c'est le spécialiste de l'explication littérale: pas de grands développements philosophiques de 20 pages, c'est clair, net et concis.

Mais attention, ça ne veut pas dire que c'est simplet ! On peut bien sûr lire Rachi au 1er degré pour mieux comprendre le texte. Mais ses commentaires appellent des réflexions beaucoup plus profondes, comme par exemple celles développées lors des cours réguliers que donnait Lévinas le Shabbat dans son école (l'ENIO), ou ceux du Rabbi de Loubavitch d'une étonnante profondeur. Ou bien encore, Gour Aryé, le commentaire immense du Maharal de Prague, rien que sur les commentaires de Rachi !

Et pourquoi tout cela ? Parce que Rachi ne pose jamais de question. Lorsque Rachi fait un commentaire, il donne une réponse, à vous de trouver la question, c'est Jéopardy !

Et parfois, le commentaire semble tellement répeter le texte que la question qui revient le plus souvent aux lèvres d'un étudiant de Yéchiva est: "Mais qu'est ce qui embête Rachi pour qu'il nous mette ce commentaire sur ce mot précis ?"


Essayons d'appliquer cela à notre Paracha. Jacob dit donc à son père:"C'est moi Esav ton aîné". Que dit Rachi ? "C'est moi qui t'apporte à manger et Esav est ton aîné".

?????

C'est un truand, ce Rachi, il déforme complètement le texte !

Et pourquoi fait-il cela ? C'est d'ailleurs ce que demande le Maharal dans son commentaire de Rachi. Et le Maharal explique la chose suivante: En fait, Rachi semble nous dire que Jacob n'a pas vraiment trompé son père puisque la phrase peut effectivement être compris comme cela, notamment grâce au mot "Anokhi". "Anokhi" veut dire "je", au même titre qu'un autre mot hébreu: "Ani".

Mais alors qu'"Ani" peut être employé dans une phrase telle "Je bois un café" (sous-entendu, pas du coca), "Anokhi" sera utilisé pour dire "C'est moi qui boit du café" (sous-entendu pas quelqu'un d'autre).

Donc, dit le Maharal, on comprend l'interprétation de la phrase par Rachi:

"Anokhi": C'est moi !

"Esav Bekhorekha": Esav est ton aîné.

Tout ça pour nous dire qu'en fait Jacob est resté droit et qu'il n'a en fait pas commis de mensonge, il a juste utilisé une tournure de phrase un peu ambigue.

OK.

Sauf que...Isaac n'a pas lu Rachi !! Pour Isaac, c'est toujours Esav qui est en face de lui ! Il est à des kilomètres de se douter que Jacob essaie de se faire passer pour Esav !

Donc, du moment qu'Isaac a été floué, Jacob a quand même une part de responsabilité !

Il faut donc aller plus loin. Rachi veut nous dire quelque chose de plus profond: évidemment que Jacob a truandé son père. Evidemment que Jacob va le payer puisque par la suite, c'est lui qui va se faire arnaquer (on va lui refiler Josiane Balasko au lieu de Laetitia Casta...).

Evidemment que la Thora le juge sévèrement.Mais ce que nous dit Rachi, c'est que Jacob est dans une situation intenable: il doit obéir à sa mère qui lui dit de prendre la place de son frère pour accomplir la descendance d'Avraham et en même temps mentir à son père.

La situation est conflictuelle, mais malgré cela, Jacob essaie tout de même de garder un minimum de droiture et de ne pas complètement mentir à son père en utilisant une phrase subtile et ambivalente.

Le message de Rachi est finalement le suivant: "ne jugez pas trop vite Jacob, il est dans une situation conflictuelle tellement humaine, et pourtant il essaie de concilier des intérêts contradictoires".

Ce n'est d'ailleurs pas pour rien que c'est Jacob (et non pas Avraham ou Isaac) qui sera renommé "Israël". C'est lui qui nous paraît le plus humain: il se bat pour le droit d'aînesse, conquiert ses femmes, a des problèmes conjugaux, lutte avec son frère, doit affronter une opposition entre ses fils, a même conquis par la guerre une partie de la terre de Canaan, bref a une vie ponctué d'échecs et de réussites, une vie qui emploie les voies les plus "tordues", qui rencontre des vissicitudes à n'en plus finir....comme le peuple d'Israël par la suite, jusqu'à aujourd'hui.

Mais malgré ces obstacles, nous dit Rachi, il tient à garder une voie qui se veut la plus juste possible.

Leçon n°1 de Rachi: nos patriarches n'étaient pas des "saints". Ils étaient humains, avec des problèmes humains, et pourtant ils luttaient pour essayer de garder une droiture irréprochable.


Mais je ne résiste pas à l'envie de vous parler d'un autre Rachi dans cette Paracha. A la fin, on parle de "Laban, fils de Bethouel l'Araméen, frère de Rébecca, la mère de Jacob et d'Esav".

Rachi, sur les mots "la mère de Jacob et d'Esav" nous dit: "je ne sais pas ce que ça vient nous apprendre".

????

Leçon N°2: Rachi nous donne encore une grande leçon à appliquer pour tous les enseignants et éducateurs: quand on ne sait pas, on le dit, on n'invente pas !!!

OK.

Mais à ce moment là, tais-toi Rachi, finalement on ne t'a rien demandé ! Et puis, Rachi ne commente pas systématiquement TOUS les mots de la Thora. Pourquoi ici insiste-t-il ?

Encore une leçon de Rachi.

Leçon n°3: "Attention, moi je ne sais pas. Mais ne faites pas comme si vous n'aviez rien vu ! Il y a un problème dans cette phrase: pourquoi à la fin de la paracha, dans un verset insignifiant, rappelle-t-on que Rébecca est la mère de Jacob ET d'Esav. C'est une forme bizarre: il y a donc un enseignement à en tirer !"

Quand il y a un problème, même quand on n'a pas de solution toute faite, il est interdit de se défiler ! Il faut voir le problème en face !

Décidément ce Rachi, on chanterait presque la Marseillaise pour lui...

Nota: ce commentaire est librement inspiré d'une oeuvre magnifique du Dr Avigdor Bonchek appelé "What's Bothering Rashi ?". C'est une analyse très serrée du commentaire de Rashi et qui ouvre souvent vers des perspectives assez inattendues.
La bonne nouvelle, c'est que depuis l'automne 2011, les livres ont commencé à être traduits en français ! Le premier sur Berechit est dans toutes les bonnes librairies juives. Ca s'appelle "Ce qui dérange Rachi" et c'est aux éditions Gallia.

mercredi 28 septembre 2011

En quoi un Juif doit-il croire ? The limits of orthodox theology de Marc Shapiro

Tout le petit billet qui va suivre part d'une réflexion sur la façon dont les juifs et les chrétiens se positionnent par rapport à leur degré de proximité avec leur religion. Pour l'évaluer, les chrétiens se posent souvent la question "crois-tu en Dieu" ? C'est ce qui semble départager ceux qui sont engagés dans une démarche spirituelle et les autres.
J'ai rarement vu les juifs poser cette même question. En général, ils préfèrent: "tu fais Shabbat ?" ou "tu manges casher" ? Une question liée à leur mode de vie et à leur soumission à une règle de pratique religieuse. C'est évidemment lié au caractère beaucoup plus contraignant et centré sur les actions pratiques du judaïsme, mais cela pose une question collatérale fort intéressante (enfin je crois): si ce que doit "faire" un juif est assez clair et normé, qu'en est-il de ce qu'il doit croire ?

L'un des ouvrages de référence pour répondre à cette question est un livre d'un universitaire américain, dont l'oeuvre et l'érudition sont véritablement impressionnantes. J'en ai déjà parlé, il s'agit du Pr Marc Shapiro, qu'on peut qualifier de spécialiste de l'histoire intellectuelle du judaïsme (et plus particulièrement de judaïsme orthodoxe).

The Limits of Orthodox Theology de Marc Shapiro
Marc Shapiro a publié en 2004 un livre qui a fait grand bruit, y compris dans les Yéchivot israéliennes et américaines, mais évidemment comme souvent, la France y a été imperméable. Si je puis me permettre une aimable suggestion au groupe qui travaille actuellement sur l'avenir de l'Arche, remplacer un énième dossier sur l'antisémitisme sur Internet par une revue de la production intellectuelle universitaire américaine sur le judaïsme ne serait pas une si mauvaise idée.

Son livre s'intitule "The limits of orthodox theology - Maimonides' thirteen principles reappraised". Son ambition n'est pas de réfuter une quelconque "théologie orthodoxe" mais de montrer que celle-ci est mouvante, qu'elle ne connaît pas de consensus clair sur la question des croyances et surtout que les 13 principes de foi de Maïmonide ne peuvent pas, du point de vue du judaïsme orthodoxe, constituer l'alpha et l'omega de ce qu'un Juif doit croire pour se voir décerner un certificat de "non-hérésie".

Nous vivons une époque où les positions des uns et des autres sur le judaïsme (ainsi que sur d'autres sujets, le judaïsme n'a pas le monopole à cet égard) ont tendance à se figer, voire à se braquer. Eh bien attention aux yeux, parce que ce bouquin, loin d'être un pamphlet, remet en question beaucoup de préjugés appris tout jeune. Je vous rassure, le Pr Marc Shapiro n'a pas l'outrecuidance d'essayer de prouver que Rabbi Haï Taïeb lo Met est vraiment mort, mais on en n'est pas très loin (suivre le lien pour les incultes du judaïsme tunisien).

Tout commença pour le Pr Shapiro lorsqu'il lut un article de la revue de la Yeshiva University dans lequel l'auteur, R. Yehuda Parnes, tenait que la définition de l'hérésie dans le judaïsme consistait en une remise en question des 13 principes de foi de Maïmonide. D'où la conclusion qu'il était formellement interdit d'étudier toute oeuvre remettant en question Maïmonide sur ce sujet, puisqu'en effet, il est largement admis qu'il est interdit d'étudier un livre hérétique.
Shapiro fut très surpris de cette affirmation, sans précédent historique d'après lui. Il commença donc à travailler à un article réfutant R.Parnes, puis, le matériau prenant de l'ampleur, décida carrément d'en faire un livre.

Dans son introduction, Shapiro réfute notamment une certaine idée moderniste selon laquelle le judaïsme  n'aurait pas de dogmes, c'est-à-dire de croyances autour desquelles s'articule une certaine forme de pensée et de vision du monde. Le tenant le plus célèbre de cette vision (parmi les acteurs traditionalistes de ce problème) est évidemment le Pr Yeshayahou Leibowitz. Pour lui, l'orthopraxie suffit, la vision du monde pouvant être très personnel. J'avoue avoir quelque attirance pour cette position, mais Shapiro montre bien qu'elle est assez unique dans le paysage idéologique et théologique du judaïsme.
Cependant, en refermant le livre de Shapiro, on est convaincu que s'il y a des dogmes dans le judaïsme, personne n'est en fait capable de se mettre d'accord une fois pour toute sur leur contenu.

Avant de passer aux preuves, une petite marque d'ironie est la bienvenue. Pour certains donc, le pilier central du dogme juif provient d'un maître....qui s'est fait traiter d'hérétique de son vivant et encore plusieurs années après sa mort du fait de son Guide des Egarés ! Comme le dit Shapiro: "Where else, in Judaism or any other religion, do we have a parallel example in which an authority's doctrinal formulations, dependent in large measure on his religious standing, are regarded as binding but the authority himself is condemned for insufficient orthodoxy ?"

Maintenant, rentrons dans le vif du sujet: ma modeste ambition ici n'est pas de faire une synthèse exhaustive du très riche ouvrage de Marc Shapiro, mais plutôt de prendre quelques exemples stimulants pour le Juif lambda.

L'incorporéité de Dieu
Sur l'existence et l'unicité de Dieu (les 2 premiers principes), tout le monde est à peu près d'accord même si quelques subtilités (notamment sur l'absence de limites divines) peuvent faire réfléchir les spécialistes de théologie médiévale.

En revanche, ça commence à se corser sur l'incorporéité de Dieu. C'est aujourd'hui pour nous esprits modernes, une évidence. Dieu n'a pas de corps et les mentions anthropomorphiques de la Bible (le doigt de Dieu, sa Face, etc...) sont d'ordre métaphorique, contrairement à la Main de Dieu de Maradona qui elle était bien réelle comme chacun sait. Maïmonide a d'ailleurs été un des plus grands pourfendeurs de la corporéité de Dieu: "ils sont pires que des idolâtres. Au moins ceux-ci pensent que les idoles sont des intermédiaires avec un Dieu sans corps, ce qui est mieux que de penser que Dieu peut avoir un corps".
Or, aux temps médiévaux, et même avant, il était admis dans certains milieux tout à fait "dignes de foi" que Dieu avait un corps et que les mentions anthropomorphiques pouvaient être prises au sens littéral. La preuve la plus connue de cet état de fait est la défense que fait le Ravad (Rabbi Avraham ben David de Posquières, célèbre critique de Maïmonide) des "corporéistes":
"Pourquoi (Maïmonide) dit-il qu'une personne pareille est un hérétique ? Il y a de nombreuses personnes plus grandes et supérieures à lui qui adhèrent à une telle croyance sur la base de ce qu'ils ont vu dans les Versets de la Thora et plus encore, dans les mots de ces Aggadot qui corrompent l'opinion juste en matière de sujets religieux"
Le Ravad ne pense pas que cette croyance soit juste (cf. sa dernière phrase), mais il refuse de parler d'hérétiques: c'est juste une erreur intellectuelle.
Mais il y a évidemment des textes de commentateurs qui prennent activement position en faveur de la thèse "corporelle". Par exemple un des Tossfot (pour faire bref, les Tossfot des commentateurs du Talmud venant après Rachi), Rabbi Moché Hasdai Taku, auteur du Ktav Tamim. Il se positionne clairement contre la position de Maïmonide et va même jusqu'à trouver blasphématoire (rien que ça....) ceux qui nient que Dieu est littéralement assis sur son trône céleste.

Je passe sur les nombreuses sources érudites fournies par Marc Shapiro, montrant que même au 17ème siècle, on trouve des auteurs remettant en cause l'espèce d'excommunication prononcée par Maïmonide sur ce sujet. Mais je ne résiste pas au plaisir de vous conter une histoire assez fascinante livrée par Rabbi Moché Hagiz (1671 - 1751).
Un homme simple, un ancien marrane portugais, vivait à Safed et apportait tous les vendredis un pain qu'il déposait à la synagogue. Ce pain était destiné à Dieu. Ce Juif était convaincu que Dieu prenait son pain toutes les semaines, alors qu'il s'agissait bien évidemment du bedeau de la synagogue qui se faisait un plaisir de le déguster pendant Chabbat. Lorsque le Rabbin local entendit parler de cette "coutume", il réprimanda durement l'homme pour sa folie et surtout pour la grave faute qu'il commettait en faisant sienne une conception de Dieu aussi anthropomorphique (on dirait aujourd'hui aussi infantile).
Lorsque le Ari Zal, Rabbi Itzhak Louria (un des plus grands Kabbalistes de la Tradition juive, fondateur de ce que l'on appelle encore aujourd'hui dans les milieux universitaires la Kabbale Lourianique) apprit cela, il informa le rabbin local que depuis la destruction du Temple, le plus grand plaisir de Dieu était de goûter toutes les semaines à  l'offrande de ce simple Juif. Puisque le Rabbin local y avait mis un terme, il fut décrété que celui-ci devait mourir. Ce qui, malheureusement, arriva.

L'histoire ne finit certes pas de la meilleure façon possible, mais elle illustre bien que certaines croyances, loin d'être dangereuses, sont parfois sources d'élan de générosité et de dévotion qui ne sont pas contraires à la Tradition, loin de là.

Bon, je vois bien que l'histoire de la corporéité de Dieu vous a un peu amusé, mais que vous vous dites, vous ô homme occidental éclairé du XXIème siècle, qu'aujourd'hui, on sait quand même à quoi s'en tenir. Dieu c'est pas corporel, point, on n'est quand même pas débile. OK.
Passons alors également sur la question de la création ex-nihilo, que je trouve pourtant absolument passionnante. En bref: Dieu préexiste-t-il à toutes choses et vint créer toute la matière que nous connaissons ? Ou existe-t-il une matière de toute éternité que Dieu aurait ensuite façonnée (ce qui est par ailleurs, la position de Platon) ?
Cette dernière position, rejetée donc par Maïmonide est quand même tenue par Ibn Ezra, R. Yossef ben Eliezer Bonfils (Tzafnat Paneah), R. Isaac Abravanel, R.David Arama ou encore R. Joseph Salomon Delmedigo. Autant d'auteurs qu'on ne pourrait pas qualifier autrement aujourd'hui que comme "orthodoxes" et qui paradoxalement seraient des hérétiques pour notre grand maître Maïmonide.

L'unicité de Moïse
Un des 13 principes de foi (peut-être un des moins connus) consiste à croire que Moïse était le plus grand prophète qui ait jamais existé (juste avant Steve Jobs ?). Maïmonide tient même que le Messie ne surpassera pas Moïse. Y a-t-il unanimité sur ce point ?
Vous vous en doutez, pas du tout. Nahmanide et Gersonide sont clairement en opposition à ce principe puisqu'ils reconnaissent un niveau spécial au Messie, en accord notamment avec un Midrach Tanhouma (70a). Mais ce qui est encore plus intéressant, c'est de découvrir  la position du fondateur du mouvement Loubavitch, Rabbi Shneour Zalman de Liady. C'est d'autant plus piquant que les Loubavitch aujourd'hui ont une relation particulière avec Maïmonide. Je me souviens encore de ces jeunes étudiants à la Yéchiva de Brunoy qui m'ouvraient le Michné Torah de Maïmonide pour me prouver noir sur blanc que le Rabbi de Loubavitch était le Messie. J'ai honteusement dû leur dire que j'étais convaincu pour pouvoir aller dormir, mais il est bien clair que pour le mouvement Loubavitch, suivant en cela les enseignements du Rabbi, l'étude de l'oeuvre de Maimonide est clairement central dans tout cursus scolaire qui se respecte.
Rabbi Shnéour Zalman de Liady
Eh bien, le fondateur du mouvement Loubavitch disais-je, a osé affirmé dans les Likoutei Amarim (Igeret Hakodesh n°19) que Rabbi Shimon Bar Yohai, le Ari Zal et d'autres Kabbalistes avaient atteint une compréhension et une appréhension de Dieu supérieure à celle de Moïse. La raison ? Moïse n'utilisait que la prophétie, alors que les pré-cités faisaient appel à la sagesse et à l'intelligence. Sympa pour Moïse les mecs. Mais surtout en contradiction flagrante avec le principe de foi édicté par Maïmonide, qui pose que Moïse a atteint un niveau de compréhension de Dieu plus important que n'importe qui.
Le premier Rabbi de Loubavitch un hérétique car il aurait une position divergente (et même opposée) à un des 13 principes de foi de Maïmonide ?

Reprenons. Jusqu'à présent, on (enfin Marc Shapiro) a déjà montré que les maîtres les plus éminents de notre tradition pouvaient être en opposition frontale avec certains principes de foi définis par Maïmonide. Sauf que jusqu'à présent, il s'agissait de principes de foi qui peuvent nous paraître un peu théorique et sans véritable impact sur notre vision théologique du judaïsme. Et quand je dis "notre", je parle globalement de celle qui se trouve, consciemment ou pas, dans la tête de Juifs occidentaux, un minimum éduqués et sachant ce qu'est Paris Plage et le bouclier fiscal.

Sauf que si on poursuit, et qu'on se plonge dans le 8ème principe, on va trouver du très très lourd. Attention, âmes sensibles, s'abstenir. (Quel suspens).
Le 8ème principe indique que la Thora que nous avons actuellement entre nos mains est la même que celle que Dieu a donné à Moïse. Et donc, que tout celui qui professe le contraire est un hérétique. A part ça, il est impossible de dire le contraire, parce que sinon vous imaginez bien que tous les businessmen proliférant autour des fameux "codes de la Thora" perdraient quand même pas mal de part de marché. Si le texte actuel de la Thora n'est pas celui que Dieu a donné à Moïse, fût-il différent d'une seule lettre, les fameuses trouvailles mathématiques de Michael Drosnin ou des séminaires de Kirouv (de rapprochement au judaïsme) seraient à jeter aux orties.
Qu'en est-il vraiment ?
Le Codex d'Alep
Bien évidemment pour répondre à cette question, Marc Shapiro ne fait pas appel à une quelconque notion issue de la critique biblique ou de la science archéologique. L'idée est de rester au coeur des sources reconnues de la tradition juive orthodoxe.

Il faut quand même rappeler que le texte actuel de la Thora est le résultat du travail des Massorètes et que le texte le plus fidèle auquel les Juifs d'aujourd'hui se réfèrent est le Codex d'Alep (voir illustration) datant du 10ème siècle. Auparavant, il est douteux que tous les Juifs se soient réunis autour d'un seul texte uniforme. Qui le dit ?
Eh bien commençons déjà par le Talmud Kidouchin 30a. Où l'on apprend que déjà à l'époque, les Amoraïm, les rédacteurs du Talmud de Babylone avaient perdu l'expertise leur permettant de savoir si des mots étaient écrits de façon pleines ou "défectives". Pour le dire plus simplement, si elles doivent s'écrire avec un Vav ou sans Vav sur certaines vocalisations.
Le résultat ? C'est qu'il existe des centaines d'incertitudes dans le texte de la Thora sur l'orthographe exacte d'un mot, ce qui rend évidemment caduc toute initiative visant à prendre le texte actuel de la Thora et en faire une matrice référentielle pour je ne sais quel calcul mathématique. Cela peut aussi expliquer le fait (et c'est d'ailleurs une interprétation possible du passage du Talmud cité plus haut) que les lettres identifiées comme étant celles se trouvant à la moitié du texte de la Thora (il y a souvent une indication dans les Pentateuques que vous trouvez dans toutes les bonnes synagogues) ne sont en fait absolument pas au milieu lorsqu'on prend la peine de faire le compte des lettres actuelles !

Vous pensez que ce passage de Guemara n'est qu'un passage obscur parmi d'autres et qu'il est impossible d'en tirer une conclusion aussi radicale ? Raté ! La preuve ? Pour le Shlah Hakadoch, le Hakham Tzvi ou encore Rav Moshe Feinstein (si vous ne connaissez pas, je vous demande de croire sur parole que dans n'importe quelle Yéchiva du monde, ces noms inspirent un respect infini), c'est à cause (ou grâce ?) à ce passage que le Rama (Rabbi Moche Isserles, grand commentateur ashkénaze du Shoulkhan Aroukh) tranche qu'en cas d'erreur sur l'aspect plein/défectif d'un mot, on n'a pas besoin de changer de Sefer Thora car nul n'est aujourd'hui capable de définir la version adéquate du texte quant à ce problème là !

Encore mieux: il est bien connu des étudiants du Talmud que certaines références à la Thora dans le Talmud diffèrent de la version "autorisée" de la Thora actuelle. Un exemple frappant ? Allez, dans les 10 commandements, rien que ça ! La première parole que vous connaissez tous par coeur dit: "Je suis l'Eternel ton qui t'a fait sortir d'Egypte". "Qui t'a fait sortir", "Hotzetikha" s'écrit dans nos Sifrei Thora actuels avec un Youd après le Tav. Eh bien, le Talmud de Jerusalem (Souka, 4b) a une version sans le Youd !
Un des plus grands juristes de notre tradition, le Rashba, Rabbi Shlomo Ben Aderet tranche que lorsque le Talmud prend appui sur certains mots de la Thora pour en tirer une Halakha pratique, il est nécessaire d'écrire le Sefer Thora selon la version acceptée par le Talmud. En pratique, ce n'est pas le cas aujourd'hui, mais cela montre bien que les plus grands maîtres du judaïsme étaient tout à fait conscients que la version textuelle aujourd'hui acceptée par l'ensemble du monde juif n'était pas celle qui avait cours plusieurs centaines d'années plus tôt.

Même aujourd'hui, tout le monde juif n'a pas exactement la même version du texte. Les Yéménites ont notamment des Sifrei Thora avec 9 différences par rapport aux Sifrei Thora Ashkénazes et Séfarades.7 font référence à des différences de lettres pleines/défectives, les deux autres étant un "Vayhiyou" à la place d'un "Vayehi" et le fameux "Daka" qui s'écrit avec un Aleph chez les Yéménites et avec un Hé chez les Autres (y compris chez les Ashkénazes malgré une légende tenace).
Il est aujourd'hui admis que la version de la Thora de Maïmonide était conforme à la version Yéménite actuelle. Ce qui veut dire que tous les Ashkénazes et Séfarades du monde juif (je vous assure, ça fait un paquet de monde) seraient en fait des hérétiques !

Bon très bien. Mais peut-on quand même affirmer que toute la Thora, quelle que soit sa version, est l'oeuvre d'une transmission de Dieu à Moïse ? Y a-t-il une partie du texte de la Thora qui n'aurait pas été l'oeuvre de Moïse ?
Il semble bien que la Tradition elle-même le pense. Je vous laisse lire cet article du blog Modern-Orthodox à propos de la position d'Ibn Ezra  qui pense que les 12 derniers versets de la Thora, mais aussi de nombreux autres versets de la Thora n'ont pas été écrits par Moïse mais ont été ajouté après cette période. Cette position n'est pas isolée et elle est défendue par des commentateurs variés. C'est notamment le cas de R. Yehouda Hehassid et de R.Avigdor Katz (le maître du Maharam de Rottenbourg) qui valident le fait qu'il existe bien des ajouts à la Thora provenant de Josué et des membres de la Grande Assemblée (Knesset Haguedola).

A ce stade, et suite aux nombreux autres exemples soulevés par Shapiro, celui-ci reconnaît qu'il est impossible de penser que Maïmonide n'avait pas connaissance de ces contre-arguments. Celui-ci avait une véritable connaissance encyclopédique du Talmud et il devait forcément savoir que son 8ème principe se heurtait à de nombreuses incohérences vis-à-vis de la Tradition elle-même. Shapiro se propose de résoudre cette contradiction en faisant appel à une sorte de variante de la lecture "à double niveau" de l'oeuvre de Maïmonide: celle pour les masses et celle pour l'élite. Shapiro prend appui sur le chapitre 3 du Guide des Egarés où Maïmonide fait la distinction entre les croyances "vraies" et les croyances "nécessaires". Il ne me semble pas nécessaire de développer plus avant cette distinction, mais elle apparaît assez convaincante même si elle pose avec une brutale lucidité la question des positions "politiques" de nos maîtres y compris à l'époque actuelle.

L'éternité de la Thora
Les lois de la Thora sont-elles éternelles ? Rien ne sera donc abrogé dans le futur, même aux temps messianiques ? On s'en doute, la réponse c'est que la Tradition juive est très loin de partager unanimement cette position.
On sait déjà que des Midrachim (le Yalkout Shimoni notamment) pointent le fait que toutes les fêtes seront abrogées à l'exception de Pourim. Le Talmud (Kidouchin 72b) indique que les Mamzerim (enfants issus d'une union interdite) seront "purifiés" lors des temps messianiques.
Plus près de nous et peut-être plus inattendu, le Rav Avraham Itzhak Kook, premier Grand-Rabbin Ashkénaze d'Israël, dans son ouvrage Olat Reiya, pense qu'il n'y aura lors des temps messianiques que des sacrifices sous forme végétale (et plus du tout de sacrifices impliquant des animaux)

Je ne vais pas poursuivre ce billet en traitant les autres principes, même s'il y aurait des pages et des pages à écrire notamment à propos du Messie (vous savez le fameux "Ani Maamin beemouna Chelema beviot Hamashiah") ou de la Résurrection des morts (Y aura-t-il une vraie résurrection ?). Pour ceux qui sont intéressés, procurez-vous ce bouquin, ce que j'ai recensé dans ce billet n'est certainement pas le 10 000ème des sources et des sujets abordés dans cet ouvrage (et je vous assure que je n'exagère pas: j'ai pensé mettre 1000ème au début, mais ça faisait vraiment trop prétentieux pour ce billet).

En revanche, sa conclusion est intéressante et vaut le coup d'être mise en lumière.
A l'origine, ce livre est parti d'un article plus concis visant à prouver que les 13 principes de foi de Maïmonide ne constituaient certainement pas le dernier mot en matière de théologie juive. Cet article, dit Marc Shapiro, a fait l'effet d'une bombe dans les milieux orthodoxes et dans les milieux Yechivistes (pas en France, je vous rassure, dormez tranquilles).
En effet, pour nombre d'entre ceux qui fréquentent ces milieux, les 13 principes de foi de Maïmonide sont perçus comme une sorte de dogme théologique sans faille et certaines sources traditionnelles qui vont à l'encontre de la prose de Maïmonide et que relève Marc Shapiro sont finalement extrêmement mal connues. Cela en dit beaucoup sur l'ignorance dont sont victimes les travaux "théologiques" de nos maîtres dans les milieux "orthodoxes".
Mais la dernière phrase de conclusion de Shapiro est inspirante: "The fact that Maimonide placed the stamp of apostasy on anyone who disagreed with his Principles did not frighten away numerous great sages from their search for truth. The lesson for moderns is clear".

En bref, un Juif digne de ce nom ne peut absolument pas se laisser impressionner par un argument d'autorité (qui a dit Daat Thora dans la salle ?), fût-il prononcé par un Géant tel que Maïmonide. A une époque où les positions théologiques et dogmatiques tendent à se rigidifier, la leçon est rafraîchissante.
Je retiens également une chose supplémentaire du travail de Shapiro: un Juif peut avancer à peu près n'importe quelle hypothèse théologique. Mais s'il veut que celle-ci soit prise au sérieux par l'ensemble de ses pairs de la tradition juive orthodoxe, il y a une condition: qu'il prenne sur lui le joug de la Halakha et des Mitzvots. C'est ce seul point qui distinguera les véritables "chercheurs de vérité au nom du ciel" des "jongleurs d'intellect".

vendredi 19 août 2011

Deux blogs fort intéressants: Modern-Orthodox et Seforim

Une des règles d'or d'un blog, c'est de soigner la fréquence de publication de ses billets. Autant dire que je suis donc un bien piètre blogger. Devrais-je dire que dès la rentrée, de bonnes résolutions m’assailliront, qui feront que plusieurs billets par jour seront mis en ligne ? Non, ça je dois à l'honnêteté de reconnaître que tant que je ne serai pas au chômage ou la retraite, ça ne risque pas de produire. En revanche, on pourra certainement faire un effort pour que plusieurs mois ne ne passent pas entre deux posts consécutifs. J'ai d'ailleurs pas mal d'articles en préparation...(oui, oui je sais, il faut le voir pour le croire).

En attendant, voici de la pub pour deux excellents blogs pour tous ceux qui s'intéressent au monde juif:

Le blog Modern-Orthodox
C'est un blog, comme son nom l'indique, qui vise à populariser ce courant du judaïsme dont on pourrait dater l'origine à Rav Shimshon Rephael Hirsch (1808-1888) et qui s'est poursuivi aux Etats-Unis avec notamment les actions du Rav J.D Soloveïtchik et toute la structure associée (Yeshiva University notamment). On pourrait aussi raisonnablement catégoriser de modern-orthodox la position d'une grande partie du monde sioniste religieux actuel. Ce qui les rassemble ? Un attachement inconditionnel à la tradition juive, notamment dans le cadre de la Halakha la plus authentique, mais également un vraie volonté de s'ouvrir à la pensée produite par le monde profane, que ce soit au niveau des sciences humaines (histoire, sociologie, psyvhologien antrophologie,...), des structures sociales (éducation innovante, engagement politique,...) ou des modes de vie (valorisation de la mixité travail/étude de la Thora). D'une certaine façon, même si les différents courants du judaïsme (orthodoxes, libéraux, conservative, modern-orthodox,...) sont des catégories nées et faisant sens dans le monde ashkénaze, on pourrait trouver également de nombreuses similitudes entre l'approche halakhique traditionnelle du monde séfarade avec certaines positions des modern-orthodox. En témoigne par exemple ce post visant à faire mieux connaître une personnalité très significative du point de vue de l'approche halakhique des Juifs d'Afrique du Nord: le Rav Yossef Messas.
Vous y trouverez de façon générale d'excellents articles, souvent engagés, en provenance d'un jeune auteur qui vit le monde juif depuis Israël et notamment depuis Tsahal.

The Seforim Blog
Bon, alors là c'est pour les plus motivés: le blog est en anglais et il est parfois très pointu. A l'origine, le blog se préoccupe de livres juifs (Livres = Sefarim en hébreu et avec l'accent vouzvouz ça fait Seforim), anciens ou nouveaux avec des analyses plus que fouillées.
Mais au détour d'un chemin, vous y trouverez des posts plus "généralistes" qui recèlent d'excellentes surprises, d'autant que les auteurs sont justement des pointures dans leur domaine.
Le dernier post publié est le 5ème post d'une série publié par le Pr. Marc Shapiro, dont j'ai déjà parlé sur ce blog et sur lequel vous devez vous attendre ici à un prochain post sur son ouvrage "The limits of orthodox theology" qui est un livre absolument extraordinaire.
Shapiro part de l'analyse de la publication de nouveaux écrits du Rav Avraham Itzhak Hakohen Kook, connu  pour être, entre autres, le premier rabbin Ashkénaze d'Israël mais aussi le théoricien du mouvement sioniste religieux. Il est surtout, et c'est ce sur quoi Shapiro insiste, un parfait connaisseur de l'ensemble des aspects de la tradition juive (Talmud, Halakha, Kabbale, Théologie,...) tout en ayant une approche tout à fait nouvelle et innovante. Shapiro le compare d'ailleurs d'une certaine façon au Maharal de Prague (dont le Rav Kook était un fin connaisseur), voire à Nahmanide, ce qui est d'une audace assez extraordinaire, mais quand on y réfléchit, c'est assez juste.
En revanche, comme il s'agit d'un blog, Shapiro s'autorise à se laisser porter par des digressions assez loin du Rav Kook, mais qui sont toujours absolument passionnantes.

Je vous encourage bien sûr à aller voir ce blog et cette série de billets mais juste pour vous donner un peu plus envie d'aller voir, voici quelques perles glanées dans le 5ème billet publié il y a quelques jours:

- Le Rav Kook tient qu'un des dangers qui guette l'état spirituel de grands sages de la Thora est de se perdre dans les détails très terre à terre des problématiques halakhiques. On peut comprendre le propos, mais n'est-il pas dangereusement proche de certains princeps chrétiens ?

- Il tient également que parfois, le peuple (ou les masses) ont une sorte d'intuition naturelle plus proche de la vérité que les approches parfois tarabiscotées de certains grands sages, dont la profondeur analytiques risque d'arriver à justifier certains comportements inacceptables. Marc Shapiro, pour illustrer cette thèse, parle de certaines affaires sexuelles dans lesquelles des chefs religieux étaient impliqués et dans lesquelles les masses ont été beaucoup plus promptes à condamner ces personnes alors qu'ils étaient par ailleurs plutôt protégés par leurs pairs. J'avoue ne pas avoir été convaincu par cet exemple, beaucoup plus lié à des considérations politiques et de "castes" que d'une analyse intellectuelle poussée. En revanche, même si Marc Shapiro n'en parle pas, on pourrait appliquer ce raisonnement plus sûrement au sionisme: les masses juives n'ont-elles pas compris plus vite l'intérêt de l'existence de l'Etat d'Israël que les grands chefs spirituels d'avant-guerre ?

- Ce point mène Marc Shapiro à aborder la contradiction possible (et très tangible aujourd'hui) entre la Halakha telle qu'elle est définie dans les livres et études halakhiques et le comportement naturel des Juifs respectueux de la Halakha. C'est un sujet majeur aujourd'hui qui est peut-être une des lignes de partage les plus sensibles entre le monde Haredi et le monde modern-orthodox et en particulier Séfarade. Franchement, avez-vous déjà vu des Séfarades pieux peser sur une balance le poids de leur Matza Chemoura le soir du 1er seder de Pessah ? Comme le dit le Rav Amital, en Hongrie dans sa jeunesse, il n'entendait pas parler de Halakha par çi, Halakha par là: le mode de vie était complètement intériorisé et seuls ceux qui ont perdu le contact avec la tradition se sentent obligés de se plonger dans des méandres détaillées de chaque halakha pratique. Les Hassidim et le monde séfarade d'Afrique du Nord sont-ils les derniers survivants d'un monde encore connecté à une vraie tradition ? Personnellement, je trouve que c'est une question intéressante.

- Faut-il croire aux Aggadot (les récits historiques ou moraux) du Talmud de façon littérale ? De nombreux sages de la tradition répondent négativement, y compris certains d'entre eux qui traînent une réputation pas très favorable. Un exemple parmi d'autres: le Hatam Sofer, dont on répète souvent son aphorisme "Hadach Assour min Hatora" ("le Nouveau est interdit par la Thora, qui est en fait un jeu de mots sur une règle halakhique agricole transposé au contexte de réforme d'Europe centrale du 19ème siècle). En réalité, Marc Shapiro montre que celui-ci était loin d'être un extrémiste (réputation en fait formée par les mouvements réformés de l'époque), mais qu'il avait en plus un important sens critique. Il admettait par exemple, comme le suggère Ibn Ezra (cf. ce superbe article sur le sujet dans le blog modern-orthodox) qu'une partie du livre du Deutéronome n'avait pas été écrite par Moïse.

- Pour ceux qui suivent les guerres picrocholines (mais en disant ça je suis méchant car il y a je pense un enjeu essentiel pour le mouvement sioniste-religieux) ayant opposé deux figures de la Yéchiva Merkaz Harav, pilier du mouvement suivant les enseignements du Rav Kook, Marc Shapiro revient sur la personnalité du Roch Yéchiva de Merkaz Harav, le Rav Shapira (Shapiro en anglais).

- Un sujet qui m'a beaucoup marqué, eu égard à l'intérêt philosophique croissant que revêtent les récents travaux sur le monde animal. Comment les considérer d'un point de vue philosophique ? Que ce soit les travaux d'Elisabeth de Fontenay (qui a la caractéristique d'avoir deux sujets d'études principaux: les Juifs et les animaux) ou Jonathan Safran Foer dans son dernier livre "Faut-il manger les animaux ?", il semblerait qu'un déplacement conceptuel soit en cours. Eh bien, il est d'autant plus notable que le Rav Kook, il y a maintenant plus de 70 ans, avait déjà indiqué que les sacrifices animaux ne seraient jamais restaurés et que sacrifices végétaux seraient plutôt la norme. Ceci est plutôt connu et a d'ailleurs fait l'objet d'une analyse par Shapiro dans son livre cité plus haut. Ce qui est nouveau, c'est que la publication des textes originaux montrent que le fils du Rav Kook (Rav Tzvi Yehouda, dont Leibowitz disait le plus grand mal malgré l'estime qu'il portait à son père) a clairement censuré une partie des écrits de son père où celui-ci affirmait que non seulement les sacrifices animaux  ne seraient plus, mais qu'il serait carrément interdit de les restaurer. Incroyable non ?

PS: allez-voir aussi les notes de bas de page, on y trouve aussi des choses succulentes:
- notamment sur le rav Moshe Feinstein dont un livre récent expose plusieurs psakim suprenants: un masseur homme peut masser une femme s'il s'agit d'une prestation occasionnelle, un homme peut exercer la profession de "Goûteur de vin" même non-casher s'il n'avale pas le vin ou encore le fait qu'il est interdit de renoncer à célébrer un mariage sous prétexte que les invités sont attablés de façon mixte.

mercredi 9 février 2011

Le dîner du CRIF en direct sur Twitter

Il y a 2 ans, j'avais inauguré la description du Dîner du CRIF vu de l'intérieur sur un blog.
La technologie n'ayant plus de limites, nous essaierons de faire moderne et de décrire ce qui se passe dans ce toujours insolite dîner en direct sur Twitter.

Il suffira de suivre @Frisonsubtil sur Twitter pour les petites anecdotes sérieuses ou non qui ne manqueront pas de ponctuer ce moment. Certes, je comprendrais que vous préfèreriez suivre France-Brésil au Stade de France, mais un petit coup d'oeil à son Twitter de temps en temps ne fera pas de mal, surtout pour un match sans Nasri, Ribéry ni  Ronaldinho...

mardi 4 janvier 2011

Les enfants, la femme, la famille: hiatus entre judaïsme et philosophie ?


C'est un passage du dernier Houellebecq, la Carte et le Territoire, qui m'a mis la puce à l'oreille. Un passage absolument passé sous silence par les pléthoriques critiques de ce dernier opus de l'enfin Prix Goncourt. Et pour cause, il ne prend que quelques lignes du roman et ne recèle pas beaucoup d'intérêt dans la construction de l'histoire (ainsi que la 3ème partie du livre, mais ceci est un autre débat). Jed, le héros, se trouve dans un aéroport et voici que…  « Devant lui, un blondinet d'environ quatre ans geignait, réclamant on ne savait trop quoi, puis d'un seul coup il se jeta à terre en hurlant, tremblant de rage ; sa mère échangea un regard épuisé avec son mari, qui tenta de relever la vicieuse petite charogne. Il est impossible d'écrire un roman, lui avait dit Houellebecq la veille, pour la même raison qu'il est impossible de vivre : en raison des pesanteurs qui s'accumulent. Et toutes les théories de la liberté, de Gide à Sartre, ne sont que des immoralismes conçus par des célibataires irresponsables. Comme moi, avait-il ajouté en attaquant sa troisième bouteille de vin chilien. »
Tiens, voilà un point de vue intéressant : pour bien philosopher, pour être un héraut de la littérature, faut-il demeurer célibataire et sans enfants ? Auquel cas, on se trouverait confronté ici à un irréconciliable fossé entre philosophie et judaïsme, puisque le premier commandement biblique exprimé par la Thora est le fameux « Perou Ourbou » : croissez et multipliez.

Commençons l'enquête par expliciter ce que dit Houellebecq : pour créer une œuvre intellectuelle digne de ce nom, il faut pouvoir être maître de son emploi du temps. Il faut pouvoir se dégager un maximum des contraintes matérielles pour faire évoluer son esprit dans un monde d'intellect, pouvoir être ouvert aux rencontres impromptues et se laisser guider par elles et ne pas laisser perturber la construction laborieuse d'un système conceptuel par un recours trivial aux objections émises par le quotidien : « Msieur le Philosophe, comment peut-on parler d'engagement et de liberté quand on doit s'occuper des gosses toute la journée et qu'on est ravi de pouvoir s'affaler sur un canapé devant un bon film avant d'aller dormir ? »

Pour approfondir, et comme nous sommes au XXIème siècle, siècle de la performance et du traitement optimum de l'information, il nous faut des statistiques pour étayer notre thèse. D'abord, rejeter l'objection selon laquelle notre objet d'enquête serait un partage entre la philosophie et la religion de manière générale. L'attitude du catholicisme romain par exemple tient plus de l'attitude philosophique que du judaïsme : pour pouvoir correctement évoluer dans les sphères spirituelles et s'attacher au Seigneur, mieux vaut lui vouer un culte exclusif sans s'encombrer ni de femmes ni d'enfants (officiels bien sûr). Il ne s'agit pas d'un dogme théologique (puisque les Eglises d'Orient ordonnent des prêtres mariés) mais d'un principe bien constitué et sur lequel le Vatican ne semble pas pouvoir renoncer, d'autant que le programme est déjà annoncé par l'Evangile de Luc : « Si quelqu'un vient à moi sans haïr son père, sa mère, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et jusqu'à sa propre vie, il ne peut être mon disciple ».(la différence avec l'Islam est plus subtile mais mériterait un développement séparé).

Ensuite, aller voir la presse philosophique people pour vérifier si les philosophes en général sont bien comme le pense Houellebecq des « célibataires irresponsables ». Ca tombe bien, une des dernières moutures de Philosophie Magazine est consacrée plus ou moins à ce thème : « La famille est-elle insupportable ?». Et entre autres contributions brillantes, le magazine a fait l'exercice pour nous. Le résultat est édifiant : 75% des plus grands philosophes du patrimoine de l'humanité étaient célibataires ! Et pour ceux qui se sont finalement mariés, la plupart (comme Hegel) l'ont été tardivement. Certains philosophes ont défendu l'institution du mariage et de la famille, comme Voltaire ou Kant, mais se sont bien gardés de s'encombrer avec de telles futilités.

Il semble donc s'agir d'un invariant, comme le pose Mathilde Lequin dans son article sur les liens entre philosophes et famille : « Des Grecs à l'après-68 en passant par la chrétienté, le constat semble quasi unanime parmi les philosophes : la famille est ce qui empêche la vie authentique ».

Il n'est pas anodin qu'on retrouve cette pensée dans les développements les plus contemporains. Je viens de finir un essai à la fois brillant et presque terrifiant de Belinda Cannone, qui a fait grand bruit chez les universitaires et les spécialistes des  « Gender Studies », vous savez cette nouvelle discipline importée des Etats-Unis par Judith Butler (je vous laisse deviner ses origines….) consistant à séparer la notion de sexe (qui est une distinction biologique) et la notion de genre (masculin/féminin, qui est une notion sociale et construite). Jusque là pourquoi pas, sauf qu'évidemment, à partir du moment où on fait cette distinction, la tentation prométhéenne de détruire la notion de genre ou de les fusionner est trop forte. C'est en partie donc ces sujets qu'aborde Belinda Cannone dans La tentation de Pénélope. En résumé (très bref, parce que le livre est dense et franchement intelligent), elle veut contrer les hommes mais aussi les femmes qui considèrent encore, y compris dans certains milieux féministes, qu'il existe des différences irréductibles entre l'homme et la femme qui doivent se traduire dans la vie sociale. Ce qui m'a personnellement horrifié dans ce bouquin, c'est l'angle mort. Nulle part on n'y trouve l'idée de responsabilité envers la société. Nulle part, Belinda Cannone n'envisage qu'une modification radicale de la perception des genres puisse entraîner des conséquences extrêmement dangereuses pour l'évolution de l'humanité. C'est d'autant plus frappant que l'auteur(e ?) parle longuement de sa situation intime personnelle. Et qu'apprend-on ? Que depuis très tôt, elle a fait le choix de ne pas avoir d'enfants. Pour quelle raison ? Parce que cela allait l'empêcher d'écrire. Parce que les pesanteurs du quotidien allaient forcément réduire à presque néant la nécessaire quantité de concentration indispensable pour l'œuvre future. Exactement ce qu'explique Houellebecq. Peut-on prendre au sérieux une pensée voulant se projeter dans le futur de l'humanité tout en ne voulant pas participer intimement de cet avenir ? C'est peut-être une des questions cruciales que le judaïsme peut objecter à la philosophie, ou plutôt, aux philosophes.

Dans un autre style et pour se rapprocher progressivement du judaïsme, il est aussi notable de constater que Claude Lanzmann, dans ses magnifiques Mémoires (Le lièvre de Patagonie), s'il avoue avoir eu de nombreuses femmes dans sa vie, s'il admet également s'être marié, n'a finalement jamais eu d'enfants. Il ne s'en explique pas vraiment. Mais la question est légitime : aurait-il réalisé l'œuvre de sa vie s'il avait eu à s'occuper d'enfants ? Shoah aurait-il vu le jour si l'inquiétude de mourir qu'amplifie forcément la parentalité avait happé Lanzmann au quotidien ?
Même si la réponse à cette dernière question est négative, il semble que la tradition juive pose l'exact inverse de ce que prônent les philosophes : un homme n'est complet que s'il a trouvé une femme. Parce que l'union avec une femme est la condition indispensable à l'atteinte d'une forme de plénitude spirituelle. C'est un thème qui traverse tout la littérature rabbinique, qu'elle soit midrachique, halakhique ou même (ou plutôt surtout) kabbalistique. Et bien entendu, même si la relation homme-femme n'est pas limitée par la procréation, elle contient absolument cet impératif. Avoir des enfants est donc le premier commandement biblique et d'autres commandements « collatéraux » s'y rattachent : la circoncision (Brit-Mila), l'étude, enseigner un métier, voire la natation (si, si).

A première vue, on pourrait se féliciter de la position juive : plus proche des contingences matérielles, c'est une spiritualité qui ne fait jamais l'impasse sur les contraintes de la vie mais au contraire qui cherche à les sublimer. L'ascétisme, s'il existe dans le judaïsme, n'a pas bonne presse. La Thora s'en méfie, comme elle se méfie de ces volontés d'atteindre une forme de pureté absolue dans le service divin. Elle préfère ne pas se laisser duper par l'hypocrisie consistant à se croire au-dessus des problèmes de factures, de business ou d'entente familiale. De nombreuses blagues juives sont en fait des variations sur ce thème central. Encore une fois, on pourrait arrêter là et se féliciter d'appartenir à une tradition qui nous permet (pardon, qui nous oblige !) à manger du couscous boulettes tous les vendredi soirs plutôt que de se flageller tous les matins avec un martinet en acier traité.

Mais si l'on se veut cohérent et prendre au sérieux la position philosophique, il faut reconnaître que le mode de vie juif n'est pas propice à la création d'une grande œuvre. C'est d'ailleurs une remarque que j'ai souvent entendue : les Juifs ont certainement fait avancer la science, ils ont plein de prix Nobel, mais la plupart sont en fait des Juifs assimilés ou s'étant sensiblement éloignés de la tradition juive. Einstein, Freud, Spinoza, Marx, sans parler de Jésus n'habitaient ni Méa Shéarim, Bné Brak ou même Meknès.

Sans vouloir répondre définitivement à cette vaste question (d'abord j'en serais incapable et ensuite il faut que je m'occupe de 3 gosses tous excités en cette période de vacances scolaires, sans compter ma femme qui veut obstinément que je fasse la vaisselle, bref j'ai aucune chance d'être philosophe), je proposerais bien une piste : le judaïsme ne cherche pas à ce que l'homme produise une œuvre. Qui dit œuvre, dit un ensemble finalisé, un aboutissement, un système. Parfois ce système est tellement brillant qu'on le dit inadapté à la vie prosaïque de l'homme (c'est la fameuse formule de Péguy : le kantisme a les mains purs, mais il n'a pas de main). Or, la Thora ne cherche pas à systématiser (le Talmud en est un exemple évident) et préfère mettre l'accent sur la dynamique de l'Etude. Sur ce que celle-ci provoque de façon existentielle chez l'homme, de ce qu'elle éveille de façon spécifique chez chacun de ses acteurs, surtout lorsque ceux-ci sont au moins deux à « réveiller » un texte, chacun avec son histoire et sa subjectivité. Que parfois, une étude soit stérile du point de vue utilitaire (question rituelle : « pourquoi étudier un passage bizarre comparant les 4 types de mises à mort possibles ? »), c'est une évidence. Et pourtant, ce qui a perduré pendant des siècles chez les Juifs, c'est cette Etude pharisienne. Dont on peut légitimement penser que d'un strict point de vue matérialiste, elle n'est pas étrangère à la destinée du peuple Juif, ni à ce qu'ont produit ses fruits les plus éloignés rappelés plus haut. Mais le cœur du peuple juif n'avait pas vocation à créer une œuvre. Il devait vivre selon des modalités définies par une transcendance qui ne se soucie ni d'Histoire, ni de Progrès, ni de Science, uniquement pour qu'un homme, sa famille et son peuple puisse accomplir une forme de projet divin qui passe par une sensibilité particulière à l'intériorité de chacun, révélée par l'Etude et une forme d'orthopraxie.

Je ne pourrais cependant pas finir ce post sans mentionner que la Thora est pleinement consciente de ce paradoxe : la famille permet de vivre mais elle est parfois inhibitrice quant à la grandeur d'une œuvre.

Deux exemples :
1) La Michna raconte que Ben Azzaï, un temps marié avec la fille de Rabbi Akiva, n'a pu assumer cette charge. Il préférait en effet se consacrer corps et âme à l'étude de la Thora. Ce qui n'était pas compatible avec une charge de famille. Complètement contraire au message divin ? Certes, mais le reproche fait à Ben Azzaï n'est finalement pas catégorique. Rabbi Akiva lui-même a délaissé sa femme pendant plusieurs années pour aller étudier la Thora alors même que c'est elle qui l'a poussé à l'étude et à devenir le Maître qu'il est ensuite devenu.
2) L'épisode de Bamidbar (Les Nombres) où Myriam attrape la maladie appelée Tzaraat. Le texte littéral nous dit que cette punition est due à certains mots malheureux qu'elle aurait prononcés à propos de la femme éthiopienne de Moïse, Tzipora. Le grand commentateur devant l'Unesco qu'est Marek Halter y a trouvé la première trace de racisme anti-black et a fait comme si Dieu avait accroché un badge Touche pas à mon pote pour défendre Tzipora (par pitié, arrêtez de lire Marek Halter, vous ferez une grande Mitzva). Les Sages de la Tradition orale nous enseignent autre chose. Myriam aurait en fait médit sur son frère Moïse. Celui-ci, monopolisé par sa fonction de leader du peuple juif, aurait délaissé son épouse, ce qui provoqua les reproches de Myriam. Ce qui est étonnant, c'est que non seulement Dieu ne reproche rien de tel à Moïse, mais en plus il punit Myriam pour ce geste. Moïse, le plus grand prophète du peuple juif, qui délaisse son épouse et dont le midrach nous rapporte que ses enfants n'ont pas très bien tourné…
Certains destins peuvent-ils se passer d'une femme et d'enfants ? Faut-il systématiser et trouver une réponse ou laisser la question ouverte ?

lundi 6 septembre 2010

Roch Hachana: le jour du jugement. Vraiment ?

S'il y a bien une chose que l'Etude juive (avec un grand E) nous apprend, c'est de ne pas tout prendre pour argent comptant. Pour certains, l'Etude est même synonyme de "je ne prends rien pour argent comptant"

J'ai assisté à un cours restreint il y a quelques mois de cela, donné par un Rav hors-pair, peut-être un des plus grands talmudistes français. A un moment donné, le Rav nous expose que le Eved Kenaani (un statut juridique particulier associé à un serviteur non-juif) est soumis à l'obligation du Korban Pessah.
En effet, le Eved Kenaani vit dans la maison du maître et est soumis à un certain nombre d'obligations halakhiques et donc, en particulier au Korban Pessah, sacrifice effectué le jour de Pessah qui, paradoxe suprême, représente l'expression par excellence de la liberté.
Bref, personnellement, je le crois sur parole et j'attends donc la suite du cours qui vise, j'imagine, à expliquer ce paradoxe. Quelle ne fut pas ma surprise lorsqu'un des participants demanda les références exactes de cette halakha. Imaginez un élève de Terminale S demander à Einstein s'il est certain qu'E=MC²
Et quelle ne fut pas ma plus grande surprise encore lorsque le Maître sourit et dit avec son accent si caractéristique "tu as raison, tu as raison, tu veux les références, je peux faire, pas de problèmes". Et il se mit à chercher le volume précis du Choulkhan Aroukh, l'ouvrit pour ensuite le montrer à l'élève qui entra dans une discussion un peu subtile pour essayer de montrer que ce n'était pas forcément exactement le cas.
C'est une règle de l'étude: ce qui prime c'est la recherche de la vérité. Toutes les obligations mondaines ou hiérarchiques, évidemment utiles à la vie en société, devraient s'effacer lorsqu'on ouvre une Guemara.

Quel rapport me direz-vous avec Roch Hachana ? Eh bien c'est que cette fête se ressent parfois en mode pilotage automatique: Début de l'année, Chana Tova, Téchouva, Chofar, Jugement, Crainte, 10 jours pour se rattraper jusqu'à Kippour, etc... sont autant de mots-valises utilisés à saturation pendant cette période. Ils ont l'avantage de créer une ambiance particulière, de se rendre compte qu'il s'agit d'une étape spéciale de l'année (les fêtes de Tichri) pendant laquelle les adeptes du régime Dukhan seront au supplice et pour laquelle les trésoriers communautaires redoublent d'attention, attendant impatiemment le résultat du meilleur mois de l'année en matière de chiffre d'affaire.

Mais comme souvent, lorsqu'on commence à se poser des questions, on se dit que franchement, on nous fait peut-être prendre des vessies pour des lanternes.
Quelques exemples: le Talmud nous enseigne que le jour de Roch Hachana, le créateur du monde juge l'ensemble du monde et répartit les hommes en 3 catégories. Les Tzadikkim, les Justes, qui sont inscrits dans le livre de la Vie. Les Rechaim, les Impies, qui sont inscrits dans le livre de la Mort. Et les Beinonim (on dirait aujourd'hui, ceux qui doivent passer l'oral, ou mieux encore: septembre) qui ont jusqu'à Kippour pour se rattraper et éventuellement rejoindre les Tzadikkim dans le livre de la Vie.
Certes, certains rabbins s'en donnent à coeur joie pour expliquer que nous sommes tous des Beinonim et qu'il faudra cravacher jusqu'à Kippour pour être certain de passer encore une année sur cette terre.
D'autres se contentent de balayer cette métaphore d'un revers de la main juste avant d'aller jouer au golf au Country Club: "billevesées que tout cela, il s'agit encore d'une de ces légendes aliénantes que les producteurs d'opium religieux s'acharnent à diffuser en vue d'exercer un contrôle totalitaire sur les âmes et les coeurs des masses naïves et non éclairées". Bon, ça permettra sûrement au monsieur d'améliorer son handicap et de rattraper Tiger Woods, mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse avec ça ?

N'y a-t-il pas moyen d'exercer son sens critique sur certains textes de la Tradition, tout en les prenant hautement au sérieux car convaincus qu'ils sont porteurs d'un sens fécond ?
Eh bien, il se trouve que des gars vivant dans mon beau pays il y a 800 ans ont évidemment osé poser une question de pur bon sens sans se laisser impressionner par l'establishment (bon OK, j'en rajoute un peu sur le côté Besancenot du Talmud).
Reste que les Tossafistes, puisque c'est d'eux dont il s'agit, s'interrogent (Roch Hachana 16b): "Il se trouve que dans la vraie vie, on voit plein de Tzadikim mourir dans l'année et plein de Rechaim vivre encore de longues années, ce qui est peu contradictoire avec ce qu'on raconte sur le livre de la Vie". Question évidente, qu'il faut poser, qui commence à nous faire douter que le sens littéral soit le plus pertinent, mais qui en contrepartie nous ouvre vers des interprétations bien plus savoureuses et enrichissantes (que nous ne développerons pas ici, mais pour ceux qui sont intéressés, tous les commentateurs classiques reprennent cette question: le Ramban, le Ran, Rabbénou Yona, etc... et sont bien synthétisés dans un article du Siftei Haim, l'ouvrage de compilation des cours du Rav Friedlander).

De la même façon, est-il vraiment pertinent de penser que le jour de Roch Hachana est véritablement un jour de jugement, avec Dieu à sa table entouré de ses assesseurs qui passe en revue au fur et à mesure chacun des prévenus ?
J'ai un ami qui a poussé la logique littérale jusqu'au bout. Il est en effet d'usage de ne pas dormir le jour de Roch Hachana afin que "son Mazal, sa chance, ne dorme pas pendant l'année". Certains disent qu'il est également inconvenant de dormir alors qu'on va bientôt passer en jugement devant le Roi des Rois. Mon ami pense qu'il peut s'autoriser à dormir pendant Roch Hachana. La raison ? "Ayache, c'est au début de l'alphabet, à midi pour moi c'est plié, je peux dormir tranquille pendant tout le reste de la fête !"

Au-delà de la boutade, est-il encore valide de garder cette image en tête ?
Plusieurs indices nous poussent plutôt à nous en défaire. D'abord, le fait que les principaux noms de Roch Hachana ne véhiculent pas cette idée:
- Roch Hachana, qui est le nom courant de la fête ainsi que le titre du traité du Talmud abordant ses différents aspects légaux, signifie la Tête de l'Année. Rappel de la création de l'homme et du repentir inaugural après la faute du jardin d'Eden
- Yom Teroua, le jour de la sonnerie, est le nom donné par la Thora, évidemment en rapport avec la Mitzva principale de Roch Hachana, la sonnerie du Chofar, indispensable outil pour le réveil des âmes
- Yom Hazikaron, le jour du souvenir, nom donné par les Sages à la fête lorsqu'ils codifièrent le format de la prière de Roch Hachana

Bref, lorsqu'on parle couramment de la fête, on l'appelle Roch Hachana, lorsque la Thora en parle, c'est Yom Teroua et lorsqu'on prie le jour de Roch Hachana, c'est Yom Hazikaron.
Certes, la fête est parfois appelée Yom Hadin, le jour du jugement. Mais l'honnêteté nous pousse à reconnaître que cette appellation semble presque "non-indispensable", jamais utilisée par la Thora et même parfois ambiguë, en témoignent les hésitations des Sages sur les impacts halakhiques à prendre en compte lorsqu'il s'agit de valoriser le concept de "jour de jugement". Sans trop s'étendre sur ce sujet un peu technique, très bien abordé par le Rav C-Y.Zevin dans Moadim BeHalakha (nota: tous les bouquins de C-Y Zevin sont de purs merveilles), on peut citer les exemples suivants:
- on récuse l'utilisation d'un Chofar à cornes de vache pour ne pas rappeler la faute du veau d'or en plein jour du jugement
- on ne dit pas le Hallel à Roch Hachana: comment le peuple juif pourrait se mettre à chanter joyeusement alors que le Roi des Rois juge ?
- Mais en revanche, si certains Sages ont voulu imposer un jeûne à Roch Hachana du fait du jour du jugement, la majorité des décisionnaires l'ont interdit formellement.

Que penser de tout cela ? La dimension du jour du jugement est clairement une dimension de Roch Hachana et elle existe dans notre tradition. Mais son caractère presque "magique" ou "folklorique" nous interpelle. Comment résoudre ce paradoxe.
C'est chez le Pr Yeshayhou Leibowitz que j'ai trouvé une réponse des plus éclairantes:

"Il y a pour la foi une profonde signification dans la distinction entre repentir et jugement à Roch Hachana, disons entre une conception du repentir comme moyen d'obtenir un jugement favorable et l'annulation d'un mauvais verdict, et celle qui considère le repentir comme une fin en soi. La Torah a porté l'accent sur le souvenir, comme étant ce qui est fondamental, "jour du souvenir", c'est-à-dire du repentir, tandis que la tradition a ajouté cette conception de Roch Hachana où le jugement est fondamental. (...)
Pour le croyant qui recherche la plénitude de la foi, la signification de Roch Hachana est celle du rappel de sa position devant Dieu, et la question d'être en jugement se pose chaque jour et à chaque moment. Par contre, pour l'homme inaccompli, c'est-à-dire la majorité des gens, il est clair qu'on ne peut pratiquement pas attendre de lui qu'il se livre à un examen de conscience et au repentir, choses dont il est bien éloigné, tous les jours de l'année. Il ne s'éveille à ces questions qu'à l'approche des "jours austères", pendant lesquels, selon lui, il est en jugement. Cependant, bien qu'il ne s'agisse pas là de la forme parfaite de la foi, cette approche folklorique a sa place dans le monde religieux."

On reconnaît là la célèbre distinction que fait Leibowitz entre service de Dieu intéressé et service de Dieu désintéressé. Pour ce dernier, Roch Hachana est un moment de rappel (de souvenir) de la place qu'occupe l'homme en ce monde: devant Dieu. Sa vie n'est pas rythmé par ce que Dieu peut lui offrir, mais par la capacité et la volonté qu'a l'homme de servir Dieu indépendamment de notions telles que les bienfaits ou les risques de punition divine. Dans cette optique, les notions de Teroua, de souvenir, de tressaillement existentiel prennent tout leur sens.
Mais les hommes n'ont pas tous la capacité d'atteindre un niveau spirituel totalement désintéressé. D'où l'introduction de la notion de jugement qui, si elle n'est pas parfaite, a malgré tout sa place car elle peut être le germe d'une démarche plus solide dans le futur.

Comme à son habitude, Leibowitz provoque, en dénigrant totalement la prière d'Ounetané Tokef qu'il considère comme le prototype de la prière pour les masses, complètement mythologique et faisant appel aux peurs les plus animales de l'homme. Je vous en livre un extrait:

"Un murmure paisible est entendu. Les figures célestes se lèvent, frémissent et annoncent avec angoisse : « Voici le jour du jugement ! » Même les armées célestes sont appelées devant Ton tribunal. Toutes les créatures de l’univers défilent devant Toi comme devant le berger qui examine son troupeau.
(...) Pour chaque créature qui défile devant Toi, Tu fixes la durée de son existence et les circonstances de sa destinée qui ne dépendent pas de sa volonté. Au jour de Roch Hachana, notre sort est écrit. Au jour du jeûne de Kippour, notre sort est scellé.
Il est alors décidé:
qui disparaîtra pendant l’année et qui viendra au monde,
ceux qui pourront vivre et ceux qui devront mourir,
ceux qui seront au terme de leur existence et ceux à qui il reste encore du temps à vivre.
Tu détermines si les uns mourront par le feu, les autres par les eaux,
ceux qui seront frappés par la guerre ou emportés par des plaies : la famine, le tremblement de terre ou la maladie.
Tu établis qui jouira d’une existence paisible, heureuse et digne, sera honoré et prospère et qui connaîtra les affres de l’errance, des épreuves, de l’humiliation et de la misère.


Honnêtement pour un Séfarade, la provocation tombe un peu à plat puisque cette prière n'est pas récitée systématiquement et qu'elle ne représente rien de spécial du point de vue affectif.
En revanche ma femme, Ashkénaze pure et dure, a été profondément outrée. Pour elle, et pour beaucoup de ses coreligionnaires, il s'agit du summum de la Téfila de Roch Hachana: là où le Hazan pleure le plus, où tout le monde est terrorisé, où les gens se font tout petit en imaginant, comme les Gaulois d'Astérix, que le Ciel va leur tomber sur la tête.

Leibowitz est très sévère sur cette prière car elle éloigne l'homme de la véritable signification de Roch Hachana: (re)prendre conscience que le retour vers Dieu est une fin en soi, qu'il passe par le rappel vaillant d'une existence vouée à Dieu et non à des idoles (le golf, la vie professionnelle, les mondanités, la peur de la mort, etc...) et que les notions de récompenses ou de punitions sont accessoires.

Vaste programme pour cette année, que je vous souhaite douce et heureuse !