mardi 27 mars 2007

Tzav - Admettons !

Bon, Pourim a eu lieu et après vous être saoulés comme le veut la Halakha, il va falloir recouvrer vos esprits.
Mais bon, prenez votre temps puisque quand le Messie arrivera, la fête de Pourim subsistera.

Mieux que ça: les seuls livres qui resteront saints seront les 5 livres de la Thora +...la Meguilat Esther (+ le livre de Josué selon certains).

Oubliez le Cantique des Cantiques, Ruth, les Psaumes, les Prophètes, etc...il n'en restera qu'un, c'est la Meguilat Esther.
Il faudrait des années pour comprendre pourquoi une histoire d'une dizaine de chapitres avec vin, amour, festins, intrigues politiques, suspense et retournements de situations mérite autant d'égards alors qu'on va allégrement oublier les formidables paroles des prophètes...

Merveilleux judaïsme, que voulez-vous...

Parlons plutôt de la Paracha: Tzav parle en grande partie des Korbanot, des sacrifices. Et comme pour les livres saints, il y aura quelques changements lors des temps messianiques.

Eh oui, pareil: il n'en restera qu'un. Il restera le Korban Toda.
Vous parlez tous un peu hébreu, vous savez que Toda veut dire "Merci".

Le Korban Toda, c'est un sacrifice que l'on offre, sans y être obligé, simplement pour remercier D.ieu.

On avait déjà évoqué dans une Paracha antérieure la nécessité de dire Merci.

Mais comme depuis on a progressé et qu'on a eu notre premier Azimut, on va essayer d'approfondir un peu tout ça avec une guest-star....le Rav Itzhak Hutner !

Ca ne vous dit rien ? C'est normal, le Rav Hutner est très peu connu en France. C'était pourtant un Maître Américain (vivant à New-York) du XXème siècle, décédé en 1980 qui écrivit des textes d'une grande profondeur et révélateurs d'une pensée très originale et féconde. C'était également un grand spécialiste du Maharal de Prague.

Notre guest-star donc, fait remarquer fort judicieusement que le mot "Toda" (Merci) vient de la racine "Hodaa" qui veut dire:

- Merci, Reconnaissance

mais aussi:

- Admettre (en français, on dit d'ailleurs également reconnaître: j'admets que les juifs tunisiens font une cuisine exceptionnelle = je reconnais que les juifs tunisiens font une cuisine exceptionnelle).

Le Rav Hutner ne s'étonne pas d'une telle coïncidence: afin de dire Merci à quelqu'un, il faut d'abord reconnaître que la personne que l'on remercie nous a prodigué un bienfait.
Quand on dit Merci après s'être fait passer le sel à table, en fait on dit:
"je reconnais que tu m'as passé le sel, que ça m'a procuré un bienfait et je t'en remercie".

Comme ça fait un peu long, on dit juste "Merci". (à Harlem, on dirait Merci Brother, Notre seigneur est avec toi Brother, il te guide et t'ouvre la voie Brother comme il est dit: "Je suis le Seigneur et je t'ouvre la voie Brother"...c'est aussi un peu long remarquez... ).

Mais le Rav Hutner pose la question: comment sait-on qu'une phrase parle d'admettre quelque chose ou qu'elle évoque un remerciement ?

En fin grammairien, il répond, tel Maître Capello:
Cela dépend de la préposition qu'il y a après le mot Hodaa:

- Hodaa "ché"..., veut dire admettre "que" ..

- Hodaa "al"..., veut dire Merci "pour"

Essayons d'appliquer cela à la prière par excellence, la Amida (qui comme chacun sait, remplace les sacrifices).

A la fin de la Amida, on dit (en se prosternant): Modim anahnou Lakh "CHE" Ata hou...
Et la fin de cette bénédiction est: Nodé lekha..."AL"

Modim et Nodé viennent tous les 2 de la racine Hodaa. Dans cette bénédiction, qui est d'ailleurs appelé Bénédiction de remerciement, nous avons les 2 acceptions du terme:

- Modim...CHE: nous admettons que D.ieu est notre D.ieu et que nous sommes dépendant de lui.

Ce n'est qu'après avoir reconnu cela que l'on peut dire:

- Node..AL et que l'on remercie D.ieu pour ses bienfaits.

Et c'est à partir de cette explication que l'on va mieux découvrir un commentaire de Ribbi David ben Yosef Avudraham, élève du Baal Hatourim et maître du XVème siècle.

Vous savez que l'officiant fait la répétition de la Amida à haute voix après que les fidèles l'aient faite à voix basse.
Mais à un moment donné, les versions des fidèles et de l'officiant diffèrent: c'est justement pour la bénédiction de Modim, pour laquelle les fidèles récitent un Modim spécial.

Pourquoi ? Eh bien, répond le Avudraham: pour toutes les autres prières, on peut envoyer un messager: un messager pour demander la santé, un messager pour demander de la tune, un messager pour demander l'intelligence, etc...

Il n'y a qu'une seule chose que l'on ne puisse faire que par soi-même: dire Merci.
Dire Merci et admettre que l'on nous a prodigué un bienfait est quelque chose de très intime et intérieur. Cela ne peut se faire que de manière personnelle.

Evidemment, ce qui est vrai pour D.ieu est aussi vrai pour l'homme:

1) lorsque l'on dit Merci à quelqu'un, parfois de façon un peu mécanique, c'est d'abord et avant tout admettre qu'il a été une part de notre bonheur...même si notre bonheur est d'avoir du sel dans sa pkaïla !

2) Dire Merci est un acte individuel qui ne peut pas passer par quelqu'un d'autre.
Admettre qu'une personne est pour quelque chose dans notre formidable vie est un effort non négligeable auquel il faut parfois s'astreindre.

Remercier est donc un acte plein d'humilité qui consiste à prendre conscience que l'on est pas seul sur terre. Et que nous ne sommes pas tout puissants. Où la conscience de Dieu fait aussi prendre conscience de la présence d'autrui...

mercredi 21 mars 2007

Acheter du Coca-Cola casher lePessah ?

Pessah approchant, c'est l'effervescence chez toutes les familles juives, ou plutôt dans toutes les cuisines des familles juives.
Le Hametz (le levain) est éradiqué, la vaisselle changée et les achats de Matzot (pain azyme) battent leur plein.

Mais ce ne sont pas seulement les Matzot qui font le bonheur des Naouri, Cash Casher et autres Franprix Voltaire. C'est toute une chaîne commerciale qui inonde le marché communautaire de produits casher le Pessah au point que cette fête n'est plus depuis longtemps un moment de restriction gastronomique, bien au contraire.
Le seul souci, c'est que ça coûte cher, bien que les prix aient beaucoup diminué avec le temps, la concurrence aidant.

Alors question halakhique: faut-il acheter du Coca-Cola Casher le Pessah ? faut-il acheter du sucre Casher le Pessah ?

A priori, tout le monde répondrait "oui", si tant est que vous désirez absolument profiter de Coca-Cola pendant la fête.
La Halakha n'est pas si claire.

En particulier lorsqu'on se réfère aux décisions du Rav Ovadia Yosef, principalement consignées dans le livre écrit par son fils: le Yalkout Yosef.

Dans son tome 5, dédié aux fêtes, le Yalkout Yosef écrit quelque chose de surprenant. Prenons un mets dont la cacherout pendant Pessah n'est pas mise en doute (du sucre par exemple, dont la composition ne change pas avant et pendant Pessah).
Il est permis d'acheter un paquet de sucre sans surveillance avant Pessah afin d'ouvrir le paquet pendant Pessah et de le consommer. En revanche, il sera interdit d'acheter du sucre sans Téouda (surveillance rabbinique) pendant Pessah.

En bref, tous les aliments dont la cacherout pendant Pessah ne pose pas de problème particulier (le sucre, le sel, l'huile, le coca-cola dont on sait que la formule ne change pas, etc...) peuvent s'acheter sans surveillance spécifique pour Pessah, à la condition que l'on achète ces mets avant Pessah.

Sur quoi se base cette décision ? Sur le principe connu de "Batel Bechichim".
Le Coca-Cola est évidemment cacher le Pessah, il n'y a aucune raison de considérer qu'il peut y avoir du Hametz à l'intérieur. Sauf si par accident, une parcelle de pain entre dans le processus de fabrication. Et là question: cette miche de pain invalide-t-elle la cacherout éventuelle pour Pessah ?
Réponse: non, si le pain constitue moins de 1/60ème du volume total de coca et que le pain s'est introduit avant Pessah.
En revanche, si le pain s'est introduit pendant Pessah, c'est toute la production qui est bonne pour la décharge: le concept de Batel Bechichim (annulation dans 1/60ème) ne s'applique plus.

Fort de cette explication, le Rav Ovadia Yosef permet et même incite à acheter des produits non surveillés explicitement pour Pessah avant Pessah et ce, pour éviter une dépense financière trop importante. La charge du Yalkout Yosef est en effet très virulente envers certains commerçants qui profitent de la période pascale pour augmenter les prix....et les marges.

Au-delà de son aspect technique, cette halakha nous donne une leçon très forte: la vie sociale du peuple et son portefeuille sont parfois plus importants qu'une règle rituelle.

Conclusion: faites le plein de Coca-Cola avant Pessah, vous pourrez en profiter à loisir pendant !

Nota 1: attention, cette décision halakhique ne concerne que les Séfardim. En effet, la notion de Batel Bechichim ne s'applique pas pour les Ashkénazim pour Pessah, même avant la fête. Ceux-ci seront donc obligés d'en passer par les surveillances spécifiques...

Nota 2: comme pour toute halakha, il est nécessaire de se replonger dans les sources et de consulter un avis éclairé avant toute manifestation pratique

lundi 19 mars 2007

Vayikra - D.ieu ne tranche pas la Halakha

Déjà 2/5 de la Thora écoulés !
Après les livres de Berechit et de Chémot, voici le 3ème, le livre de Vayikra.
Ce livre, (en français le Lévitique pour ceux qui veulent se la jouer), traite d'une problématique fondamentale: le pur et l'impur.
Qu'est-ce qui est pur. Qu'est-ce qui est impur.

Mais avant de se casser la tête avec des règles trop techniques, il nous faut d'abord essayer de comprendre ce que veut dire "Pur" et "Impur".
Qu'un animal soit "pur", ne veut évidemment pas dire qu'il est hygiéniquement apte à la consommation. Dire qu'on ne mange pas casher parce qu'aujourd'hui les formulaires B12-A43 et ZI-47 du ministère de l'agriculture bio protègent mieux les consommateurs qu'en -500 av JC est une absurdité sans nom.
Le pur et l'impur, en hébreu "Tahor" et "Tameh", sont des notions beaucoup plus profondes.

Pour les comprendre, direction le Talmud. Baba Metzia 86a.

Pour un passage qui a été écrit, selon mon maître, sous l'influence de drogues hallucinogènes...Je vous laisse seuls juges:
La Tzaraat est un symptôme (que l'on traduit improprement par lèpre) qui se manifeste par des tâches blanches sur le corps et qui rend impur. On raconte qu'un problème taraudait D-ieu: est-ce que quelqu'un a la Tzaraat lorsqu'on constate un poil blanc ?

En effet, il y a 3 cas:
- Si une tâche blanche apparaît et qu'ensuite un poil blanc apparaît, la personne est impure
- Si un poil blanc apparaît et que la tâche apparaît ensuite, la personne est pure
- Mais si on ne sait pas si c'est la tâche ou le poil qui sont arrivés en premier, que fait-on ?

PROBLEME CRUCIAL !!

C'est ça qui taraudait D.ieu, qui vous le voyez a d'autres choses à faire que s'occuper de votre futur partiel de juin ou de vos problèmes existentiels...

Scène 1:
Une discussion s'engage entre D.ieu et la Yechiva céleste (avec pleins de grands sages à l'intérieur). D.ieu dit que c'est pur. La Yéchiva céleste, un peu insolente dit que c'est impur. D.ieu, beau joueur et ne voulant pas s'imposer décida d'en appeler à Rabba Bar Nahmani. Pourquoi Rabba bar Nahmani ? Parce qu'il était THE expert mondial et internationalement reconnu de ce genre de problèmes. Le souci, c'est que Rabba était encore vivant et qu'il fallait l'appeler en haut (si vous voyez ce que je veux dire), pour discuter avec D.ieu et la Yéchiva céleste.

Scène 2:
Rabba bar Nahmani, lui, était poursuivi par les romains et le Talmud nous donne en détail les étapes de son périple, jusqu'à un endroit un peu marécageux dans lequel il commença à étudier. A l'abri des méchants romains. Et comme il étudiait, l'Ange de la Mort avait le plus grand mal à le déloger de sa vie terrestre. Il employa donc un subterfuge (qu'est-ce qu'il est malin cet ange de la mort...): il fit souffler un peu de vent sur un palmier, les feuilles firent du bruit, Rabba prit peur, crut que c'était les romains et hop ! il arrêta d'étudier...et expira...Mais il expira non sans avoir livré sa réponse (comme dans les séries B policières où l'assassin est livré dans un dernier souffle...): haaa....c'est....Tahor ! (c'est Pur !).
D-ieu avait raison !! (on s'en serait pas douté...)
Tout est bien qui finit bien...Sauf que...téléportation quelques centaines d'années plus tard, chez notre grand maître Maïmonide et son Code de Loi unique: le Michné Torah (Hilkhot Toumat Tzaraat 2:9).

Que dit Maïmonide: en cas de doute sur l'apparition en premier de la tâche ou du poil, c'est....Tameh ! Impur !
En gros Maïmonide tranche, sans remords et sans gêne, contre Rabba Bar Nahmani l'expert mondial et contre D-ieu ! Je vous laisse relire un peu l'histoire avant de vous livrer l'enseignement de mon maître sur ce sujet...

Le Pur, le Tahor, fait référence à une situation où l'ensemble des paramètres est clair, sans défaut. Tout apparaît de la manière la plus limpide possible, sans aspérités. Quelque chose de pur fait référence à un absolu qui ne mélangerait pas 2 substances contraires et opposées. L'Impur en revanche, c'est comme son nom l'indique, le contraire du pur. Quelque chose d'impur est quelque chose qui n'est pas absolu. C'est quelque chose qui est parasité par une opposition d'éléments contraires, c'est un mélange de substances non compatibles, contraires voire opposées. Une femme est par exemple considérée comme impure lors de ses périodes de menstruations car elle mélange dans une même période la Vie (elle-même) et la mort (la perte d'un enfant potentiel). On le voit, aucun rapport avec des notions telles que la propreté, l'hygiène ou l'opposition entre "bien et mal".

Mais alors quel rapport avec notre histoire ?
Le problème du doute sur l'apparition de la tâche et du poil fait référence à une question beaucoup plus profonde: le doute est-il pur ou impur ?

En d'autres termes, la vie de tout être humain est composée de choix continus et de doutes systématiques. A chaque moment de notre vie, nous sommes confrontés à des tergiversations et des "pesage de pour et de contre". Pour Maïmonide, il n'y a aucun doute: la vie de l'être humain étant une somme de doutes et de choix, la réponse est forcément "Impur" ! L'homme n'est pas absolu ! Il mélange continuellement des sentiments opposés: l'amour, la haine, la générosité, l'égoïsme, des choix cornéliens s'imposent à lui (Jennifer ou Samantha ?, Nicolas ou Ségolène ?, Sartre ou Aron ?)

Pour D.ieu en revanche, l'absolu s'applique. D.ieu est la référence en matière de pureté puisqu'il ne connaît pas de doute. Voilà pourquoi la Halacha ne s'applique pas de la même façon à D.ieu et aux hommes.L'homme n'est pas D.ieu. Si l'homme vivait continuellement dans un monde absolu et sans aspérités, alors ce serait pur. Mais nous sommes dans le monde réel. Voilà pourquoi Maïmonide tranche pour l'impur.

Vous avez bien sûr une question ! Pourtant Rabba bar Nahmani, l'expert mondial, tranche "Pur" ! Alors qu'il n'est pas D.ieu ! Pourquoi ?
Réponse: car il était arrivé à la fin de sa vie, et qu'il était parvenu à comprendre, via sa fuite des autorités romaines, le sens de sa vie: sa vie devait être consacrée, on le voit plus haut dans la page de Guemara, à l'étude de la Thora, à son enseignement et à la résistance à l'oppresseur. Le sens de sa vie était devenu limpide. Il n'y avait plus de parasites, plus de choix cornéliens, plus d'imperfections: sa vie était devenue... Pure.
A notre niveau, on comprend mieux ce qu'est une action "pure". Si je veux être un responsable "pur", un dirigeant "pur", je dois l'être avec une seule intention: celle de faire progresser la société ou la communauté dans laquelle je vis. Si un parasite vient chatouiller cette intention (le pouvoir, la reconnaissance, l'intérêt personnel,...), alors la fonction sera devenue "impure".

Oh oui, c'est dur ! Mais c'est ça notre objectif ! Et c'est ça Vayikra !

mardi 13 mars 2007

Vayakhel - Le Erouv, pour quoi faire ?

La Paracha de cette semaine (Vayakhel) va nous permettre de traiter un sujet ô combien fondamental: le Shabbat (applaudissements discrets).


Vayakhel Moché, ca veut dire "Moché a rassemblé". Il a rassemblé le peuple pour lui dire un certain nombre de choses intéressantes, soyez-en convaincus.

Et la première chose qu'il leur dit c'est: "pendant 6 jours vous ferez votre travail et le 7ème jour sera pour vous sanctifié".

OK, donc Shabbat, c'est important ! (Applaudissements plus nourris).


On connaît les raisons: les 39 travaux interdits pendant Shabbat représentent la maîtrise de l'homme sur la matière et le monde, maîtrise qu'il doit utiliser pendant 6 jours. Mais le 7ème jour, il doit reconnaître qu'un entité supérieure, D.ieu en l'occurrence, a une maîtrise supérieure sur ce monde et qu'il doit donc, en commémoration de la création du monde, cesser tout travail de création.Super. C'est pour ça qu'on n'a pas le droit d'écrire, de cuire, d'allumer du feu, etc...


Mais honnêtement, il y a une chose interdite le Shabbat qui ne cadre pas du tout avec cette explication: l'interdiction de porter. Vous savez tous qu'il est interdit de porter quoique ce soit le Chabbat dans le domaine public et de faire passer un objet du domaine privé au domaine public et inversement.

Mais quel rapport avec la création ? Quel rapport avec le repos ?

Pour essayer de vous illustrer la bizarrerie de cette interdiction, voici une petite anecdote qui m'est arrivé avec un compagnon d'étude: nous avons étudié pendant plusieurs journées un traité de Guemara parlant de la sonnerie du Shofar un jour de Shabbat (Roch Hachana 30a et 30b).


Vous savez que c'est interdit, que dans les synas, ça permet souvent de finir plus tôt et que ça fatigue moins le rabbin. Mais on connaît moins la raison de cette interdiction...


Pas le droit de sonner du Shofar à Shabbat car c'est un instrument de musique? Non, tout faux. C'est quand même marqué dans la Thora: Vous sonnerez du Shofar le premier jour de Tichri (et on s'en fout que ce soit un Shabbat).

La raison donnée par votre rabbin à la synagogue: parce qu'on a peur qu'on en vienne à porter le Shofar pendant Shabbat pour aller le sonner.


Vous voulez la raison complète donnée par le Talmud ? Attention, c'est loufoque: Parce qu'on a peur qu'un homme ne sachant pas sonner du Shofar, trouve un Shofar dans la rue (ça arrive tous les jours n'est-ce pas...), le prenne, le porte et aille chez quelqu'un qui sait sonner pour pouvoir l'entendre !

En résumé: nos Sages ont interdit d'effectuer un commandement ordonné par la Thora elle-même, par peur d'un cas dont la probabilité qu'il survienne est la même que celle d'une réunion commençant à l'heure...au mieux 1 fois en 2000 ans !


Nous étions complètement hébétés par cette anomalie. Ma Havrouta (mon compagnon d'étude) posa alors la question à un Rav reconnu qui lui répondit: "c'était pour montrer à quel point nos Sages tiennent à l'interdiction de porter. Au point d'interdire un commandement de la Thora !"


Il nous faut donc mieux comprendre cette interdiction. Le Rav Shimshon Raphaël Hirsch explique la chose suivante: si tous les autres travaux représentent l'influence de l'homme sur la matière, la notion de porter représente l'influence de l'homme sur l'histoire.

C'est-à-dire sur les interactions entre les êtres humains. Faire passer quelque chose d'un domaine à un autre, d'une personne à une autre, c'est interagir avec mon prochain, c'est échanger des marchandises, c'est faire avancer l'histoire. De la même manière que pour la matière, il nous faut reconnaître qu'il existe une entité supérieure qui, malgré notre travail de tous les jours, garde les prérogatives sur l'histoire de l'humanité. Et cette entité, c'est D-ieu.


Dans le Kiddouch, on dit "En souvenir de la création...en souvenir de la Sortie d'Egypte".

Le souvenir de la création, c'est pour nous rappeler que nous ne sommes pas complètement maîtres de la matière et du monde matériel.Le souvenir de la Sortie d'Egypte, c'est pour nous souvenir que nous ne sommes pas non plus complètement maîtres de l'histoire humaine.


Et c'est l'interdiction de porter qui nous le rappelle.Mais, me direz-vous (j'entends déjà les questions dans la salle au fond à droite), on a pourtant le droit de porter dans le domaine privé !

D'échanger dans le domaine privé !

Et là je laisse la parole au Grand Rabbin Gilles Bernheim, qui je l'espère, nous fera comprendre un peu mieux l'importance du Erouv sur les lieux de camps: "Le jour du Shabbat, il est licite de transporter un objet à l'intérieur du domaine privé, car ce dernier a pour fonction de rassembler et d'accueillir: c'est bien l'idée de générosité que nous pouvons entrevoir ici. Porter reste une activité licite dans la mesure où la finalité est le partage. (...)Le domaine public quant à lui, est celui où notre identité est en mouvement, remodelée en permanence, notamment dans le circuit des échanges. Dans cet espace-là, il n'est plus licite de porter quelque chose le Shabbat". (in. Le Souci des Autres, au fondement de la Loi juive. ed. Calmann-Lévy 2002).


En bref, on ne peut porter que si l'on arrive à constituer un domaine privé, garant du partage dans une communauté de personnes. Quoi de plus grand par le Erouv que de garantir, par le domaine privé, le sens du partage et la générosité dans un quartier le Shabbat ?

jeudi 8 mars 2007

Ki Tissa - L'appel

Ki Tissa, la paracha du veau d'or. Question sérieuse tout de même. Mais qui n'empêche pas une petite histoire sympathique.

Vous savez que dans cette malheureuse histoire, seule une tribu n'a pas fauté: la Tribu de Lévy (ou Levi, Levi Strauss, Lewis, Loewi, Levis 501, etc...). C'est d'ailleurs cette tribu qui a répondu à l'appel de Moché: passer par le fil de l'épée tous ceux qui fautèrent en faisant le veau d'or.

C'est d'ailleurs à cette occasion, que D-ieu retira la responsabilité du service dans le temple aux Bechorot, aux premiers-nés. A partir du veau d'or, ce ne sont plus les aînés qui exerceront le service dans le Temple, mais les Levy (et les Cohen, qui sont une branche de la famille Levy).

A ce propos, le Rav Schwab raconte donc une histoire. Il était invité un jour chez le "Nassi Hador", le plus grand de la génération: le Hafetz Haïm.



Et pendant ce Shabbat, le Hafetz Haïm posa une question bizarre au Rav Schwab:

- "Es-tu Cohen ?"
- "Non"
- "Ah, dommage...et es-tu Levy ?"
- "Non plus"
- "Ah c'est vraiment bête car lorsque Machiah viendra, seuls les Cohen ou les Levy pourront servir dans le temple. Et comme je suis Cohen (le Hafetz Haïm était effectivement Cohen : Rabbi Israël Meïr Kagan, Kagan étant la transcription polonaise de Cohen), je pourrais servir. Et pas toi. Et au fait, pourquoi n'es-tu pas Cohen ?"

Alors là, le Rav Schwab tombe des nues. Qu'est-ce que c'est que cette question ? C'est évident ! Parce que mon père n'est pas Cohen !

"Et pourquoi ton père n'est pas Cohen ?"

Le Rav Schwab ne comprend vraiment pas: qu'est ce que j'y peux moi si mon père n'était pas Cohen ?
Alors le Hafetz Haïm lui expliqua: "loin de moi l'idée de te narguer en disant "t'as les boules Coco, moi je suis Cohen et pas toi. C'est con hein ?"Non, ce que je veux te montrer c'est que si tu n'es pas Cohen ou Levy, c'est qu'à un moment de l'histoire de l'humanité, il fallait répondre à un appel. Il fallait répondre à l'appel de Moïse qui demandait d'aller avec lui pour punir la faute du Veau d'Or. Mes ancêtres y ont répondu: pas les tiens.Ce que je veux te montrer, ce sont les conséquences énormes que peuvent engendrer un choix de l'homme"

Nous sommes tous chaque jour confrontés à des appels: faut-il prendre telle ou telle responsabilité ? Faut-il agir tel que l'on me le conseille...ou faut-il désobéir ?
Chacune des réponses que nous apportons aura évidemment une conséquence pour nous, mais aussi pour notre entourage, et pire encore: pour nos enfants et nos petits-enfants !
Nous devons tous répondre à des appels et des défis en matière d'éducation juive, de transmission de la tradition juive ou de refus de l'assimilation.

Il faut y répondre ! Pour notre bien, mais aussi pour nos enfants ! Voilà la vraie leçon du Hafetz Haïm.

mercredi 28 février 2007

Tetsavé - La forme ou le fond

Comment une description vestimentaire peut-elle nous enseigner des éléments de pédagogie ?
C'est une des réalités de cette Paracha.

Avec Tetsavé, on continue notre parcours dans l'édification du Michkane, de ses ustensiles principaux, mais aussi et surtout de la description des habits du Cohen Gadol ("le Grand Prêtre", le Grand Manitou, quoi...).

On sait que les cohen "standards" avaient 4 habits dans leur uniforme, alors que le Cohen Gadol en avait 8. Mais dans ces uniformes bien spéciaux, il y a 2 choses très étonnantes.

D'abord, on nous dit que les Cohen, les "Gardiens du Temple" devaient servir "Pour l'honneur et la Gloire de D.ieu". En termes halachiques, cela veut dire que les habits des Cohanim devaient toujours être parfaitement "nickel". Bien repassés, pas une tâche, lavés avec Mir Couleur, etc..

C'est étonnant car cette notion s'appelle "Hidour Mitzva", l'embellissement de la Mitzva. En résumé, à Soukot on fait la Mitzva avec un Etrog, mais c'est mieux de le faire avec un "beau" Etrog, qui va au-delà de ce qui est requis au minimum. D'où le défilé très pittoresque à Méa Chéarim à Jérusalem, de centaines de Juifs auscultant avec une loupe les moindres aspérités des Etrog vendus par la cohorte de distributeurs spécialisés.
Pareil avec les Téfilines: je connaissais un enseignant (un peu spécial certes) qui nous disait toutes les semaines: "Mes tef, elles valent 10 briques !". En gros, il avait des téfilines de compétition, qui étaient largement suffisantes pour la Mitzva, mais lui voulait "l'embellir" un maximum.
Sauf que cette notion de "Hidur Mitzva" est facultative au niveau halachique: tout le monde n'est pas obligé d'acheter un Etrog à 5000 Euros ou des Téf à 10 briques !
Eh bien, pour les habits du Cohen, la première bizarrerie, c'est que le fait que les habits soient au top du top était une obligation qui pouvait même rendre le Cohen passible de mort s'il arrivait au Temple fringué comme Columbo...
La 2ème anomalie, plus connue, c'est que les habits du Cohen étaient constitués de Lin et de Laine. Alors que c'est théoriquement complètement interdit pour des habits "normaux" ! C'est l'interdiction du Chaatnez. Mais le mélange du Lin et de la Laine n'était pas seulement permis pour les habits du Cohen, il était obligatoire !!

Pourquoi ces 2 anomalies ? Le Rav Nevinsahl, le Rav de la vieille ville de Jérusalem, a une très belle réponse qui parle particulièrement aux éducateurs en général et aux éducateurs juifs en particulier.

L'obligation de Hidour Mitzva est compréhensible dans le cas du Temple: les Cohen n'ont pas de souci matériel, ils servent dans le Temple qui est la demeure de D-ieu sur terre. A cet effet, ils n'ont pas d'excuses du style "c'est trop cher pour moi, j'ai pas le temps, etc..." que l'on pourrait trouver légitime dans une vie "normale". Un chef du protocole ne peut pas laisser passer la moindre erreur dans une manifestation officielle: il est garant de la splendeur de l'Etat. Pareil pour les Cohen: ils doivent être irréprochables dans leur service. L'embellissement de la Mitzva est donc obligatoire.

Et pour le Lin et la Laine ?
Essayons de voir d'où vient cette interdiction. Il s'agit d'une loi qui est considérée comme n'ayant pas d'explication rationnelle. Pourtant, le Zohar rattache cette interdiction au premier meurtre: celui de Abel par son frère Caïn. Caïn avait offert à D-ieu un sacrifice fait de Lin, issue de l'agriculture, alors qu'Abel avait offert de la Laine issue de son troupeau. C'est suite à l'agrément par D-ieu du sacrifice d'Abel et le rejet de celui de Caïn que le premier meurtre survient. En souvenir de ce premier meurtre, l'interdiction de mélanger le Lin et la Laine a été promulguée...
Mais si tout vient de là, quel est le problème de Caïn ? Pourquoi D.ieu n'a-t-il pas agréé l'offrande de Caïn ?

Le Ramhal (Rabbi Moché Hayim Luzzato) dans son oeuvre magistrale, le Mesilat Yecharim répond: on connaît tous la différence entre le fond et la forme. Entre le nomen et le phénomène dirons-nous en philosophie.
Et Caïn était certain que ce qui prévalait était le fond. Faire l'offrande à D.ieu. Même si je prends ce qui me passe sous la main, du moment que je fais une offrande, tout va bien, j'ai accompli mon devoir. C'est ce que pensait Caïn. D.ieu le détrompe en rejetant son offrande: oui c'est important de remplir ton devoir. Mais c'est également très important d'y mettre les formes, d'être méticuleux dans l'observance de cette Mitzva, de la rendre belle: c'est ce que tu n'as pas su faire Caïn.
Caïn ne saisit pas l'importance de la forme. Et c'est cette incompréhension qui génère le premier meurtre de l'histoire.

La réparation (le Tikoun) de cette incompréhension, c'est l'obligation pour les Cohen d'embellir la Mitzva lorsqu'ils s'habillent. Pas de Mitzva à la va-vite: les Cohen doivent être extrêmement méticuleux et au "Top du Top" s'ils veulent réparer la faute de Caïn.
On comprend mieux l'obligation de porter du Chaatnez: si on a compris que mettre les formes était obligatoire et que rendre un Mitzva "belle" était impératif, alors il n'y a plus besoin d'en référer aux conséquences des actes de Caïn. Plus besoin d'en référer au premier meurtre puisque celui-ci n'aurait jamais eu lieu...
Le Lin et la Laine peuvent donc enfin se réconcilier.

Alors que les Juifs fêtent Chabbat toutes les semaines, le signe est très fort. On peut en effet fêter Chabbat de 2 façons:

- appliquer à la lettre les Mitzvot de chabbat, dormir, faire un office vite-fait, de la bouffe dégueu et une longue sieste le samedi après-midi. Ca c'est appliquer le fond du Chabbat

ou bien...

- appliquer à la lettre les Mitzvot de chabbat (ça c'est le fond obligatoire ;-)), décorer la maison, innover dans la disposition des tables, du menu des repas de Chabbat, promouvoir un office vivant, chantant et différent de la semaine, chanter et encore chanter, organiser des activités qui stimulent l'intellect et le physique, sortir de l'ordinaire à tous les niveaux !

C'est toute la différence entre une Mitzva "nue" et une Mitzva "embellie".
Chabbat Tetsavé, c'est le Chabbat du "Hidour Mitzva" !!

mercredi 21 février 2007

Terouma - A l'homme de jouer !

Térouma marque un vrai tournant dans le livre de Chémot (l'Exode) qui va nous permettre de prendre un peu de recul sur les événements passés jusqu'ici.

Pour être clair, si vous arrivez à Hollywood avec un scénario sur Joseph, ses frères, les trahisons, les tentations, la vie en Egypte, les 10 plaies, la mer qui s'ouvre, etc... vous êtes sûrs de trouver du boulot. L'histoire est pas mal, elle rebondit, et en plus il y a des effets spéciaux.
En revanche, je ne vous conseille pas de vous pointer avec un scénario issu de Térouma: c'est chiant à en mourir ! Que des descriptions d'ustensiles utilisés dans le Michkan (le mini-temple qu'ils avaient dans le désert), la Ménora, l'Arche (perdue), combien de hauteur, combien de largeur, en quel matériau, etc, etc...un vrai catalogue Leroy Merlin !
Imaginez: une paracha pour raconter le déluge et la tour de Babel, et cinq parachyot pour parler du Temple et de ses ustensiles ! Il faut donc bien que ce Temple soit important ! Et c'est vrai que lorsqu'on commence à étudier un peu ces passages là, c'est un vrai régal.

Mais la question subsiste: qu'est-ce qui est si important dans le Temple pour qu'on nous bassine avec ça pendant de nombreuses minutes à la synagogue ? (voire de nombreuses heures si vous êtes dans une synagogue marocaine et voire de nombreuses journées si vous êtes dans une synagogue meknassi).

Commençons par le commencement. Dieu crée le monde et comme le dit Manitou: "il le rend habitable pour l'homme". Le 7ème jour, le monde est stable, Dieu peut se retirer. Et comme le disent tous les Juifs du monde le vendredi soir au Kiddouch:"Et D-ieu bénit le 7ème jour et le sanctifia, car c'est en lui qu'il cessa toute l'oeuvre qu'il avait créé pour l'accomplir".
L'histoire de l'homme peut donc commencer le 7ème jour: D-ieu se retire, l'homme peut débarquer sur terre. Cependant, l'homme a encore besoin d'être guidé: il peut vivre, certes, mais pour quoi faire !?

Le Netziv de Volojine (Rabbi Naphtali Tzvi Yehouda Berlin, un des maîtres du Rav Kook) répond à cette question en posant une autre question (c'était un vrai Juif). Il rappelle que le livre de Chémot (l'Exode) est appelé dans la tradition "Houmach Chéni": le 2ème "livre".
Pourquoi ? Car il est COMPLETEMENT lié au premier: l'homme a été créé dans un seul but, celui de recevoir la Thora. Tous les épisodes du livre de la Genèse n'étaient utiles que pour arriver au don de la Thora symbolisé par les Parachyot de Yitro et de Michpatim.

On comprend déjà mieux: après Michpatim, l'homme devient vraiment "indépendant". Il pouvait depuis le 7ème jour vivre dans une nature stable. Il sait désormais pourquoi il est sur terre. Il n'a plus besoin de D-ieu en tant qu'intervention divine.Ce n'est qu'à ce moment là que D-ieu peut dire dans notre Paracha: "Et il me feront un sanctuaire et je résiderai parmi eux".

Notez bien que D-ieu ne dit pas "je résiderai dans le sanctuaire", il a déjà un 5* Palace qui vaut bien mieux qu'un petit motel dans le désert. Non, D-ieu résidera dans l'homme: ce sanctuaire est créé pour l'homme. L'homme doit désormais accomplir sa mission qui est de faire descendre sur terre le divin...et ce sans l'aide de D-ieu ! Le Temple, c'est un moyen formidable pour l'homme de préparer le monde pour D-ieu, comme Lui-même l'a préparé pour nous auparavant ! Le Temple, c'est le lieu de rencontre entre l'homme et D-ieu: c'est le but ultime de la création, voilà pourquoi il est si important ! Mais contrairement à ce que l'on croit, construire une demeure de ce genre n'est pas facile...

Il y a en effet 2 démarches qu'il faut arriver à concilier:
- oublier D-ieu et vivre ce monde pour les hommes et le rendre habitable pour l'homme
- ne penser qu'à D-ieu et donc tomber dans un absolu complètement coupé des réalités de ce monde.

Le Temple, c'est le lieu par excellence où l'on accueille D-ieu, mais tout en gardant une distance vis-à-vis de lui pour rappeler que nous sommes sur terre. Concilier ces 2 exigences de manière pérenne, c'est ça qui s'appelle...le Messianisme.
Et ce n'est pas pour rien que le jour d'inauguration du Temple est appelé par la Thora "le 8ème jour", autrement dit l'ère messianique. Toute la vie d'un Juif est destinée à vivre l'ère messianique.

Je vous encourage vraiment à approfondir les textes apparemment horriblement lourdingues de cette Paracha avec cette idée, ça permet notamment de répondre à beaucoup de questions telles:
- Les Chérubins se tenaient-ils l'un en face de l'autre ou bien regardaient-ils ensemble dans la même direction ?
- Pourquoi un rideau était nécessaire dans le Temple devant le Saint des Saints ?
- Pourquoi les lumières de la Menora penchait vers la lumière centrale qui elle-même se dirigeait vers le Saint des Saints ?
- Pourquoi place-t-on la Ménora en face de la Table prévue pour les pains ?
- A-t-on le droit de consommer un oeuf pondu pendant Yom Tov ? etc, etc,...

samedi 17 février 2007

La parole et l'écrit II de Manitou (Rav Léon Yehouda Ashkénazi)

La parole et l'écrit II est le deuxième volume d'une anthologie consacrée à Manitou. Rappelons que Manitou, nom de totem scout de Léon Ashkénazi, a été avec Lévinas et André Neher, un des hérauts du renouveau de la pensée juive d'après-guerre.

Entre autre choses, il a été un des piliers de l'école des cadres d'Orsay, créé par le fondateur des Eclaireuses Eclaireurs Israélites de France, Robert Gamzon. Il a été à l'origine d'une pensée féconde qui réussissait à donner un sens nouveau aux études juives, prenant en compte la modernité d'après-guerre, l'authenticité de l'étude de texte et l'inclusion de l'histoire juive dans le monde, ce qu'il appelait historiosophie.


Le Tome 1 de La Parole et L'Ecrit, sous-titré La Tradition juive aujourd'hui, est un livre à absolument posséder. Mis en musique par Marcel Goldmann, cette ouvrage réussit, à travers articles et interventions de Manitou, à mettre en cohérence une pensée extrêmement riche, essentiellement orale mais dont la puissance se retrouve dans cette compilation fort bien agencée.


Le Tome 2 de La Parole et l'Ecrit, sous-titré Penser la vie juive aujourd'hui, est d'un tout autre ordre. Et malheureusement, le statut d'icône que revêt aujourd'hui Manitou dans la Communauté juive a empêché les critiques habituelles d'en faire un recensement honnête, c'est-à-dire d'en pointer les incohérences, voire les outrances.

D’abord, je retrouve en lisant ce livre le même malaise qui me prenait lorsque j’ai entendu parler de Manitou pour la première fois au début des années 90. Je n’étais pas encore aux EI, son nom parcourait les revues juives et je trouvais ses positions politiques pour le moins très surprenantes notamment par leur véhémence et le lien qu’il faisait avec les textes.

Ensuite, j’ai appris à découvrir Manitou par ses textes, sa pensée, …et cette première impression avait disparu. Et voilà qu’elle revient à toute vitesse. Quel est le problème ?

D'abord, les petites piques incendiaires. Pour quelqu'un qui prône l’unité du peuple et la Ahavat Israël (l'amour du peuple juif), c’est quand même très surprenant. Il y a une pique contre des proches, comme par exemple pour le Rav Tau (promoteur d'une scission avec Merkaz Harav, l'institution de son maître Rav Tzvi Yehouda Kook, pour créer une Yéchiva concurrente, Har Hamor) dans la réponse à David Catarivas.

Mais pour être très clair, il y a des piques pour tous ceux qui ne pensent pas comme lui : les haredim, les rabbanim de France, Yeshayahou Leibowitz, la Yeshiva University, les Loubavitch, etc, etc…

A croire que les seuls qu’il aime bien (outre les sionistes-religieux tendances Merkaz Harav hors Rav Tau), ce sont les hilonim, les israéliens "laïques". Bah oui, ils ont une place théologique dans les thèses du Rav Kook (ils ont créé l’Etat) mais ne vont pas faire de concurrence au « pouvoir religieux » : un jour ou l’autre, ils arriveront bien au chemin de la Thora. En attendant, pas la peine de leur gueuler dessus.


Et ça m’a fait penser à un fabuleux article d’Aviezer Ravitsky (paru dans Pardess) qui disait que bizarrement, les Hilonime arrivaient beaucoup mieux à s’entendre avec les haredim (juifs ultra-orthodoxes pour aller vite) pour lesquels au moins c’est clair (ce sont des impies, des hérétiques, qu’il faudrait limite brûler s’ils ne font pas téchouva) qu’avec les sionistes-religieux avec lesquels la relation est plus ambiguë…

Sur les gens qu’il « déteste » (je ne sais pas si le mot est approprié, mais honnêtement c’est ce qu’on ressent en le lisant) :

- Les Haredim non/anti-sionistes pour des raisons évidentes. Mais de là à les assimiler au « Erev Rav », ce concept biblique parlant des égyptiens s'étant enfui avec les Juifs pour de purs raisons d'intérêt et qui ont finalement entraîné le peuple dans la faute du veau d'or !!!!!!
Bien entendu, j'ai relu et relu ce texte pour être certain de ce que j'y comprenais. Mais non, pas d'ambiguité: il compare nettement les orthodoxes non sionistes avec le Erev Rav que Moïse a embarqué avec les Juifs. Le Hazon Ich, un des plus grands maîtres de la génération, c’est le Erev Rav… on croit rêver…
- Sur Leibowitz : cité 2 fois explicitement et de nombreuses fois implicitement. Evidemment ça je peux comprendre. Il peut pas comparer Leibowitz à un Hiloni, Leibowitz est orthodoxe. Il peut pas le comparer aux anti-sionistes, il est sioniste et ce, bien avant Manitou. Simplement, il n’accorde pas de valeur religieuse à l’Etat, donc il est dangereux, donc à combattre. D’où l’insulte suprême : « Saducéen ». Et un once de mauvaise foi (« Leibowitz n’a pas étudié la morale juive »). Donc pas de vrai argumentation. Le mépris.
- La Yeshiva University, le coeur de la néo-orthodoxie américaine. Ca c’est énorme. Dans un de ces textes période pré-67, il dit que la Galout (l'exil) de Babel est à l’origine du format qu’ont connu toutes les autres communautés Juives dans le monde. Evidemment, c’est difficile de passer Babel sous silence, c’est principalement le Talmud Babli qui fait ce qu’ont été et ce que sont les Juifs aujourd’hui après 2000 ans de Galout. Et le Talmud Babli a pris le pas sur le Talmud Yeroushalmi alors que celui-ci venait de la Terre d’Israël.

Et puis dans un texte plus récent, il s’en sort par ce qui m’apparaît comme une pirouette : il existe 2 sortes de Galout Babel et Alexandrie. Alexandrie, c’est la Galout déjà impregnée de Grec et qui est vouée à disparaître. Et Babel, c’est une exception, c’est une Galout encore au format hébraïque, puisqu’on y parlait araméen. Et puis, ensuite, un peu insidieusement, il se demande si la Yeshiva University, ce n’est pas la Galout d’Alexandrie puisqu’on y parle et on pense en anglais ! Ou en d’autres termes, toutes les autres Galout après Bavel, sont des « mauvaises galout », et hop 1600 ans de vie juive aux oubliettes !

Et c’est effectivement ça qui dérange le plus : on comprend bien son idée de « redevenir Hébreu ». Mais l’impression que donne Manitou, c'est qu'il cherche à redevenir hébreu en occultant toute la partie « juive » post-destruction du Temple. 2000 ans de production de textes, de lois, de vie à travers les nations qui n’ont servi à rien ? A vrai dire, je crois avoir compris que c’est ce dernier point qui était important : le fait d’avoir vécu pendant 2000 ans au milieu des nations afin de s’inspirer de leur génie propre est fondamental pour la constitution de la nouvelle « hébraïcité ».

Mais quand même, très très peu de références à la Halacha dans tout le bouquin. Loin de moi l’idée de penser que Manitou était libéral ou Sabatéen, mais pour moi, la Loi est quand même la grande absente de ce bouquin. Elle fait certes partie d'un triptyque: Thora, Peuple, Terre (qui remplace d’ailleurs un autre triptyque d’un texte de 1948 : Dieu, Thora, Peuple, l’évolution est criante: on remplace allègrement Dieu par la Terre), mais quid des problématiques sur « comment faire appliquer la loi chez les Hilonim ? ». Peu de mots là-dessus.

Ou bien si : un passage où il considère que les batailles du peuple et de la Loi ont déjà été gagnées et qu’il faut maintenant gagner la bataille de la terre. Est-il sérieux ? Hors de la bataille de la terre qui aujourd’hui produit de l’unité en Israël, croit-il vraiment que l’unité du peuple est acquise et que la place de la Thora est celle qui devrait être la sienne en Israël ?

Ensuite ses options politiques. Bon, on les connaît, même si aujourd'hui il est de bon ton de mettre un pudique couvercle sur les 10 dernières années de sa vie. Mais au détour d’un article, il dit : « je ne suis ni pour le transfert, ni pour rendre les territoires ». OK. On a donc compris qu’il était pour une domination “éternelle” des Juifs sur les Arabes en terre d’Israël, bref un statut de dhimmi avec une mini-autorité municipale.
Mais comment arrive-t-il à cette position après son magnifique développement sur Babel (qui est le point de départ de la diaspora des nations), tout de suite suivie dans la Thora par l’épisode des Malkhouyot, des Empires. Conclusion de Manitou : dès qu’une nation s’affirme sur terre, elle ne peut s’empêcher de tomber dans son travers qu’est l’impérialisme : on l’a vu avec la Grèce, avec Rome ou avec l’Islam.
Le fait de vouloir réétablir une nation juive en Israël ne doit-il pas s’accompagner d’une vigilance extrême avec le risque d’impérialisme et de tomber dans le « travers des Malkhouyot » ?

Plus bizarre encore, toujours dans la réponse à David Catarivas : il dit que les déclarations des sionistes-religieux ne sont pas des psakei halacha et là il invente un nouveau concept, "les prises de position nationales hébraïques au nom de la Thora" (p.221). Je pensais qu’il y avait 2 modalités pour guider un peuple : la prophétie et la halacha. En l’absence de la première, on se fonde sur la deuxième. Sinon, ce ne sont que des paroles de politicards idéologues ! Et c’est d’ailleurs ensuite ce qu’il reproche de façon à peine voilée au Rav Tau: "rabbins soi-disant sionistes à l'origine, qui prétendent couper le peuple d'Israël de sa terre pour des raisons d'idéologie et non de connaissances honnêtes de leur propre Thora".

Bref, pour moi ça relève plus de la polémique politicienne de bas étage que d’une vraie réflexion halachique sur le sujet (d’autant qu’à un moment donné il parle de l’attachement à la Médina que nous a inculqué le rav Kook, sans préciser qu’il s’agit du 2ème, le fils, ce qui aurait été intellectuellement plus honnête).

Pour finir, je n’ai pas l’impression que l’assassinat de Rabin l’ait troublé en quoique ce soit dans se réflexion. Sans tomber dans le pathos, je pense quand même que c’est un événement central dans la vie d’Israël et du peuple Juif et qu’un Hechbon nefech (une profonde analyse intérieure) sur le sujet est indispensable, quel que soit l’endroit du peuple juif duquel on parle. Mais là, il ne le cite qu’une fois en passant, comme si c’était un épiphénomène… A sa décharge, il faut dire que cela s’est passé alors qu’il était déjà très malade et peu à même de réagir.

A la limite, plus que les idées que Manitou déploie, c’est le ton qu’il emploie qui m’attriste le plus. On le trouve aigri, ronchon, véhément et ça met franchement très mal à l’aise pour quelqu’un qui a toujours lutté pour l’unité du peuple et le respect de chacun.
Evidemment, un livre comme celui-là mène forcément à voir Manitou selon un angle particulier qui est celui de ses textes, qui sont eux-mêmes les problématiques principales auxquelles il a réfléchi.
Qu’en pensent les personnes qui l’ont côtoyé au quotidien ? Ont-ils ressenti cette évolution de Manitou ? A-t-il été toujours égal à lui-même ? Certains textes avaient-ils vraiment leur place dans cette anthologie s’ils ne représentaient qu’une « saute d’humeur » ?

Personnellement, je répondrais "non" à cette dernière question. Mais ça ne m'empêchera pas de conserver la part la plus intéressante de l'oeuvre de Manitou, celle où il redonne sa noblesse à une pensée authentique, dénuée de ses apories ou de ses facilités théologiques.

Celle qui permet de vivre un judaïsme authentique et engagé.

lundi 12 février 2007

Michpatim - L'oreille cassée

Pour tous les internautes qui font du droit, pas de doute, leur Paracha favorite c'est Michpatim.

Cette paracha est en effet celle qui édicte les lois les plus concrètes relatives au droit commercial, celles à appliquer en cas de dommage causé à autrui, la fameuse maxime toujours évoquée et jamais comprise "Oeil pour oeil, Dent pour dent", les lois du Lachone Hara, les lois sur le vol, etc, etc...

Bref, toutes les lois qui concernent les relations avec autrui.Remarquez bien que la Paracha commence par "Veele Hamichpatim" (ET voici les lois).
Ce ET crée un lien évident avec la paracha précédente contenant les 10 commandements.C'est très important car cela confirme ce que l'on disait la semaine dernière: les lois très terre à terre régissant des choses de tous les jours sont complètement liées aux 10 commandements et procèdent d'une même démarche: le service de D-ieu.

Moi je veux bien que la Thora devienne soudain humaniste: enfin, on s'occupe des opprimés, des pauvres et des relations interpersonnelles ! Mais enfin, on se serait donc attendu à ce que la première phrase de la Paracha soit: "Tu n'affligeras aucune veuve ni aucun orphelin" (qui arrive beaucoup plus loin, chapitre 22, verset 21). Ca tape: la Thora défenseur de la veuve et de l'orphelin !

Et pourtant, cette Paracha commence avec une loi bizarroïde.
Un "esclave" (je mets entre guillemets parce qu'un esclave dans la Thora, il a presque inventé le Club Med avant l'heure...) doit être libéré de son maître au bout de la 6ème année. Mais s'il ne veut pas être libéré, alors son maître lui perce l'oreille près de la porte et hop ! il devient esclave à jamais.De là à dire que les adeptes du piercing sont esclaves de la mode pour toujours, il n'y a qu'un pas que je ne franchirai pas (aujourd'hui).

Toujours est-il que ce rite de l'oreille est étrange. Le Talmud (Kidouchin 22b) nous donne une première explication: "L'oreille qui a entendu de D-ieu "vous serez mes esclaves" et qui choisit finalement d'être l'esclave de quelqu'un d'autre alors qu'il pourrait être libéré, mérite une punition".
On comprend le Talmud: être libre, c'est prendre ses responsabilités. C'est ce que D-ieu veut. Etre esclave c'est s'en remettre à une volonté extérieure et ne pas assumer complètement ses actes. Il y a un manquement qui mérite sanction. OK.

Mais le Sefat Emet (le Rabbi de Gour, dont Catherine Chalier a traduit et commenté des passages extrêmement riches dans un ouvrage appelé La langue de la vérité) s'étonne: pourquoi l'oreille ?!
C'est pas l'oreille qui est en cause, c'est le cerveau ! Il a très bien entendu ce qu'on lui a dit :"Ne sois pas esclave". Mais son problème, c'est que son cerveau lui dit: "reste tranquille, t'es logé, nourri, pas de soucis, tu reçois les alloc, bouge pas !".
La pauvre oreille...elle a rien fait la pauvre...C'est justement ce que le Sefat Emet répond: l'oreille n'a rien fait, l'injonction est restée au bord de l'oreille. Elle (l'injonction) n'a pas réussi à être intériorisée. Elle (l'oreille) n'a pas réussi à transmettre ce qu'elle a écouté au cerveau.

Un rabbin disait une fois que lorsqu'il faisait parfois des sermons un peu moralisateurs et mettant en cause le comportement de la communauté, il avait un peu peur que les fidèles ne se vexent. Et pourtant..., ils étaient toujours très zen, et on en trouvait toujours un pour dire: "Mr le Rabbin, c'est formidable ce que vous avez dit. Il est fort dommage que les personnes concernées n'étaient pas là aujourd'hui pour l'entendre !". Et le pauvre rabbin qui avait envie de lui crier: "Mais ça s'applique aussi à vous !!!"

L'étude de la Thora parle évidemment des relations avec autrui. Mais le grand risque, et un des reproches fait parfois au monde religieux, c'est que ces injonctions ne sont pas intériorisées. Qu'elles ne se traduisent pas réellement en actes. J'ai souvent vu des animateurs de mouvements de jeunesse extraordinaires "sur le papier". C'est à dire qu'ils étaient capables à 100% d'expliquer en stage de formation dans des salles de classe ce qu'est un animateur idéal. En bref, de vrais fayots à qui on donnerait un camp de vacances sans concessions. Et pourtant sur le terrain, c'est la cata. Pourquoi ? Parce qu'ils n'ont pas réussi à intérioriser le discours pour le transformer en actes concrets.

C'est ça que veut nous rappeler Michpatim: les 10 commandements c'est beau, mais il faut réussir à se les approprier pour en tirer des conclusions pratiques au niveau de notre relation avec autrui. Ce n'est pas pour rien que le Yarzheit (l'anniversaire de la mort), on dirait aujourd'hui la Hiloula ;-)), de Rav Israël Salanter a toujours lieu Parachat Michpatim.

Rav Israël Salanter est le créateur du mouvement du Moussar, de l'Ethique. Il mettait justement l'accent sur le comportement irréprochable que la Thora nous demande lors de notre rapport à l'autre. Juste avant Kippour, tous ses élèves vinrent le voir:

- "Maître, maître: comment devons nous préparer pour ce jour redoutable ? Doit-on prier avec plus d'intensité ? A quoi doit-on penser durant la prière ? Comment atteindre les niveaux supérieurs ?"

Il commença à répondre:
- "Quand vous mettrez votre Talit le soir de Kol Nidrei..."

Et là tous les élèves étaient suspendus aux lèvres du Grand de la Génération..

- "Faites attention en enroulant le Talit de ne pas faire valser vos tsisits sur le visage des personnes autour de vous..."

C'est d'abord ça qui est important: comment voulez-vous obtenir le pardon de D-ieu en ce jour si vous n'arrivez toujours pas à faire attention aux autres malgré vos longues heures d'étude ?

Telle est la leçon de Rav Israël Salanter, qui doit retentir plus fort encore pour nous, qui n'avons pas la chance d'avoir derrière nous de longues heures d'études....

mardi 6 février 2007

Yitro - La spécificité du judaïsme

Yitro, c'est l'histoire d'un mec qui aurait du demander des droits d'auteur.


C'est dans la paracha portant son nom que se trouve un bijou de l'humanité, ayant donné lieu à de nombreux commentaires, discussions, bouquins, films, comédies musicales, etc...et à ma connaissance, il a pas touché un rond.


Vous l'avez compris, Yitro, c'est le nom de la paracha dans laquelle se trouve consignée pour la 1ère fois (sur 2), ce que l'on a coutume d'appeler "Les 10 commandements".


Remarquez que (ça devient une habitude), l'hébreu ne dit absolument pas ça: "Asseret Hadiberot" veut dire "les 10 paroles". Pourquoi le terme a été transformé en français, c'est une autre histoire, mais toujours est-il que ces "10 commandements" semblent tenir une place à part dans la vie de l'humanité.


Ca y est, enfin ! L'homme se structure et pose les conditions de la vie en société: Ne tue pas, ne vole pas, ne convoite pas les biens de ton prochain, honore ton père et ta mère, etc...Les 10 commandements, c'est le début de l'homme civilisé: avant il n'était qu'un barbare sans foi ni loi.


Et c'est grâce aux juifs que s'est transmis cette sagesse millénaire, ancêtre de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen ! Les 10 commandements, le début de la morale !



C'est beau non ?


C'est tellement beau que beaucoup de juifs (et même parfois des intellectuels) reprennent ces 10 commandements pour démontrer comment le judaisme a introduit l'idée de justice et de respect de l'homme dans l'histoire de l'humanité.


Sauf que...c'est complètement faux !!


Croyez-vous vraiment que le monde a attendu les juifs avant de savoir qu'il ne fallait pas tuer ? qu'il fallait respecter ses parents ? qu'il ne fallait pas commettre de rapt (puisque telle est la véritable signification du "Tu ne voleras pas") ?


Les archéologues et les juristes vous parleront avec passion du code d'Hammourabi, code impressionnant de lois ayant trait au vol, aux peines, à la femme, à la famille, aux domaines royaux, etc... paru environ 150 ans avant nos fameux 10 commandements...

Preuve en est que l'équité et la justice n'ont pas attendu les juifs pour exister (contrairement à la Physique Quantique et à la Relativité par exemple...;-))


Alors quoi, cet évènement serait-il si insignifiant ? Evidemment non.


Nous allons essayer de comprendre pourquoi grâce à une explication du Rav J.D Soloveitchik.



Celui-ci était le leader du courant néo-orthodoxe aux Etats-Unis, prônant une orthodoxie sans faille associée à une ouverture et une intégration active à la modernité. Ce courant est notamment représenté par la Yeshiva University, structure universitaire intégrant à la fois des études de haut niveau talmudiques et des études supérieures "profanes" (finance, gestion, médecine,...).


Le Rav Soloveitchik ramène le commentaire du midrach disant que les 10 paroles ont été dites par D-ieu en 1 seule fois. D'un coup. Et du même coup, de manière incompréhensible.



Les paroles ont donc ensuite été découpées et dites 1 par 1 par Moïse (puisque lui, on l'a déjà dit, savait se faire comprendre...)



Question du Rav Y.D Soloveitchik: Pourquoi avoir tout dit en 1 seule fois si c'était complètement incompréhensible pour l'ensemble du peuple ? La réponse est extraordinaire et a de nombreux impacts sur la façon de voir le judaisme et la foi qu'elle implique: Les paroles ont été dites en une seule fois pour bien montrer qu'elles relevaient d'une même logique: Les 10 commandements font partie d'une loi ordonnée par D-ieu.


On aurait pu croire, et certains font cette distinction, qu'on ne doit pas tuer parce qu'"on doit respect à l'autre" ou parce que "c'est nécessaire pour la vie en société" ou encore "parce que ce n'est pas moral".


La Thora ne dit pas ça ! Elle dit: "tu ne tueras pas parce que D-ieu te l'a ordonné !".

Si tu ne fais pas de faux témoignage, ce n'est pas pour faire plaisir au juge ou à la justice, c'est pour obéir à D-ieu, de la même manière que tu lui obéis lorsque tu ne fais pas d'idoles.Les 10 paroles font partie d'un même système.


C'est ça qui est tout nouveau dans l'histoire de l'humanité ! On ne fait plus les choses parce qu'elles nous paraissent morales ou bonnes, mais parce que se sont des commandements de D-ieu.


On comprend mieux désormais la phrase du Talmud (Kidoushin 31a) : "Plus grand est celui qui fait les choses parce qu'on le lui a ordonné que celui qui fait les choses sans qu'on lui ait ordonné".


A priori c'est bizarre: celui qui donne 1000 euros pour le Tsunami est plus méritant que celui qui rechigne à payer ses impôts. Mais la Thora renverse ce système de valeurs: D-ieu ne nous demande pas de nous conformer à notre instinct personnel, à nos envies ou nos intérêts ou même à ce qui nous paraît moral. Il nous demande de faire abstraction de ça et d'exécuter ses commandements pour l'UNIQUE raison qu'il nous l'a ordonné. En d'autres termes, "Plus grand est celui qui fait les choses parce qu'il doit le faire, que celui qui fait les choses parce qu'il veut le faire".


Un livre magnifique a été traduit en anglais et s'appelle "Responsa from the Holocaust".



Ce livre recense un nombre incroyables de questions posées par des déportés ou des gens enfermés dans des ghettos sur des points de Halacha: comment puis-je mettre les tefilines après avoir été amputé d'un bras, puis-je transgresser l'interdiction de voler pour pouvoir fêter Hanouka, etc...


On connaît par ailleurs cette histoire racontée par Elie Wiesel: des Hassidim dans les camps de concentration, allant à la mort, mais fêtant Simhat Thora en chantant et en dansant.


Ils n'avaient aucun intérêt à respecter cette fête.


Ils n'allaient pas être sauvés pour autant.


Ils savaient juste que leur vie sur terre était de servir D-ieu. Jusqu'à leur dernière seconde de vie.


Les 10 commandements, c'est ça: toute ma vie, y compris les éléments les plus basiques et évidents (comme de ne pas tuer ou de ne pas commettre d'adultère) doivent être faits parce que D-ieu nous l'a ordonné. En premier lieu.Le judaisme n'est pas le précurseur de la morale. Il est le précurseur de la Loi divine qui s'impose à l'homme dans toutes les composantes de la vie.



PS: pour ceux que la philosophie intéresse, il est très frappant de constater à quel point la révolution opérée par les 10 commandements (je fais les choses car je suis soumis à une loi et non parce que je trouve ça bien) est proche de la révolution "copernicienne" operée par Kant plus de 3000 ans plus tard...

lundi 5 février 2007

Histoire subjective de la restauration Casher à Paris

La restauration Casher en France a une histoire qui mérite d'être contée.

Elle a connu un développement tellement extraordinaire que la dernière fois que je me suis retrouvé à Chicago dans une synagogue, la première chose que les gens m'ont demandé lorsqu'ils ont su que j'étais parisien c'était:
"C'est vrai qu'il y a plus de 150 restaurants casher à Paris ?"

La France, haut-lieu de la gastronomie Casher, c'est désormais une réputation qui a donc fait le tour du monde. Comment en est-on arrivé là ?

Au début, disons après-guerre, les seuls endroits où on pouvait trouver quelque chose qui ressemblait à du Casher, ou du moins à de la restauration juive, c'était dans les quartiers avec une forte concentration juive. Et en premier lieu, le Marais, le Plezl (la place en Yiddish) où l'on trouvait principalement de la nourriture ashkénaze, de la bonne charcuterie (Pickel, Toftam, Cracovie, Pastrami, etc...) et de la carpe les jours de fête.
Puis, avec l'arrivée des Juifs d'Afrique du Nord, Belleville puis Montmartre ont pris la relève, avec des institutions nommés René et Gabin, le Relais ou chez François à Belleville et Les Ailes, chez Adolphe, Zazou à Montmartre. Mais on est encore dans le communautaire: l'idée est de retrouver la "bouffe de chez sa mère" dans un restaurant "de chez nous", avec Couscous, Pkaïla et autres Complets poissons.

Et puis, la communauté juive opère un retour discret mais sérieux vers plus de pratique religieuse, vers plus d'attaches à la communauté qui pousse quelques pionniers à essayer de sortir de ce cadre un peu restreint. On commence alors à voir apparaître dans les années 80 les premiers restaurants Casher chinois (Le Lotus de Nissane, qui existe encore, ou le Bambou d'Eilat qui n'existe plus), libanais (La libanaise) ou de haute gastronomie française (Chez Juliette rue Duphot qui a été longtemps le meilleur restaurant casher français). Le succès de certains de ses restaurants associés à une augmentation vertigineuse du marché potentiel accélère la création de nouveaux restaurants durant ces 15 dernières années.

Et là, c'est l'explosion ! De nouveaux quartiers juifs font leur apparition, comme le 19ème arrondissement de Paris où l'on peut voir Rue Manin des dizaines de commerces casher à la chaîne: Gin Fizz (Italien), Tib's (Italo-Japonais), La Marina (Italien) Papy Youda (Hamburgers), etc, etc... Plus récemment, la rue Jouffroy d'Abbans a connu le même sort: autour de l'historique boucher Berbèche, se sont agglomérés des traiteurs (Dado's Café, Charles Traiteur), des restaurants (Sushi West, Naty's Bagel, Deli's Café,...) ou même des librairies (Beth Hassofer). Le Casher a aussi traversé le périphérique: Sarcelles, Créteil, mais aussi Vincennes, Boulogne ou Neuilly ont leur lot de restaurants casher.

Et puis certains ont trouvé l'arme fatale. Car un des points faibles de la restauration casher c'était le marché visé: ceux des Juifs pratiquants qui font attention au lieu dans lequel ils mangent. Comment élargir ce marché ? Réponse: arriver à attirer un public plus nombreux. Pour cela, trois principes:
- Fidéliser le noyau dur des Juifs pratiquants
- Attirer les Juifs non pratiquants par une ambiance "communautaire"
- Trouver le moyen d'être un restaurant attractif également pour les non-juifs

C'est ce qu'a réussi à faire notamment le Cinecitta. Installé dans un quartier d'affaires dans le 8ème arrondissement, proche de l'Elysée, le Cinecitta attire toute une clientèle professionnelle (et non-juive) le midi, ainsi que des clients juifs et plutôt jeunes le soir. D'une pierre deux coups: contourner le problème de la désertion des quartiers d'affaire en soirée, ainsi que la limitation du marché cacher. C'est la martingale !
Alors bien sûr, tout n'est pas si simple. Il faut aussi que la qualité des plats et du service soient au rendez-vous, ainsi qu'une juste évaluation des prix à pratiquer. Le Melrose, qui a ouvert de façon éphémère avenue de Friedland s'y est cassé les dents en voulant voir trop grand. Le Télégraphe, en revanche, sans contexte le restaurant Cacher le plus prestigieux de France, voire du monde tient aujourd'hui plutôt bien son rang. Parfois aussi, le cacher concurrence le non-cacher sur son propre terrain: un des grands concurrents de Planet Sushi (non-cacher) n'est autre que Suhi West qui en est aujourd'hui à 8 magasins dans Paris ! Avec des vaisseaux-amirals à Villiers ou à St-Germain, des Sushi bars rue Lamartine ou encore des "points de livraison", rue de la Croix-Nivert ou rue Jouffroy d'Abbans. Qu'un concept de restauration cacher essaime en autant de boutiques différentes est aujourd'hui la grande innovation de la restauration cacher et surtout la preuve que le marché est encore très dynamique. Bref, en une vingtaine d'années, on est passé du boui-boui à un marché structuré et très varié, que ce soit au niveau de la qualité des plats, de l'emplacement géographique, des styles de cuisine ou même encore (mais ce n'est pas forcément un bien) des surveillances rabbiniques.

Mais ce qui a évolué, c'est aussi la clientèle. Les premiers clients des restaurants cacher étaient en priorité les Juifs pratiquants qui ne pouvaient pas manger dans des restaurants classiques. Les restaurants ont évolué. La communauté aussi. Sa jeunesse surtout. Il n'est pas rare aujourd'hui de voir des bandes de copains aller en groupe dans ces nouveaux restaurants, sans qu'aucun ne porte un intérêt particulier aux lois de la cacherout. La raison ? Certains la nommeront "communautarisation", d'autres "revival" d'une certaine modalité d'être un jeune juif en France, très différente de celle que l'on a pu connaître dans les générations précédentes. En tous cas, des jeunes décomplexés, navigant avec aisance entre leur identité juive et française. Et même si, comme le dirait notre grand Hakham Jean-Jacques Goldman "nos filles sont brunes et l'on parle un peu fort", cette explosion de la nourriture cacher est indéniablement un signe de bonne santé de la communauté juive française.

Et comme le dirait un commentaire rabbinique du Rav Oury Cherki sur Tou Bichvat: dans le judaïsme: "Il faut vivre pour manger et non manger pour vivre". Alors mangeons !

mercredi 31 janvier 2007

Bechalah - Quand la route se referme...devant la mer

Ca y est !

On est enfin sorti d'Egypte. Après certes un petit coup de main de notre Dieu tout puissant, nous voilà partis.
Mais, évidemment, tout ne peut pas être rose, il y a un hic. On se retrouve devant la mer, et personne n'a pensé ni au bateau, ni à l'équipage ni à Isaac le barman (de la Croisière s'amuse...).

On est dans le cas typique d'un monde non parfait, dans lequel l'emmerdement est maximum: situation qui, vous en conviendrez, arrive relativement souvent...

Et puis, voyons ce que dit le dernier Rabbi de Loubavitch au sujet de cet épisode de la mer.

D'abord, le Midrach raconte quelque chose que vous pouvez retrouver dans tous les bons livrets d'office de mouvements de jeunesse: Il y avait 4 groupes, représentant 4 opinions différentes sur la stratégie à adopter. En gros, voilà ce que ça donne:
1) Allons nous noyer dans la mer, au moins ils ne nous auront pas...
2) C'était bien tenté, mais là il n'y a pas trop le choix, il faut continuer à vivre et donc rentrer en Egypte.
3) On a pas fait tout ça pour rien: Battons-nous !
4) Tournons nous vers D-ieu et prions mes frères.

Alors, vous auriez choisi quoi ? Moïse réfute les 4 options. Regardons dans le texte. Il dit la chose suivante: "Moïse répondit au peuple: Ne craignez rien, restez en place, et regardez la délivrance que l'Éternel va vous accorder en ce jour; car les Égyptiens que vous voyez aujourd'hui, vous ne les verrez plus jamais.L'Éternel combattra pour vous; et vous, gardez le silence."

Dans sa phrase, il répond à chacun des groupes. Il a une réponse adaptée à chacun des groupes.

Aux 1) qui voulaient se noyer:"Ne craignez rien, restez en place, et regardez la délivrance que l'Éternel va vous accorder en ce jour"

Aux 2) qui voulaient retourner en Egypte:"car les Égyptiens que vous voyez aujourd'hui, vous ne les verrez plus jamais"

Aux 3) qui voulaient se battre:"L'Éternel combattra pour vous"

Aux 4) qui voulaient prier:"et vous, gardez le silence." (comme ça c'est clair...).

Ce que répond D-ieu, c'est: "Pourquoi ils chipotent ? Parle leur et qu'ils avancent !"

Le Rabbi de Loubavitch interprète ces 4 réponses comme des réponses à des attitudes parfois tout à fait louables. Celui qui veut se noyer, c'est en fait celui qui veut se plonger dans la Thora (la Thora étant comparée à l'eau), dans les études talmudiques, et refuser d'affronter ce monde. C'est celui qui veut se couper du monde matériel et "s'immerger" dans le monde spirituel, beaucoup plus cohérent et accueillant...

Celui qui veut retourner en Egypte comprend qu'il ne peut pas échapper au monde matériel et qu'il faut assumer de vivre dans un monde violent et injuste. Mais il essaie de limiter les dégâts en se soumettant à la loi du plus fort et en essayant de diffuser l'éthique juive au sein des nations.

Celui qui veut se battre refuse cette aliénation. Il pense qu'il y a quelque chose à faire pour changer le monde. C'est le militant par excellence, il descend dans la rue, met au point des opérations commandos pour faire triompher la justice et l'idéal juif.

Celui qui veut prier, est conscient de la réalité de ce monde, mais il sait qu'une force supérieure et spirituel existe. Il veut aussi changer le monde, mais à sa manière. En priant. En étudiant. C'est un non-violent. Et en bon Hassid, il est convaincu qu'une prière, même basique, dite du fond du coeur, peut changer le monde plus profondément que de grandes manifestations.

Chacune de ses attitudes est légitime et valable. Elle peut avoir sa place dans un contexte bien précis. Mais avant toute chose, ce qu'il faut avoir en tête, c'est qu'il faut avancer. "VeIsaou": et ils avanceront.Bien sûr qu'il faut conserver la spiritualité juive en s'y immergeant.Bien sûr qu'il faut aussi être une lumière pour les nations.Bien sûr qu'il faut se battre pour affirmer notre spécificité.Bien sûr qu'il faut prier.Mais toutes ces démarches ne sont valables que si l'objectif est bien défini: il faut avancer (les Loubavitchs diraient: vers la venue du Machiah !).

Retourner en Egypte pour créer un statu-quo, ça c'est anti-juif. Se battre pour l'honneur sans voir ce qu'il y a après, c'est aussi anti-juif. Pareil pour ceux qui se réfugient dans l'étude ou qui prient à longueur de journée sans réfléchir à l'objectif de leurs actes. Certains penseurs identifient ces 4 groupes à ce qu'on peut trouver au sein du peuple juif: des religieux qui étudient dans les shtetl, des universalistes, des sionistes, des hassidim illuminés...Chacun a sa pierre à apporter, mais seulement s'il a conscience qu'il doit avancer vers un objectif bien défini.

Au sein de la communauté juive française, et du monde juif de façon plus générale, c'est évidemment pareil. On n'a pas tous la même façon d'aborder l'éducation juive, notre relation au judaïsme, à Israël.

Mais ce que dit notre Paracha, c'est que notre perception n'est valable que si l'on est convaincu qu'elle va faire avancer les choses.

jeudi 18 janvier 2007

Vaéra - La plaie du sang et le rôle du Alef

Comme on l'a dit au début de ce blog, l'idée est de faire découvrir des approches différentes des commentaires de la Thora.




Et comme il y a beaucoup de matheux en France et qu'en France, on aime bien les jeux, on va faire un petit tour du côté de la Guematria.


Applaudissements dans la salle, car en général les gens aiment bien ces petits jeux numériques qui font se rapprocher des mots et des sens apparemment très différents... Mais attention, nous dit la Michna, la Guematria n'est que la cerise sur le gâteau, de petits exercices pour kiffer, n'allez pas prendre trop au sérieux ces jeux mathématiques, vous risqueriez de vous jeter sur la suite des 'Codes de la Bible...' (que D.ieu vous protège de telles âneries).




On va quand même d'essayer d'y avoir recours pour expliquer un midrach bizarre sur la première plaie d'Egypte relatée dans cette Paracha: le sang.


Le Midrach nous raconte que non seulement le Nil s'est effectivement transformé en sang, mais qu'en plus, toute l'eau des Egyptiens se transformait en sang, alors que l'eau des hébreux restait de l'eau. Mais ce 'miracle' arrivait même dans les verres d'eaux ! Il suffisait qu'un Egyptien avale un verre d'eau pour que celui-ci se transforme en sang, alors que pour les hébreux, un verre d'eau restait un verre d'eau... Passe encore l'explication scientifique pour le Nil qui est devenu rouge à cause d'une roche rougeâtre (y en a qui ont vraiment rien à foutre de leur vie...ou qui n'ont pas encore compris que la Thora n'est ni un livre d'histoire, ni un manuel scientifique), mais là c'est plus du rationnel, c'est de la science-fiction !




Essayons donc de comprendre ce midrach sans avoir recours à certaines techniques de prestidigitation, pourtant souvent fort utiles... Je mets l'alphabet hébraïque ci-dessous pour que tout le monde puisse suivre.






En hébreu, un homme se dit ADAM et s'écrit avec 3 lettres: Alef, Dalet et Mem.


Ce mot est constitué de 2 parties: A et DAM. Alef d'un côté et Dalet, Mem de l'autre. Or DAM, veut dire Sang. Un homme, c'est quelqu'un qui relie son existence matériel (le sang, DAM) à un objectif spirituel, à une âme, materialisée par le Alef, première lettre de l'alphabet et symbole du Dieu unique.


La légende veut que le Golem fut créé à l'aide du mot EMET (Alef, Mem et Tav), voulant dire vérité. Pour anéantir le golem, il suffisait d'effacer la lettre Alef pour laisser le mot MET, voulant dire 'Mort'. Le Alef représente donc bien le souffle de vie permettant à l'homme d'aller vers un idéal et d'accomplir un objectif spirituel.



C'est donc ça que la plaie du sang veut dire: 'vous les Egyptiens, à part profiter de la vie et vous prélasser au bord du Nil, de quoi êtes vous capables ? Pouvez-vous vous libérer ?' Car la libération, c'est ça que les hébreux veulent et vont obtenir.


Voyons de plus près maintenant la Guematria, la technique qui associe des chiffres à des lettres, comme le montre le tableau ci-dessous:




La libération, c'est la GEOULA en hébreu(valeur numérique = 45). Si on enlève le Alef au mot GEOULA, on obtient GOLA (valeur numérique = 44), qui veut dire exil.



La différence entre l'exil et la délivrance ne tient que dans le Alef ! Elle ne tient que dans ce qu'on veut faire de sa vie !



Poursuivre un idéal ou rester pépère à profiter du ciné et des fringues (que ce soient des keffieh ou des jeans Diesel d'ailleurs ) ?


Et regardez comme c'est joli: la valeur numérique de DAM (sang) est la même que celle de GOLA (Exil) : 44

Et la valeur numérique de ADAM (l'homme) est la même que celle de GEOULA (Délivrance) : 45



Soit tu es un homme et tu cherches la liberté. Soit tu n'est qu'un tas de chair pépère avec une vie tranquille et tu ne connaîtras jamais les plaisirs de la délivrance...

Dans une vie antérieure, dans un mouvement de jeunesse, à l'issue d'un stage de formation pour les cadres, un animateur me demanda comment monter une nouvelle structure locale du mouvement. La vérité, c'est que je n'en savais fichtrement rien. Mais je lui ai quand même dit la chose suivante: 'si tu créés un local, juste pour faire un local de plus qui accueille des enfants le dimanche, ca n'ira pas bien loin. Il faut que tu crées ce local en pensant à un objectif bien précis, en pensant que tu vas faire de ce local quelque chose d'unique et de novateur ! Et là déjà, c'est bien parti...car en plus des structures matérielles, on y a rajouté le Alef, une âme de GL !'



Voilà comment la Guematria, cette cerise sur le gâteau, peut nous faire toucher du doigt certains enseignements longuement développés par ailleurs par nos maîtres...

mercredi 10 janvier 2007

Chemot - La richesse de l'exil

Chemot, c'est le passage de l'histoire d'une famille (celle de Jacob) à celle d'un peuple. Et ce peuple se forme en Egypte, en exil.
Quelle valeur accorder à cet exil ? Punition ? Bienfait ? Quoi y faire ?

Pour y répondre, nous nous pencherons sur un commentaire a priori anodin du Baal Hatourim, ouvrage portant sur la Thora écrite (le Pentateuque) et très friand d'explications utilisant la Guematria (l'affectation de combinaisons numériques aux mots de la Thora) ou les Raché-Tevot (les acronymes).

Et sur Chemot, le Baal Hatourim a une explication surprenante: "Le mot Chemot forme les initiales de l'expression Chnaïm Mikra ekhad Targoum".
Traduction: les lettres du mot Chemot (Chine, Mem et Tav) forment les initiales de l'expression Deux lectures et une traduction.

En clair ? Il s'agit d'une Mitzva pas forcément très connue, qui consiste à lire chaque semaine avant Chabbat:
- deux lectures de la Paracha en hébreu,
- plus une lecture du Targoum, c'est-à-dire la traduction du texte en araméen réalisée par Onkelos.

Bon fort bien. Mais quel est le sens de ce commentaire ?

Il est en fait fondamental pour tous les Juifs qui vivent en exil et l'on sait qu'il y en a eu un paquet durant l'histoire. Ce commentaire nous dit 3 choses essentielles:

  1. Chemot représente, on l'a dit, l'entrée du peuple Juif en exil, dans son premier exil, celui qui sera la matrice des suivants. Et pour qu'un Juif survive en exil, il lui faut un secret. Ce secret, nous dit le Baal Hatourim, c'est l'étude. C'est l'action de ne jamais se séparer du texte, de toujours l'entretenir, toutes les semaines, sans exceptions.
  2. Mais cette lecture ne suffit pas. Il existera des périodes en exil, où la lecture de la Thora ne signifiera plus rien pour les Juifs. Où le message apparaîtra comme poussiereux et archaïque. Où des idéologies (christianisme, marxisme, psychanalyse,...) pourront apparaître comme des dépassements du judaïsme. Alors, nous dit le Baal Hatourim, il est essentiel de ne pas oublier le Targoum, c'est à dire de prendre la peine de "traduire" en langage intelligible pour le lieu et l'époque, le message de la Thora.
  3. Mais ça ne suffit toujours pas ! Car comme le dit l'adage bien connu, "Traduttore, tradittore", traduire c'est trahir. Et certaines lectures modernes de la Thora, en voulant rendre de nouveau audible son message, prennent le risque de produire des contre-sens et d'aspirer plutôt à un conformisme d'époque en totale contradiction avec l'identité intemporelle et subversive du judaïsme. Il faut donc une deuxième lecture en hébreu, qui puisse nous assurer de l'authenticité de l'interprétation et de son désinteressement.

Cette démarche dialectique: Etudier/ En renouveler le sens/ Vérifier la validité de l'interprétation, est le secret de la survie en exil, mais aussi et surtout sa richesse. Car c'est bien cette situation qui a permis la production jamais interrompue des trésors de l'herméneutique juive.

Pour finir, un petit mot de halakha sur ce sujet. Car, me direz-vous, l'explication est bien gentille, sauf qu'aujourd'hui les Juifs bilingues hébreu-araméen, ça ne court pas les rues.

Première réponse: eh bien, il n'est jamais trop tard pour bien faire et commencer la méthode Assimil araméen.

Deuxième réponse: le Choulhan Aroukh a un "hidouch", une innovation stupéfiante sur cette halakha. Le Targoum en araméen est évidemment valide pour accomplir la Mitzva pré-citée. Mais une autre lecture est possible qui nous rend quitte de la Mitzva: l'étude du commentaire de Rachi. Lire le texte en hébreu, puis le commentaire de Rachi, puis enfin relire en hébreu la paracha nous rend quitte de cette Mitzva. Un auteur du 11ème siècle fait figure de référent halakhique pour une Mitzva donnée, c'est une magnifique nouvelle pour tous les adorateurs de la belle région champenoise...

Nota: Ce commentaire repose en grande partie sur des éléments apportés par un ami, Benjamin Sznajder

dimanche 7 janvier 2007

L'héritage nu d'Aharon Appelfeld

Comme peut-être beaucoup de gens, certaines discussions, commémorations ou lectures portant sur la Shoah me mettent mal à l'aise.
Je comprends ceux qui vont aduler Primo Levi et recommander à toutes leurs connaissances la lecture de Si c'est un homme. Mais je le dis honnêtement, ce livre ne me satisfait pas. Il est essentiel en ce qu'il décrit précisément la vie quotidienne d'un camp de concentration adossé à un camp d'extermination dont les cheminées ne cessent de cracher leur fumée morbide.
Il est essentiel en ce qu'il permet de toucher partiellement du doigt les effets inhabituels d'une plongée au sein de l'enfer pour des êtres humains finalement "normaux".
Mais ce livre oublie de poser des questions: pourquoi suis-je ici ? Que doit-être ma vie après ?
Ces questions, Le Pianiste (Wladislaw Szpilman), qu'on a pu voir à l'écran dans le film de Roman Polanski, ne se les pose jamais. Après la guerre, après le Ghetto de Varsovie, il retourne en Pologne reprendre sa petite vie de chef d'orchestre.
Je le dit avec beaucoup de recul ainsi qu'avec beaucoup de respect pour leur expérience unique: je ne comprends pas comment une traversée pareille n'a pas déclenché en eux un questionnement profond sur ce qu'était qu'être Juif. Est-ce par instinct de protection, pour ne pas devenir fou comme ces héros de Kafka qui ne savaient pas bien ce qu'on leur reprochait ?

Et alors que sur les bourreaux, la réflexion n'a jamais été aussi présente (depuis Hannah Arendt jusqu'aux Bienveillantes), je n'ai en fait pas l'impression que le questionnement sur la spiritualité juive des rescapés de la Shoah ait été jamais abordé, si ce n'est par des clichés faciles et forcément biaisés (Où était Dieu pendant la Shoah ? Les rescapés ont coupé tout lien avec Dieu, etc, etc....).

Et puis vint Aharon Appelfeld. Une illumination. Déjà dans Histoire d'une Vie, il aborde ce sujet avec beaucoup de délicatesse, ce qui n'exclut pas une fulgurance évidente.
Mais dans L'héritage nu, petit livre de 94 pages aux éditions de l'Olivier, Appelfeld signe et m'apaise. Enfin quelqu'un qui sort des discours convenus sur la Shoah et les rescapés. Sur leur identité juive avant la Shoah et leur identité juive après la Shoah. Dans trois conférences retranscrites dans ce recueil, Appelfeld dit des choses qui n'ont encore jamais été dites auparavant, mais qui méritent d'être scrutées.

D'abord sur l'avant Shoah: "Les années 1920 et 1930 se lancèrent dans l'assimilation. L'émigration en masse, le communisme et un effondrement interne minèrent le judaïsme d'Europe de l'Est et menacèrent de le réduire à rien. L'assimilation était partout. En vérité, les grandes communautés , aux racines anciennes et profondes, maintenaient encore les formes traditionnelles, mais c'était par inertie et non sous l'effet d'une force intérieure. C'était le stade final et difficile de la transition entre une unité tribale religieuse et la petite bourgeoisie moderne."

Les Juifs étaient devenus des petits-bourgeois qui avaient oublié ce qui avait fait la force et la subversivité du judaïsme. Appelfeld cite un passage de la Lettre au Père de Kafka, qu'on devrait faire lire à tout père de futur Bar-Mitzva.
Sa description des Juifs assimilés ressemble également étrangement à certains autres Juifs assimilés, séfarades cette fois, arrivés en France dans les années 60:

"Pour ma génération, l'assimilation avait cessé d'être un but, c'est devenu un way of life, si l'on peut dire. Il y avait bien, c'est vrai, quelques vestiges d'existence juive qui frémissaient encore, mais ils étaient sans vie. Le juif petit-bourgeois se considérait libre des anciennes traditions et, par conséquent, c'était un candidat potentiel au monde de la Haute finance, à la médecine, au droit, à l'industrie. Dans la pensée petite-bourgoise, il n'y avait alors, pas plus qu'aujourd'hui, de place consistante pour le judaïsme. Le judaïsme était considéré comme un anachronisme dont il était difficile de se débarrasser complètement. "

La Shoah survint, et elle fut pour ces Juifs assimilés un terrible révélateur, un miroir qui posait une question en plus d'un reflet: pourquoi moi qui ai abandonné toute trace de judéité ?
Aharon Appelfeld, tout en constatant l'absence béante de questionnement chez les survivants, qui se "contentent" d'un témoignage le plus factuel possible, propose l'art comme mode d'expression qui puisse donner à penser cet évènement du point de vue de l'individu, de ses craintes et bien sûr de ses refoulements.

Mais Appelfeld va plus loin, notamment dans la 3ème conférence du livre. Il prend très au sérieux les comportements parfois inouïs de certains Juifs qui tenaient à conserver le joug divin même dans un endroit où nul trace de Dieu ne semblait se faire sentir.

"Qui a traversé la Shoah n'oubliera jamais les cris de "Ecoute Ô Israël" qui fracassèrent l'air et ebranlèrent le sol. (...) Le juif n'affrontait pas seulement les nazis mais aussi sa propre judaïté, qui le hantait. La brûlure intérieure n'était pas moins vive que dehors celle des flammes. (...) Nous vîmes clairement pendant la Shoah, comment les juifs pratiquants élevèrent les commandements à un degré de pureté absolue. Nous vîmes comment l'observance des pratiques religieuses, la pratique de la cachrout, le shabbat, la prière à l'heure voulue, n'étaient pas que les piliers de la religion, ils devinrent les colonnes de feu qui illuminèrent l'obscurité où se trouvaient ceux qui n'avaient jamais connu auparavant, dans leur vie, les commandements du judaïsme."

Compte-tenu de la dimension sociale et politique que l'expression a prise, Appelfeld hésite à utiliser le terme de "Hozer Bitchouva" et son hésitation est tout à fait légitime et compréhensible. Mais c'est bien de cela dont il s'agit: un retour à une vieille connaissance qu'on avait enfoui au plus profond. Et désormais "l'exigence de sens se fait plus pressante".

Je l'ai dit, certaines manifestations commémoratives de la Shoah me mettent mal à l'aise. Mais comment aurais-je pu penser qu'un écrivain pût exprimer avec autant de clarté et de lucidité ce sentiment diffus de décalage ? Comment écrire cela sans s'appeler Aharon Appelfeld:

"Comment, après tant d'années dans l'intimité de la mort, les créatures que nous étions devenues ont-elles pu se métamporphoser en petits-bourgeois, confortablement installés, sans vision sprituelle, profondément absorbés dans la routine ?
La grande expérience, parce qu'elle ne fut jamais assimilée, a parfois transformé ceux qui l'ont connue en caricatures. On les rencontre, ces caricatures, un peu partout: dans des conférences universitaires, des symposiums, des cérémonies commémoratives, des banquets. Je me souviens d'une cérémonie à laquelle assistaient des déportés d'Auschwitz. Les hommes étaient élégants, des femmes des portaient des parures d'or. Il y avait sur la table des mets délicats et, entre deux services, les gens racontaient ce qu'ils avaient connu, faisaient des discours, ils distribuaient des subventions et évoquaient leurs prochaines vacances en Israël. Cela peut, d'un certain côté, représenter une sorte de vie, une vie dont on devrait être reconnaissant, mais d'un autre côté, c'est simplement une caricature absolue de la vie."

Dès lors, je comprends mieux le recul et la distance de Benny Lévy dans Etre Juif (ed. Verdier), vis-à-vis de Primo Levi et de son jugement d'un certain Kuhn, qui continuait à prier dans sa baraque.

Comment transformer en vision spirituelle les couches profondes qu'a ramenées au jour la Shoah, demande Appelfeld à la fin de l'ouvrage ?

Les bruits faits par les enfants dans les maisons d'études, insensibles au brouhaha du monde, me semblent être une première étincelle de réponse.