jeudi 19 juin 2008

Le système halakhique du Rav Ovadia Yossef

Après avoir abordé la place importante qu'occupe le Rav Ovadia Yossef dans la société israélienne et disaporique, il nous apparaît fondamental de creuser en quoi la halakha telle que prise en charge par le Rav Ovadia Yossef est d'une dimension que l'on pourrait qualifier sans emphase de "révolutionnaire".

Pour cela, une des sources les plus pertinentes est la thèse de doctorat qu'a produite Binyamin Lau et qui a été publiée en 2005 sous forme d'un livre extrêmement intéressant: Mi-Maran ad Maran: Mishnato ha-Hilkhatit shel haRav Ovadia Yosef (De notre Maître à notre Maître, l'enseignement halakhique du Rav Ovadia Yossef).

Livre qui a été analysé et revu par le Pr. Marc Shapiro dans un article que nous avons déjà évoqué dans le post précédent.

Comme Marc Shapiro, Lau établit un parallèle entre Rabbi Yossef Karo, auteur du Choulkhan Aroukh et surnommé "Maran" (Notre Maître) par les habitués des maisons d'étude. C'est un fait, quand on utilise un substantif générique pour désigner une personne en particulier, ça en devient une formidable marque d'honneur et de respect.


- Le Professeur en Formule 1, c'est Alain Prost
- Si en Football on vous dit "Le Joueur", votre choix ne se retreint qu'à Pelé ou Maradona
- Lehavdil (dans un autre contexte), le Rabbi est pour un majorité de Juifs, Menahem Mendel Schneerson, le Rabbi de Loubavitch
- Quand on dit "le Rav", là ça devient plus complexe, mais en gros, chez les sionistes-religieux tout le monde comprend qu'on parle du Rav Kook; chez les modern-orthodox, tout le monde comprend qu'on parle du Rav J.D. Soloveïtchik.

Bref, appeler donc le Rav Ovadia Yossef "Maran", c'est très osé, mais ce qui est encore plus remarquable c'est que ça ne choque personne, preuve que la comparaison est soutenable.

Qu'est-ce qui justifie du point de vue du système halakhique que Rav Ovadia Yossef soit ainsi considéré ? Une phrase du Pr. Shapiro permet une bonne entrée en matière (traduction de l'anglais fait par mes soins, désolé pour les éventuels problèmes):

"Si l'on raisonne sur le long-terme, il n'y a aucun doute à avoir sur le fait que R. Ovadia Yossef est la plus importante figure séfarade depuis R. Joseph Karo, et il est tout à fait légitime de clamer que "de Yosef (Karo) à Yosef (Ovadia), il ne s'en est pas levé comme Yosef". Contrairement à d'autres Guedolim qui ont été ses contemporains et qui étaient de véritables géants en leur temps, comme R. Moché Feinstein and R. Shlomo Zalman Auerbach, R.Ovadia n'est pas un géant uniquement pour sa génération, du fait de la modification profonde du cours de l'histoire de la Thora, tant d'un point de vue sociologique que religieux, que son oeuvre a provoquée"

Rentrons maintenant dans les spécificités du système halakhique du Rav Ovadia.


La tendance à la Koula


Une des grandes tendances modernes (disons depuis 3 siècles) de la Halakha, certainement en partie liée à l'émancipation des Juifs, est le recours ininterrompu à la Houmra, c'est à dire à la rigueur en matière de halakha. Cela revient en pratique à privilégier l'option stricte par rapport à une option plus permissive mais qui rentre malgré tout dans les critères de la stricte halakha.

Un des exemples de cette tendance est l'histoire du Chmirat Chabbat keHilkhata. Ce magnifique ouvrage du Rav Neuwirth sur les halakhot de chabbat a d'abord été publié dans une première édition. Très équilibré, très clair, il s'agissait d'un ouvrage de référence sur le sujet.

Or, certaines décisions rapportées par le Rav Neuwirth sont apparus à certains comme excessivement permissives. La pression des milieux orthodoxes étant ce qu'elle est en Israël, une deuxième édition a été publiée où de nombreuses modifications ont été apportées, essentiellement pour demander "d'éviter" ce qui était "permis" dans la première édition.

Ne pas aller selon l'opinion la plus rigoureuse est malheureusement souvent considéré comme la preuve d'un laxisme auquel il est impossible de se fier.

Pour sortir de cette situation, il faut remplir deux conditions:
- être un génie de la halakha de façon à ne pas pouvoir être pris en défaut sur l'analyse pure
- être imperméable aux critiques du milieu harédi

Le Rav Ovadia Yossef répond brillament à ces deux conditions. D'abord, comme on l'a déjà expliqué, il s'est souvent positionné en opposition au monde harédi ashkénaze. Etre en désaccord avec eux sur des points de halakha ne lui pose donc pas plus de problème que cela. Et puis c'est donc un expert de la halakha dont la caractéristique principale est d'avoir une mémoire photographique et de ne jamais omettre un quelconque avis, même celui d'un vague décisionnaire turc du moyen-âge.

Quelques exemples de décisions "coulantes" célèbres:

- La gélatine, comme chacun le pense, n'est pas casher. Et en cela, la croyance populaire suit les décisions du Rav Aharon Kotler, du Rav Moché Feinstein et de l'ensemble de la communauté orthodoxe américaine. Le Rav Ovadia Yossef (Yabia Omer, vol.8, Yoré Dea n°11) tranche que la gélatine est casher, y compris celle qui provient du porc ! (En cela, il ne fait en fait que suivre un Rachi ultra-célèbre, mais il s'agit tout de même d'une révolution).

- Il autorise, sous certaines conditions, l'utilisation d'un seul lave-vaisselle pour le lait et la viande (Yabia Omer, vol.10, Yoré Dea n°4). Alors qu'il suffit de se promener sur Techouvot.com pour constater que les rabbanim de ce site l'interdisent formellement.

- Quelque chose d'inimaginable en France ou aux Etats-Unis: donner une hashgaha (surveillance rabbinique) à un restaurant qui servirait de la viande (casher bien sûr...) et proposerait des desserts lactés ! Le Rav Ovadia l'autorise (Yabia Omer, vol.4, Yoré Dea n°7). L'idée étant de limiter au maximum certaines transgressions encore plus graves de casherout: si ce restaurant n'avait pas hasgaha, il pourrait en effet aller jusqu'à proposer de la viande non-casher...


- Le Rav Ovadia est un des rares décisionnaires à autoriser voire à encourager les fêtes de Bat-Mitzva, sans se préoccuper de savoir si cela serait considéré comme une compromission envers certaines idées issus du "reformed judaism"


- A de très nombreuses reprises, le Rav Ovadia Yossef s'oppose à certains "psakim" fondés sur l'idée que "afin de ne pas risquer que XXX, alors on interdit YYY". Par exemple, certains décisionnaires comme le Rav Halévi (ancien grand-rabbin de Tel-Aviv) ont interdit de porter Chabbat des montres électroniques, de peur qu'on en vienne à tripoter les boutons et à effectuer une action interdite.

Le Rav Ovadia Yossef s'oppose donc à cette conception et indique qu'une action, si elle est en elle-même autorisée (porter une montre chabbat) ne doit pas être interdite à cause d'un éventuel risque de transgression ultérieure. Le "droit" d'utiliser ce concept, selon le Rav Ovadia, étant réservé aux sages du Talmud et plus du tout aux décisionnaires ultérieurs (Yehavé Daat, 2:49)

Comme chacun sait, il y a bien évidemment une exception qui confirme la règle. Concernant le Rav Ovadia Yossef, l'exception la plus connue est certainement son avis concernant les perruques pour les femmes mariées: il les interdit et n'autorise que le foulard.


La suprématie du Choulhan Aroukh:

Une autre des spécificités du système halakhique du Rav Yossef et peut-être plus polémique encore que la première, c'est l'importance majeure qu'il accorde au Choulhan Aroukh, écrit par Rabbi Yossef Karo au 16ème siècle.

Entendons-nous bien: le Choulhan Aroukh est un monument de l'histoire juive au point qu'il sert de repère epistémologique dans la catégorisation des décisionnaires. Ceux qui ont écrit avant le Choulhan Aroukh sont appelés les Richonim (Les premiers). Ceux qui ont écrit après sont appelés les Akharonim (Les derniers). Cet ouvrage a donc bien une place centrale dans la fixation de la halakha.

Mais de tous temps, et à commencer par le polonais Rabbi Moché Isserles (le Rama), les traditions locales ont toujours prévalu. Et lorsqu'une halakha était pratiquée depuis des centaines d'années dans un pays donné, l'avis du Choulkhan Aroulh s'il était opposé, n'était pas toujours suivi.

C'est une question majeure pour la fixation de la halakha: contrairement à ce que l'on peut croire, la halakha n'est pas un système juridique absolu, fondé sur des déductions logiques et rationnelles. En tous cas, ce n'est pas que cela. C'est aussi un mode de vie qui prend en compte la "Massora", c'est à dire la chaîne de la transmission d'un maître à son élève, d'un père à son fils, dans un village, une ville ou un pays.

C'est pourquoi par exemple, les juifs yéménites suivent jusqu'à aujourd'hui les décisions halakhiques de Maïmonide. Pourquoi ? Parce qu'ils n'ont pas été en contact après Maïmonide avec les décisionnaires ultérieurs, notamment le Choulkhan Aroukh et que de génération en génération, ce sont les gloses de Maïmonide qui font force de loi chez ces juifs là. C'est parfois étrange: poser de l'eau, qui a bouilli mais qui a ensuite refroidi, sur une plaque chauffante pendant Chabbat est strictement interdit pour tous les Juifs de la planète. Sauf pour les Juifs yéménites, qui suivent l'avis du Rambam, qui lui autorise.

En cela, même les plus stricts pratiquants de la Halakha reconnaissent que la pratique yéménite est complètement conforme à la pratique de la Halakha: du moment qu'ils se basent sur un décisionnaire prestigieux et qu'il s'agit d'une tradition millénaire, on est bien dans l'essence même de la pratique des Mitzvots.


Pour en revenir au Rav Ovadia Yossef, cette volonté de donner systématiquement le primat au Choulkhan Aroukh est d'une certaine façon révolutionnaire, mais pour certains dans le mauvais sens du terme, puisque cela conduit à annuler parfois des traditions halakhiques centenaires.



Un exemple parmi d'autres. Dans de nombreuses communautés d'Afrique du Nord, les femmes allument les bougies de Chabbat de la manière suivante: elles allument d'abord les bougies, puis mettent leur main sur les yeux en récitant la beracha "Acher Kidechanou Bemitsvotav veTsivanou lehadlik ner chel Chabbat". Il s'agit d'un avis connu du Rama qui utilise cette pratique afin de pouvoir allumer des bougies avant que chabbat ne rentre, étant entendu que c'est la Bénédiction qui fait rentrer chabbat et donc l'interdiction d'allumer du feu.

Cette pratique est contraire à l'avis donné par le Choulhan Aroukh qui indique que, comme pour tout acte qui nécessite une bénédiction, celle-ci doit précéder l'action. De la même façon qu'on fait une bénédiction avant de manger un fruit, on doit aussi réciter celle-ci avant d'allumer les bougies. Le Rav Ovadia Yossef écarte brillamment le problème de savoir si on peut allumer alors qu'on a déjà fait rentrer Chabbat, mais il va clairement à l'encontre de pratiques ancestrales auxquelles les communautés sont pourtant très attachées, y compris celles de son propre pays d'origine: l'Irak.

Autre exemple: le Rav Ovadia Yossef interdit formellement à une femme de réciter une bénédiction sur une Mitzva shehazeman grama (qui dépend du temps). Par exemple, réciter la bénédiction du Loulav et des 4 espèces pendant Soukkot n'est pas une obligation pour les femmes dans la mesure où cette Mitzva dépend du temps. Elles n'y sont pas obligées, c'est un fait. Mais peuvent-elles quand même réciter la bénédiction si le coeur leur en dit ?
Dans de nombreuses contrées séfarades, l'usage était effectivement que les femmes puissent réciter la bénédiction sur le Loulav. Rav Ovadia Yossef réfute cette tradition historique et indique même qu'il s'agit d'un cas de Beracha levatala (prononcer le nom de Dieu en vain).

Ca c'est le fond. Sur la forme, le réseau de distribution du Rav Ovadia Yossef et de son "équipe" (comme l'appelle Marc Shapiro) est extraordinaire: publication de sidourim incluant les décisions du Rav, rédaction par son fils de plusieurs volumes équivalant à un nouveau Choulkhan Aroukh incluant les principales décisions du Rav Ovadia Yossef, etc, etc...
D'où la pénétration très importante des options prises par le Rav Ovadia dans la vie quotidienne de centaines de milliers de juifs de par le monde.
D'où aussi, une certaine résistance qui commence à s'organiser dans les milieux traditionnels d'Afrique du Nord. Le Rav Shalom Messas, ancien Grand-Rabbin de Jérusalem et père de l'actuel Grand-Rabbin de Paris, a longtemps représenté le pôle de resistance principal des traditions marocaines: dans plusieurs de ses ouvrages, dont le célèbre Chemech ou Maguen, le Rav Messas insiste sur le fait qu'un marocain devait continuer à suivre les traditions marocaines reçues de ses parents et de ses maîtres, même si sa vie devait se poursuivre en terre d'Israël. Et bien entendu, dans de nombreux cas, on parle de Halakhot sur lesquelles le Rav Ovadia Yossef a tranché de façon différente...
Pour la Tunisie, a été publié récemment un ouvrage extrêmement sérieux et bien documenté sur les halakhot propres au judaïsme tunisien. Le Alei Hadas, du Rav David Settbon, publié d'abord en hébreu, puis traduit en français, recense l'ensemble des coutumes et halakhot spécifiques au monde tunisien en faisant bien attention de toujours s'appuyer sur des sources écrites ou des transmissions orales détaillées faites par les principaux sages tunisiens actuels (comme le Rav Mazouz par exemple).
On retrouve par exemple dans le Alei Hadas qu'en effet les juives tunisiennes ont toujours eu l'habitude d'allumer les bougies de chabbat avant de faire la bénédiction. Ou encore, que les juifs tunisiens ont le droit de se couper les cheveux le jour même de Lag Baomer, contrairement à d'autres avis dominants qui pensent qu'on ne peut le faire que le lendemain.


Bref, on sent bien par ces vives réactions que l'oeuvre du Rav Ovadia Yossef a créé un tremblement de terre sociologique dans la pratique intime du judaïsme de nombreux juifs.

Les critiques

Outre les points abordés ci-dessus, il existe un sujet qui n'a pas été abordé par Binyamin Lau dans sa thèse, mais qui est soulevé avec plus d'acuité par le Pr Marc Shapiro.
En deux mots, sa critique sur le système halakhique porte sur l'absence de cohérence globale du système halakhique du Rav Ovadia Yossef.
Ce qui semble étrange puisqu'on vient de dire que ce qui caractérise le Rav Ovadia Yossef, c'est sa référence systématique au Choulkhan Aroukh, ce qui, à défaut d'être brillant est en tous cas cohérent et, on l'a vu, révolutionnaire.
Or, le Rav Ovadia Yossef, malgré ses constantes proclamations d'attachement au Choulkhan Aroukh, fait parfois des exceptions qui se révèlent finalement assez nombreuses et édifiantes.

Parmi celles-ci:
- le Rav Ovadia Yossef autorise de manger au restaurant un plat cuisiné par un non-juif mais dont le feu a été allumé par un juif. Le Choulkhan Aroukh demande des conditions supplémentaires (qui en passant ne sont absolument pas respectées dans la quasi-totalité des restaurants casher français, qui se basent volontiers sur la décision du Rav Ovadia)

- Il indique que le Hazan doit prononcer le mot "Yevarekhekha" afin que les Cohanim répètent ce mot, alors que l'usage indiqué par le Choulkhan Aroukh veut que ce soit les Cohanim qui commencent par ce mot, alors que le premier mot du Hazan est le nom de Dieu qui lui succède
De très nombreuses exceptions sont relevées dans l'oeuvre du Rav Ovadia Yossef, mais le plus perturbant, c'est qu'il ne donne pas d'explications à ces écarts. De manière plus générale, la façon de procéder du Rav Ovadia Yossef dans ses psakim est d'accumuler d'une façon inimaginable les sources et les décisionnaires intervenant sur un sujet donné, pour ensuite terminer par un Psak mais dont on ne saisit pas toujours les tenants et les aboutissants en matière d'articulation logique.
Marc Shapiro va plus loin en expliquant qu'à son avis, la capacité mémorielle de Rav Ovadia Yossef, si stupéfiante qu'elle soit, ne remplacera jamais pour un "lituanien" la capacité analytique permettant de faire faire parfois à un sujet un saut conceptuel qui nous obligerait à changer de perspective.
Comme Einstein a pu le faire à propos de la gravité, Shapiro pense que des figures telles que le Rav Soloveitchik ou le Rav Kotler possèdent ce type de capacités intellectuelles si fondamentales dans le monde des grands noms des sciences humaines ou exactes. Alors que le Rav Ovadia Yossef joue dans une catégorie toute autre.

Entre le phénomène technique (de par sa ressemblance avec un ordinateur capable d'ingurgiter et de restituer une immense somme de connaissances) et le polémiste politique (j'ai entendu un jour un maître expliquer que par certains côtés, le Rav Ovadia Yossef avait parfois des Psakim "politiques"), il s'agit dans tous les cas d'une figure très spécifique du monde juif actuel, finalement assez attachante.Et comme on l'a dit, dont les travaux halakhiques auront des répercussions pour encore longtemps. Sa position très contestée sur la possibilité de rendre des territoires en échange d'une paix sérieuse resurgira certainement dans quelques années et, qui sait, pourrait être une des clés principales permettant d'aboutir à un règlement définitif du conflit actuel.

Après avoir rendu sa "fierté" aux séfarades, il pourrait simplement offrir la paix au peuple juif, qui sait...

lundi 26 mai 2008

L'élection du Grand Rabbin de France - Etat des lieux

Le 22 juin prochain aura lieu l'élection du Grand-Rabbin de France.

Deux prétendants qui se sont déjà opposés en 1994. A ma gauche Joseph Haïm Sitruk, titulaire du poste sortant, déjà 3 mandats de 7 ans à son actif puisqu'il a accédé à la fonction en 1987. A ma droite Gilles Bernheim, déjà candidat en 1994, mais plus que décidé à mener une campagne active avec le soutien de plusieurs personnalités de la communauté.

En réalité, cette élection est bien plus qu'une opposition entre deux rabbins. C'est une vision complètement différente du judaïsme français et de la communauté juive de France qui est en jeu. Ce billet se veut une contribution modeste visant à éclairer un débat pas toujours bien mis en lumière par les instances communautaires ou par la presse juive (Actualité Juive encaisse les pubs pleine page chaque semaine mais est d’une prudence hallucinante sur ce sujet brûlant).


Le Grand-Rabbin Sitruk: un bilan reconnu

Honneur au sortant, commençons par le Grand Rabbin Sitruk. Personnage très charismatique, il faut se souvenir de la façon avec laquelle il accéda au poste en 1987. S'étant présenté à l'époque contre le Grand-Rabbin sortant R-S.Sirat, il s'agissait déjà d'une opposition de style. Le Grand-Rabbin Sirat était une figure respectée dans le monde intellectuel, pour sa connaissance du judaïsme tant au niveau traditionnel qu'académique, pour ses positions souvent nuancées et subtiles sur des sujets très divers. Mais il lui manquait l'essentiel à l'époque: des résultats. Il lui manquait une grande réussite de terrain montrant qu'il était capable de faire changer les choses dans la communauté et que le poste de Grand-Rabbin de France pouvait être autre chose qu'une simple charge honorifique.

"Jo" Sitruk, lui, arrivait tout auréolé de ses passages à Strasbourg en tant que rabbin de la jeunesse, mais surtout de Marseille, où il a littéralement réveillé la communauté juive locale. Lorsque je parle de "réveil", c'est de façon très concrète qu'il se quantifie: création d'écoles, création de synagogues, de cercles d'étude, multiplication des restaurants et commerces casher et renouveau identitaire très puissant. Bien entendu, l'époque s'y prêtait et le Grand-Rabbin Sitruk n'en est pas le seul responsable, mais il faut bien reconnaître que c'est sous son leadership que la communauté de Marseille a pris son envol. L'idée des grands électeurs du Consistoire Central en 1987 c'était de vérifier si un tel potentiel pouvait s'exprimer sur la France entière.

D'une certaine façon, cela a été le cas. De 1987 à aujourd'hui, les synagogues se sont remplies à nouveau, les restaurants casher ont atteint une quantité inespérée et de plus en plus de juifs ont retrouvé le chemin d'une judéité parfois perdue. Quelle a été l'influence du Grand-Rabbin Sitruk dans ce "revival" ? L'organisation de grandes manifestations comme le Yom Hatorah, ses talents oratoires largement diffusés ou sa grande capacité à se mouvoir aisément dans les milieux politiques et communautaires ont certainement été des éléments décisifs dans ce que l'on peut appeler objectivement un succès du Grand rabbinat.

Il faut également rappeler le lien très fort qu'a pu créer le Grand-Rabbin avec certains fidèles de la communauté ou même à l'extérieur de celle-ci. Son attaque cérébrale en 2001 a donné lieu à des marques d'attachement très fortes qui ont bien illustré que le Grand-Rabbin est plus qu'un personnage publique, c'est une véritable référence (voire une icône) pour de nombreux juifs qui ont pu redécouvrir leur judaïsme grâce à son militantisme. Et puis bien sûr, le personnage en lui-même est très attachant: le langage est clair, souvent teinté de beaucoup d'humour, de références toujours bien placées à l'auditoire auquel il s'exprime, avec une vraie sincérité, etc...

Un exemple ?

En 1997, la synagogue de Buffault a été complètement rénovée pour ses 120 ans et pour l'occasion, le Grand-Rabbin Sitruk a fait un discours pour la réinauguration de la synagogue. Il faut savoir que les administrateurs de Buffault (toujours en haut-de-forme dans les grandes occasions) sont très très fiers de leur communauté. Ils la considèrent comme la plus belle, la plus riche et la plus originale de Paris. C'est, me direz-vous le cas de beaucoup de communautés, mais à Buffault, c'est très exacerbé. Le Rav Sitruk le sait. Et voilà que lors de son discours, il dit:

"Mes chers amis, vous connaissez tous ce Midrach. Lorsque Dieu dit à Avraham que le peuple qui descendra de lui sera aussi nombreux que les étoiles dans le ciel, Avraham leva les yeux vers celui-ci. Et puis il vit la multitude d'étoiles au-dessus de lui. Mais une étoile, parmi toutes, brillait plus que toutes les autres réunies. Avraham demanda:
- Dieu, quelle est cette étoile au milieu des autres qui brille de mille feux ?
- Avraham, cette étoile, c'est une étoile qui s'appelle Buffault et qui brillera pendant plus de 120 ans au sein de ton peuple et l'éclairera de sa beauté !"


Croyez-le ou non, mais tous les administrateurs ont fait un grand sourire béat et ont certainement cru dur comme fer que Dieu avait vraiment dit ça à Avraham avinou. Démagogie ? Certainement en partie. Toujours est-il que le message a fait mouche. Le relationnel exceptionnel du Grand-Rabbin Sitruk lui a en effet toujours permis d’avoir de très bonnes relations avec ses électeurs (rabbins, présidents de communautés) en ayant toujours à cœur de leur accorder du Kavod (de l’honneur) et de l’attention. Kavod mérité ou pas c’est autre chose, disons que la base électorale est solide.

Des aspects problématiques

Il ne faudrait cependant pas occulter certains aspects plus troubles et largement passés sous silence des différents mandats du Grand-Rabbin Sitruk.

D'abord, sa distance avec les institutions officielles et en particulier celle qui l'élit et lui donne ce statut de Grand-Rabbin de France: le Consistoire. Institution peut-être datée et à bout de souffle, mais que le Grand-Rabbin n'a jamais vraiment aidé durant ses mandats.

Un exemple parmi d'autres: le Grand-Rabbin de France habite Neuilly. Il fréquente d'abord la communauté consistoriale de Neuilly, mais au bout de quelques années, monte une structure "personnalisée", plus conforme à ses vues halakhiques et idéologiques. A la limite, pourquoi pas si cette structure avait été intégrée au sein du Consistoire afin de solidifier celui-ci dans une ville extrêmement prometteuse en terme de développement communautaire.

Sauf que le Centre Alef, puisque c'est de lui qu'il s'agit, est une institution complètement indépendante de toute structure communautaire historique. Or, il s'agit d'un succès: après la synagogue et le centre d'études, on a vu apparaître un Collel (lieu d'études pour hommes mariés), un séminaire pour femmes, une école maternelle, puis une école primaire, un organisme de vacances (Alef Loisirs), etc, etc...

Dirigé d'une main de maître par le Rav Ariel Gay, gendre du Rav Sitruk, ce Centre est objectivement une grande réussite de l'Ouest parisien. Mais comment comprendre, alors que ce centre s'est monté sur le nom et le statut du Rav Sitruk et que l'argent a afflué du fait de sa présence, que cet organisme reste en dehors de l'employeur officiel du Rav Sitruk, c'est-à-dire le Consistoire Central ? Si encore les cadres enseignants provenaient de l’Ecole Rabbinique, organisme directement rattaché au Consistoire, on pourrait à la limite comprendre. Mais ce n’est pas le cas.

Pour prendre une métaphore entrepreneuriale, je doute que Renault-Nissan apprécierait beaucoup que Carlos Ghosn aille faire une pige pour aider Volkswagen à augmenter ses ventes. On objectera que les situations ne sont pas comparables car l'essentiel est le bien-être de la communauté ? On aurait tort de le penser: l'argent qui est allé à Alef n'est pas allé ailleurs et le temps que le Rav Sitruk a passé pour Alef, il ne l'a pas passé au service du développement des communautés du Consistoire. Le Consistoire est un modèle dépassé ? Il fallait donc essayer de lutter pour le changer de l'intérieur plutôt que de créer un modèle séparatiste qui a des conséquences majeures sur l'orientation de la communauté.

L'autre reproche que l'on fait parfois abusivement au Rav Sitruk, c'est son "intégrisme" ou son "communautarisme". C'est plus complexe que cela. Il est complètement idiot voire aberrant de reprocher son "intégrisme" à un rabbin qui encourage ses ouailles à se rapprocher de la Thora ou à accomplir les Mitzvots. C'est pourtant cet écho qu'on entend de certains milieux qui regrettent l'époque où l'israélisme français se conjuguait avec un respect plus que partiel voire détaché des grandes pratiques du judaïsme.
En revanche, ce qu'il est possible de reprocher au Rav Sitruk, c'est sa vision du judaïsme français. Ou plutôt d'absence de vision du judaïsme proprement français. Conséquence directe de la mondialisation et des progrès technologiques, la communication entre la France et Israël n'a jamais été aussi simple et facile. C'est vrai aussi pour le monde religieux et halakhique. Le Rav Sitruk a une véritable admiration pour le monde lituanien de Bné-Brak et a souvent tendance à considérer celui-ci comme un absolu en terme de vie juive. D'où ses références systématiques à des maîtres de Bné-Brak pour des situations extrêmement diverses et sans prendre en compte la spécificité de la vie juive en France. Ceci a eu des effets extrêmement pervers sur le développement de la communauté juive de France:
- Le retour des Juifs à la pratique religieuse s'est fait sur un modèle "Harédi" lituanien, considéré comme LE modèle de retour au judaïsme
- Contrairement aux Etats-Unis ou à Israël, l'émergence d'un courant modern-orthodox a été bloquée. Il n'y a pas de disciple en France du Rav J.D. Soloveïtchik ou de la Yeshiva University, c’est-à-dire d’un courant qui sait allier l’étude des textes, la pratique rigoureuse des Mitsvots, l’ouverture aux sciences et cultures profanes ainsi qu’une vie en prise directe avec les problématiques actuelles de la Cité
- En réaction, et en l'absence de ce mouvement, les milieux cultivés et de plus en plus intéressés par le judaïsme, sa culture et son enseignement se sont tournés vers les communautés libérales ou conservative (massorti), propices à un essai de synthèse avec le monde occidental actuel mais en rupture partielle ou complète avec la Halakha, socle pourtant indispensable à une vie juive authentique.

Ce qui, pour un rabbin qui prône le respect de la Tradition est un échec patent, d'autant que c'est à partir de ces populations riches culturellement que peut jaillir une véritable pensée juive enrichissante, qui parle à un juif français du XXIème siècle et qui dynamise l’état spirituel d’une communauté.
Il n'y a plus aujourd'hui de Lévinas, d'André Neher ou de Manitou qui puisse alimenter le débat et proposer à la fois une manière de penser le judaïsme du XXIème siècle intégré dans un monde en perpetuel évolution, le respect des Mitzvot, ainsi que l’étude des textes dans ce qu’ils ont de plus éclairant.

Cet aspect de « Haredisation » est visible et le Rav Sitruk ne se cache pas de suivre ce modèle. Pourtant, certaines de ses décisions qui pourraient être mal accueillis par le public français sont rarement rendues publiques afin de conserver le capital sympathie dont dispose le Grand-Rabbin.

Un exemple parmi d’autres : dans beaucoup de communautés françaises, deux prières spécifiques sont récitées lors de l’office du samedi matin. L’une pour bénir l’Etat d’Israël. L’autre pour les soldats de Tsahal. Leur rédaction fait directement référence à l’Etat d’Israël (Medinat Israël), à l’aspect quasi-messianique de l’existence de cet Etat (Reshit Tsmihat Geoulatenou : le début de notre délivrance), à l’armée de défense d’Israël en tant qu’armée de l’Etat (Tsva Haguana leIsraël), etc… Bref, il s’agit de textes reconnus par le Grand-Rabbinat d’Israël et notamment par la mouvance sioniste-religieuse que les francophones connaissent bien par le biais des œuvres de Manitou ou du site Internet Cheela.

En tant que disciple des maîtres de Bné-Brak, le Grand-Rabbin Sitruk ne lit pas ces textes. En effet, ils donnent une importance théologique importante à l’Etat d’Israël, ce que les Harédim ont toujours refusé, bien que siégeant systématiquement à la Knesset (qu’ils considèrent comme un syndic d’immeuble…). Comprenant bien que cette situation n’est pas tenable pour les Juifs de France compte tenu de leur attachement fervent à Israël, le Rav Sitruk a rédigé un texte spécial, qui permet de citer la terre d’Israël, ses habitants et ceux qui risquent leur vie pour protéger les Juifs vivant en Israël, mais sans référence directe à l’Etat ni à Tsahal. Texte qu’il a bien sûr pris la précaution de faire valider par les décisionnaires Harédi israéliens. Pourtant, à ma connaissance, le Rav Sitruk n’a pas largement diffusé son texte. Il ne s’est pas spécialement battu pour ses convictions profondes. Il a peut-être eu raison d’écrire un nouveau texte. Mais il n’en fait pas un cheval de bataille alors qu’on touche au fondement de la signification spirituelle de l’Etat d’Israël.
C’est peut-être simplement la preuve que l’homme est un fin politique.

Autre élément problématique : en quoi le Grand-Rabbin Sitruk a donné une vision spirituelle des grandes questions auxquelles le monde juif est confronté ? Quelle est son analyse personnelle de grands textes de la tradition ? Ses cours hebdomadaires, toujours vifs, intéressants et variés ne démontrent pas une vision personnelle. Ce sont essentiellement des agrégats de commentaires existants sans prise de position personnelle et sans Hidouch (nouveauté dans l’interprétation) majeur.



Lorsqu’on se penche sur les publications du Grand-Rabbin de France lors de ses 21 dernières années, outre des préfaces et des œuvres collectives, on trouve deux livres (« Chemin Faisant » et « Rien ne vaut la vie ») qui sont essentiellement des retours très intéressants et riches d’enseignement sur la vie du Rav Sitruk, mais avec peu de travail sur le texte. Or, il me semble qu’un Grand-Rabbin de France est aussi quelqu’un capable de diffuser et d’expliquer largement en quoi la tradition juive et rabbinique est capable de parler à un juif vivant en France en 2008. Et de le faire autour d’un travail de recherche et d’analyse personnelle.

Enfin, si l’on se concentre sur la campagne proprement dite, celle que mène actuellement le Grand-Rabbin Sitruk est plutôt étrange. Lorsqu’on se promène sur son site de campagne, on est frappé de constater que :
- l’argumentaire en faveur d’une réélection est principalement ciblé sur le passé (« j’ai tant fait pour cette communauté »), sur du sentimental (« je vous aime trop pour vous laisser ») et très peu sur un programme précis
- les visuels utilisés dans la presse papier laissent parfois perplexes. Dans l’un d’entre eux, on voit le Grand-Rabbin entouré de nombreux enfants avec ce slogan « La Thora pour vos enfants ». Si l’on prend la peine de regarder plus attentivement, on se rend compte de plusieurs choses. D’abord que la photo a été prise au Centre Alef. Décidément, on n’en sort pas. Ensuite que lesdits enfants ne sont en fait que des….garçons. Serait-ce à dire que les filles n’auraient pas le droit à la Thora ? En tous cas, on ne les voit pas sur la photo. Enfin, qu’on ne comprend pas bien ce que le Grand-Rabbin veut faire pour la jeunesse. Il a placé son dernier mandat sous le signe de la jeunesse. A part le développement de l’école du Centre Alef, qu’a-t-il fait pour elle ? Qu’a-t-il fait par exemple pour le plus important mouvement de jeunesse juif français dont il est lui-même issu et à qui il doit tant (notamment sa femme), j’ai nommé les EEIF ? Réponse : à part un message enregistré pour le 80ème anniversaire en 2003, strictement rien.
- Qu’est-ce que cette mystérieuse « Fête de l’Unité » organisée le 15 juin au Zénith ? Doit-on penser, comme on l’entend parmi certains partisans du Grand-Rabbin, que le seul fait que Gilles Bernheim se présente à l’élection est potentiellement un risque de division de la communauté juive ?
Bref, on est perplexe, voire déçu, de constater que la campagne de Rav Sitruk n’est pas une campagne de projet, mais plutôt une demande de plébiscite basée sur l’attachement réel de la communauté envers son principal leader spirituel. Serait-il si certain de gagner pour ne pas daigner entrer dans l’arène du débat ? Réponse le 22 juin.


Le Grand-Rabbin Bernheim: un challenger

En attendant, son rival actuel, le Grand-Rabbin Bernheim déploie des moyens jusque là inconnus pour présenter son projet : pubs régulières dans ActuJ, site Internet léché, appel à soutien de personnalités de la communauté, etc…
Son programme, plutôt détaillé, est comme une critique en creux de l’action du Grand-Rabbin Sitruk depuis 21 ans :
- Pas de création d’institution en dehors du Consistoire Central (référence pseudo-cachée au Centre Alef)
- La référence directe à l’Etat d’Israël (les pubs du Rav Sitruk ne mentionnent que « les communautés d’Israël » et jamais l’Etat)
- La volonté d’être beaucoup plus à l’écoute des différentes sensibilités du judaïsme
- Une action en faveur de la jeunesse juive (référence à l’absence d’initiatives du Rav Sitruk envers les mouvements de jeunesse)
- Une véritable action autour de la Shoah et de son enseignement (les prises de position du Rav Sitruk ayant parfois assimilé la Shoah à une forme de punition divine)
- Etc, etc…
Bref, le Grand-Rabbin Bernheim opte volontiers pour une campagne de challenger, qui détaille son programme, ses envies, en couvrant un maximum de sujets intéressant la communauté juive actuelle. Cela lui est indispensable car il part avec plusieurs handicaps.

D’abord, sa connaissance du réseau des Présidents de communauté et des rabbins (qui sont rappelons-le les principaux votants à l’élection) est beaucoup moins affinée que celles du Rav Sitruk. Beaucoup sont redevables à celui-ci et pourraient hésiter à « trahir » un candidat qui joue beaucoup sur la fibre affective dans sa campagne.


Ensuite, son positionnement communautaire. Très apprécié des CSP+ pour son ouverture aux grands problèmes de la cité (abordés notamment dans son livre Un Rabbin dans la Cité), pour son enseignement souvent profond mais toujours fondé sur les principaux textes de la tradition (Talmud, mais aussi commentateurs hassidiques comme Rabbi Tzadok Hacohen de Lublin, dans son très beau livre Le Souci des Autres), le Grand-Rabbin Bernheim n’a pas de connexions étroites avec les milieux haredi d’Israël et fait rarement référence aux maîtres considérés comme les Grands de notre génération (Guedolei Hador) : Rav Eliachiv, Rav Auerbach, Rav Ovadia Yossef, etc…
Malgré un respect personnel de la halakha strict, le Grand-Rabbin Bernheim n’est pas considéré comme un maître de la Halakha, ce qui pour le corps rabbinique peut s’avérer compliqué. Entendons-nous bien, je ne pense pas qu’il y ait de différences majeures entre le Rav Sitruk et le Rav Bernheim (tiens ça sonne moins bien, preuve du positionnement différent) sur leur maîtrise de la halakha. Mais le Rav Sitruk a toujours donné des signes d’attachement profond aux grands décisionnaires halakhiques (quoique pour le Rav Ovadia Yossef, ce ne soit pas si clair). Pour Gilles Bernheim, c’est moins clair. D’où son insistance actuelle et je pense sincère dans sa volonté de marquer que la Halakha « stricte » est aussi son territoire.

Plus un aspect nouveau et particulièrement intéressant qui est sa volonté de sortir des responsa halakhiques destinées aux Juifs de France. Ceci est un point fondamental. Il y a bien sûr des Halakhot universelles. Le jeûne à Kippour s’applique évidemment à tous les Juifs du monde quel que soit le contexte. Mais certaines décisions sont relatives à un contexte et à un moment particulier. Les Juifs de France doivent pouvoir compter sur un décisionnaire qui prenne en compte la situation spécifique des Juifs de France. La Halakha s’est toujours constituée comme cela. Ce n’est que récemment avec le développement des nouvelles technologies qu’il est possible de prendre en France pour argent comptant une décision prise par un décisionnaire de Bné-Brak. Quelques exemples parmi d’autres :
- a-t-on le droit d’aller à l’école publique sans kippa ?
- peut-on accepter des femmes dans les conseils d’administration des consistoires régionaux et nationaux ?
- qui peut-on accepter comme témoins lors de mariages célébrés à la synagogue ?
- Y a-t-il des halakhot spécifiques s’appliquant aux homosexuels ?
- etc, etc…
Bien sûr un Beth-Din existe en France. Mais il faut qu’il soit plus visible et que ses décisions soient largement diffusées. C’est apparemment la volonté du candidat Bernheim.

Un autre de ses handicaps tient à la comparaison en matière d’action avec le Grand-Rabbin Sitruk. Certains ont voté en 2007 pour Sarkozy avant tout parce qu’ils le considéraient comme un professionnel et surtout parce qu’on serait certain qu’il agirait. Le Grand-Rabbin Sitruk a battu le Grand-Rabbin Sirat parce qu’il était auréolé de son action conséquente à Marseille. Et il a depuis prouvé que l’action était une qualité qui ne l’avait pas quitté : organisation des Yom HaThora, multiples déplacements et relations, création et développement de centres d’étude, etc… Bref, il agit.
Dans le cas du Grand Rabbin Bernheim, c’est beaucoup moins clair. Autant son verbe est profond et apprécié, autant on a du mal à identifier précisément ce qu’à accompli le Grand-Rabbin Bernheim dans ses fonctions actuelles de Directeur du département Thora et Société du Consistoire, comme de Grand-Rabbin de la Victoire. Des publications certes très intéressantes voire fondamentales pour exprimer une vision. Mais quoi de concret ? Est-ce que la fréquentation de La Victoire a augmenté ? Est-ce que les activités proposées sont en plein développement ? Peut-être y a-t-il des choses qui se sont traitées dans l’intimité mais qu’on ne peut pas communiquer ?
En tous cas, pèse sur la candidature du Grand Rabbin Bernheim cette interrogation majeure sur sa capacité à faire et à décliner de façon opérationnelle tous les axes stratégiques forts pertinents de sa campagne.

Pour finir ce billet déjà très long, il ne faut pas occulter la question de la longévité du poste. 21 ans au même poste, n’est-ce pas déjà trop ? Est-on vraiment capable de se renouveler à une même fonction après 21 ans d’activité ? Le Grand-Rabbin Sitruk semble lui-même répondre que non: le programme est minimaliste et plutôt fondé sur des slogans et l’argument principal de sa reconduction serait le lien indéfectible qui se serait créé entre lui et la communauté.

Or, cette même communauté ne va pas bien. Elle est fortement polarisée, toujours en proie à l’assimilation, l’éducation juive en école juive est très largement perfectible (c’est un euphémisme) et l’adéquation d’une tradition juive authentique avec le monde occidental du XXIème siècle en pleine transformation n’est pas encore faite, la preuve en est le faible niveau de production intellectuelle des élites juives du pays. Autant de sujets où les positions de Gilles Bernheim sont peut-être plus affutées que celles de Joseph Sitruk.

L’élection du 22 juin ne donnera pas toutes les clés pour répondre à ces questions, mais elle sera un vrai choix entre deux visions très différentes du futur de la communauté juive française.

Il y aurait encore énormément de choses à dire sur cette élection. D’ici au 22 juin, peut-être d’autres billets sur ce sujet…mais seulement s’il passionne les foules. Est-ce le cas ?

jeudi 15 mai 2008

Qui est vraiment Rav Ovadia Yossef ? (I)

Rav Ovadia Yossef est peut-être aujourd'hui la figure la plus controversée, la plus adulée mais aussi la plus détestée du monde juif actuel.

Mais qu'on l'aime ou qu'on le déteste, l'erreur serait de le caricaturer et de ne retenir que ses interventions limites sur la Shoah ou, de l'autre côté, de ne pas percevoir le caractère parfois très polémique de certaines décisions halakhiques.

Le Rav Ovadia Yosef vaut mieux que cela car, en effet, il est une figure extraordinaire du monde juif actuel. Qui est déjà le sujet de plusieurs biographies, ouvrages critiques et autres analyses sur sa perception de la Halakha. Et qui en plus occupe une place non négligeable sur l'échiquier politique assez chaotique du pays.

Le professeur Marc Shapiro, grand connaisseur du milieu orthodoxe, a produit une excellente revue critique des livres récents parus sur le Rav Ovadia Yossef.

Il a appelé son article: "MiYosef ad Yosef lo Kam ke Yosef" (De Joseph à Joseph, il n'y en eut aucun comme Joseph).


Petite explication de texte. Cette phrase renvoie à une autre phrase célèbre, présente sur la tombe du célèbre Moïse Maïmonide: "MiMoché ad Moché lo Kam ke Moché" (De Moïse (notre maître) jusqu'à Moïse (Maïmonide), il n'y en eut aucun comme Moïse). Eloge incroyable qui crée un lien presque direct entre Moïse à qui Dieu a donné les tables de la loi et Maïmonide qui a révolutionné le judaïsme, plus d'ailleurs avec son ouvrage de Halakha (le Michné Thora) qu'avec le Guide des Egarés, cher aux intellectuels juifs parisiens.

L'intitulé de Marc Shapiro retrace un lien identique entre Rabbi Yosef Karo et Rav Ovadia Yossef. Pour qui connaît l'impact de Rabbi Yosef Karo sur le monde juif avec la diffusion de son Choulkhan Aroukh ne peut qu'apprécier l'audace de la comparaison. Le Choulkhan Aroukh a en effet provoqué une rupture epistémologique dans la façon qu'ont eu les maîtres de la Tradition d'aborder la loi juive. Il s'agissait, ni plus ni moins, que de compiler et d'arbitrer les décisions halakhiques des plus grands maîtres du Moyen-Age, afin de produire le "code de lois ultime", celui qui mettrait fin aux inombrables discussions portant sur les comportements pratiques du peuple juif et ce, sur l'ensemble du périmètre législatif: les fêtes, la cacherout, les lois commerciales, les prières, le mariage, les contrats, etc...



Nous y reviendrons. Mais l'idée de ce billet, c'est de comprendre en quoi Rav Ovadia Yossef est une personne éminemment importante pour le monde juif d'aujourd'hui.

La renaissance de la fierté séfarade

Pendant longtemps en Israël, l'establishment était composé d'ashkénazes, véritables fondateurs du pays. C'est vrai bien sûr du point de vue laïc (socialistes venus de Russie et de Pologne), mais vrai aussi dans le camp religieux où les plus importantes autorités rabbiniques du pays ont pendant longtemps été issues du monde ashkénaze: le Rav Kook, le Hazon Ich, puis le Rav Shakh, le célèbre Directeur de la Yéchiva de Poniowitz.

Comme esquissé dans un billet précédent, de nombreux jeunes du monde séfarade (principalement d'Afrique du Nord) ont été happés par les yéchivots ashkénazes, ont adopté leur méthodes d'étude et parfois leurs coutumes. Ce qui n'a pas empêché une discrimination notoire: les étudiants séfarades, même les plus brillants, ne peuvent pas forcément étudier dans les plus grandes yéchivot, un séfarade dans le monde Harédi ne peut pas épouser une femme ashkénaze (à moins qu'elle ne soit aveugle, sourde et pauvre), etc, etc... Cet état de fait est bien décrit dans cet article par le Rav Elie Kling.

Un brin paternalistes donc (voire racistes), les grands dirigeants ashkénazes ont toujours considéré qu'il n'était pas encore venu le temps où un séfarade pouvait accéder à des fonctions de leadership au sein du monde religieux. C'est d'ailleurs suite à une phrase malheureuse du Rav Shakh, que le parti Shass décida de ne plus rester sous la coupe des leaders ashkénazes et de prendre son envol de façon autonome dans le paysage politique israélien.

Et ce principalement grâce au Rav Ovadia Yossef. Né en Irak, d'un famille pauvre et pas spécialement reconnue, le Rav Ovadia Yossef n'avait pas les signes extérieurs permettant d'imaginer faire une carrière rabbinique de grande envergure en Israël: séfarade, sans Yikhouss (appartenance à une lignée prestigieuse), et de condition modeste.

Arrivé à l'âge de 4 ans en Israël, il fut pourtant invité à l'âge de 22 ans en Egypte pour prendre la tête du tribunal rabbinique du Caire. En 1968, il fut nommé Grand-Rabbin de Tel-Aviv pour finalement être élu Grand-Rabbin Séfarade d'Israël (Richon Letzion: le primat de Sion) en 1973.

La suprématie halakhique, gage de légitimité incontesté
Qu'est-ce qui distingue donc Rav Ovadia de ses contemporains ? Il dispose d'un atout majeur: c'est un génie de la Halakha. Selon tous les observateurs et les connaisseurs, sa maîtrise des textes halakhiques est absolument inégalée, y compris par les plus grands maîtres ashkénazes du XXème siècle. Or, la légitimité halakhique est absolument fondamentale pour quiconque veut avoir une influence sur le monde juif. Si un quelconque rabbin de communauté explique qu'il est possible d'utiliser une même machine pour laver alternativement le lait et la viande, il risque de se voir rapidement traiter de laxiste, de libéral ou de petit rigolo.

Lorsque c'est Rav Ovadia Yosef qui énonce une telle décision, l'impact est énorme. D'abord, cela a une répercussion sur la vie pratique de centaines de milliers de personnes. Ensuite, il est très compliqué, compte tenu de l'aura dont dispose le Rav Yossef en matière de halakha, de soutenir une opinion opposée.

Si le sujet de la machine à laver la vaisselle vous laisse froid (il ne devrait pas), il faut alors se souvenir que le Rav Ovadia a été à l'origine de plusieurs "Psak Din" (décisions halakhiques) qui ont eu un retentissement énorme en Israël:

- c'est en majeur partie grâce à lui que les immigrants éthiopiens ont été considérés comme Juifs d'un point de vue halakhique. Sans sa décision argumentée et fondée, il n'y aurait peut-être pas d'Ethiopiens en Israël aujourd'hui.

- Rav Ovadia Yosef s'est démené comme jamais pour résoudre le problème des femmes Agounot pendant la guerre de Kippour. Les Agounot sont ces femmes de soldats disparus pendant la guerre qui ne disposaient pas de moyens de divorcer juridiquement et donc de se remarier. Aujourd'hui encore, sur ce sujet épineux, Rav Ovadia Yosef est certainement le décisionnaire ultime auquel on adresse les cas les plus problématiques.

Nous développerons un billet spécifique sur le caractère novateur, voire révolutionnaire sous certains aspects, de la vision halakhique du Rav Ovadia Yossef.


L'autonomie du monde Séfarade en Israël

Mais nous devons d'abord comprendre en quoi son influence a atteint un niveau tel, qu'une personne aussi sensée qu'Ami Bouganim a pu me dire un jour avec conviction que la seule personne capable aujourd'hui de véritablement résoudre le conflit israélo-palestinien s'appellait Ovadia Yossef.

On l'a dit, pendant longtemps, les séfarades religieux ont suivi les décisions prises par les grands maître des Yéchivot lituaniennes, y compris sur le plan politique en votant pour Agoudat Israël (ou Deguel Hathora), le grand parti ultra-orthodoxe. Mais au milieu des années 80, le Rav Shakh, encourage les séfaradim et le Rav Ovadia Yossef à créer un parti spécifiquement séfarade: Shas. L'idée était d'élargir la base électorale orthodoxe pour mieux maîtriser un électorat parfois encore méfiant vis-a-vis du monde ashkénaze. La manoeuvre réussit au-delà de toute attente. En plus d'accueillir les votes des ultra-orthodoxes séfarades, Shas réussit le tour de force de s'attirer les votes des marocains traditionnalistes ou même peu religieux, beaucoup plus nombreux. Shas devient une force majeure de la vie politique israélienne et le Rav Ovadia Yossef, après plusieurs atermoiements, rompt définitivement avec le Rav Shakh pour devenir le leader incontesté de ce mouvement.

La fierté Séfarade était rétablie, ce à quoi ne manque pas de faire allusion le slogan de Shas: "lehahazir ateret leyoshna": redonner la gloire à sa couronne.

A partir du moment où Shas a pris son indépendance, le ressentiment du monde ashkénaze a été extrêmement violent. Du jour au lendemain, le nom de Rav Ovadia Yossef n'apparaissait plus dans les journaux ultra-orthodoxes ashkénazes. Pire, seul son prénom était cité 'Ovadia', sans tous les titres et les marques de respect qui sont accolés dans ces publications aux grands de la Thora. Traitement inimaginable pour un maître du rang d'Ovadia Yossef.

Marc Shapiro se souvient que lorsqu'il a lu ces attaques dans la presse haredi, cela lui a fait l'effet d'un moustique essayant de s'attaquer à un éléphant. La comparaison est pertinente: ces attaques n'ont absolument rien fait pour décrédibiliser le Rav, bien au contraire, elles lui ont donné un prestige supplémentaire: celui qui ose enfin se dresser devant l'hégémonie ashkénaze. Car Rav Ovadia Yossef a su également critiquer de façon construite la société ashkénaze: dans les introductions des volumes 1 et 3 de son oeuvre maîtresse (Yabia Omer), Ovadia Yossef remet en cause le système d'enseignement ashkénaze du fait de sa trop grande valence théorique qui ne permet pas de se concentrer sur l'étude des Aharonim (décisionnaires post-Choulkhan aroukh) et la halakha pratique. Il n'a pas hésité non plus à diminuer le rôle joué par le Hazon Ich dans la période récente. Le Hazon Ich ! Le fondateur de la ville de Bné-Brak, le Rav chez qui Ben Gourion s'est déplacé pour négocier le statu quoi, l'autorité icontestable du monde ashkénaze en Israël après la guerre ! Une icône !

Et voilà que Rav Ovadia Yossef se permet de remettre en cause son appellation de "Moré Horaa", expert en halakha, sous pretexte que le Hazon Ich n'avait jamais eu de responsabilité collective. Tempête en Israël que les deux biographies (non apologétiques rappelons-le car écrites par des journalistes) déjà existantes ont bien évidemment rappelé.

Bien entendu, sur le champ politique, le Rav Ovadia Yossef est connu pour sa position modérée concernant le conflit israélo-palestinien. Ou plutôt pour son "psak din" visant à expliquer que rendre des territoires était permis pour parvenir à une véritable paix. Il ne s'est pas fait que des amis, cette fois-ci du côté des Sionistes religieux qui pourtant dans une grande majorité suivent ses autres décisions halakhiques. Mais contre vents et marées, il a cassé certaines barrières en entrant volontairement dans un gouvernement travailliste où figurait le Meretz, le parti laïque anti-religieux. Ou en refusant de participer au gouvernement d'Ariel Sharon. Ou encore en affichant sa proximité et même son amitié avec Shimon Peres.

Bref, sans rentrer dans son système halakhique qui recèle de nombreuses surprises et pépites, il s'avère que le Rav Ovadia Yossef est un véritable leader au sens où il réussit à inspirer les gens et à rassembler bien au-delà de sa famille proche.

Sa proximité avec les masses est également un facteur important de son succès. Marc Shapiro se souvient avoir assisté à une des ses conférences de Motsaé Chabbat avec un réel plaisir: ce mélange de Thora, d'anecdotes et d'humour a un vrai impact sur l'homme de la rue. Vous me direz que des rabbins qui blaguent et qui s'entendent bien avec le peuple sont légions. Certes, mais aucun n'a l'envergure académique d'un Ovadia Yossef, peut-être le plus grand décisionnaire depuis le Choulkhan Aroukh.


Dans le monde occidental, Ovadia Yossef est plus connu pour ses "gaffes" ou ses déclarations intempestives comme lorsqu'il appela Yossi Sarid (un des leaders du parti Meretz) "Aman" ou "Satan". Marc Shapiro semble mettre ces écarts sur l'ambiance surchauffé de ces conférences du Samedi soir et sur la grande proximité du Rav Ovadia Yossef avec les masses lors de ces déclarations. Pour lui, ces petites phrases seront passées aux oubliette de l'histoire, un peu comme on a oublié aujourd'hui "le bruit et l'odeur" de Jacques Chirac pour ne retenir que sa stature d'homme d'Etat...

Le Rav Ovadia Yossef a donc transformé profondément la sociologie de l'Etat d'Israël, dispose d'un pouvoir politique très important et a opéré une véritable révolution dans le monde halakhique que nous aborderons dans un prochain billet.

C'est tout ça qu'il faut avoir en tête pour mieux comprendre l'action du Rav Ovadia Yossef. Et au-delà, mieux comprendre l'évolution du monde juif en diaspora et en Israël.




mardi 6 mai 2008

Les Juifs et la photo

Ayant passé Pessah dans un Château qui disposait d'une abondante bibliothèque, je suis tombé par hasard sur un formidable "beau livre": Les 100 photos du siècle par Marie-Monique Robin.

Les photos les plus célèbres et les plus percutantes du siècle, reproduites, commentées et analysées. Et le plus souvent en rappelant comment la photo a été prise et dans quel contexte.

Au milieu du XXème siècle, la photographie était une discipline reine. La télévision n'avait pas encore fait sa percée domestique mais le journalisme avait besoin d'illustrer ses propos. Seule la photographie avait la capacité de le faire, surtout lors de cet événement historique inégalé que constitue la Seconde Guerre Mondiale.

Et qu'apprend-on au détour des pages de ce bouquin ? Que les Juifs ont pris une part essentielle au développement de la photographie.

D'abord, à travers la création de l'agence Magnum, cette agence faite par des photographes et pour des photographes, afin notamment de pouvoir conserver les droits d'auteur.
On connaît bien en France l'un des fondateurs puisqu'il s'agit d'Henri Cartier-Bresson. Mais on sait moins que le non-moins connu Robert Capa est en réalité un juif hongrois né à Budapest sous le nom de Endre Friedmann. Photographe de légende pour ses photos de la guerre d'Espagne ou du débarquement à Omaha Beach, Capa a aussi été un des fondateurs de l'agence Magnum.

Mais pour tous, le vrai "cerveau" de l'agence, c'était un autre des fondateurs: David Seymour.
Evidemment, ce n'est pas son vrai nom: né en 1911, David Szymin, dit Shim, est un Juif polonais dont les parents ont été assassinés par les Nazis. Alors que Capa était la vitrine extérieure de l'agence, Shim en était l'organisateur principal, l'homme de l'ombre qui a réussi l'extraordinaire développement de Magnum. Il est malheureusement mort en 1956, tué par les Egyptiens lors de la guerre de Suez.


Les photos victorieuses

Beaucoup d'autres photographes juifs ont marqué cette époque, mais l'anecdote la plus cocasse, c'est que deux des plus importantes photos de la Seconde guerre mondiale ont été prises par des Juifs.

Ces deux photos, ce sont celles qui consacrent la victoire des Alliés sur les ennemis de l'Axe.

La première, c'est celle qui représente la victoire américaine sur le Japon suite à la bataille d'Iwo Jima dont Clint Eastwood a récemment tiré un film.

Contrairement à ce qui a pu être dit, cette photo n'a pas été "organisée". Joe Rosenthal, l'auteur de la photo, a eu plus de chances que d'autres et a su se trouver au bon moment au bon endroit. Celui où enfin, après une bataille féroce qui laissa des traces indélébiles chez les soldats qui y ont participé, le drapeau américain allait flotter pour la première fois sur le territoire japonais.

L'autre photo, c'est bien évidemment celle qui représente le drapeau soviétique sur les ruines du Reichstag dans un Berlin vaincu.


Cette photo, en revanche, avait été préparée de longue date. Trois drapeaux avaient été confectionnés pour l'occasion avec des nappes et les soldats de la photo avaient été embarqués par Evgueni Kaldhei, l'auteur de la photo (un Juif ukrainien) pour obtenir un cliché parlant de la victoire. Après plusieurs tentatives, c'est cette photo qui arriva finalement sur les bureaux de l'agence TASS pour une diffusion mondiale....après retouche !
Car en effet, un des soldats présent à l'écran avait une montre à chaque poignet, ce qui laissait présager que le pillage était de rigueur dans l'armée rouge et que pour la propagande bolchévique, c'était pas terrible. Donc exit les montres avec le Photoshop de l'époque et voici la principale photo montrant la défaite de l'Allemagne nazie prise par un Juif, tout un symbole...

Rosenthal et Khaldhéi se sont rencontrés et ont devisé aimablement de cette étrange coïncidence. J'ai trouvé ça assez rigolo pour vous le faire partager. Comme quoi, même dans les "beaux livres" on peut apprendre des choses !

vendredi 18 avril 2008

La Halakha contre le Minhag ? (I)

C'est un sujet qui ne passionne pas tout le monde, mais qui a pourtant son intérêt si l'on veut comprendre une partie du monde juif actuel et notamment le monde juif séfarade.

Tout part d'un constat: il existe une sorte de décalage entre la pratique actuelle des juifs séfarades dits "orthodoxes" et la pratique des juifs disons pieux lorsqu'ils se trouvaient en Afrique du Nord.

Je ne parle pas ici de certains juifs plutôt assimilés qui allaient tranquillement à la plage avec un sandwich le dernier jour de Pessah quelques heures avant la fin de la fête, mais des juifs concernés, impliqués par la Halakha et ses obligations.

Quelques exemples:

- depuis quand les juifs du Maghreb portent-ils le costume noir et le Borsalino ?
- depuis quand les juifs d'Afrique du Nord suivent-ils la halakha de décisionnaires provenant de Bagdad ?

Ces deux questions recouvrent deux problématiques qui sont très emblématiques du bouleversement qu'a connu le judaïsme d'Afrique du Nord suite à sa disparition géographique, essentiellement due au départ massif des Juifs d'Algérie, de Tunisie et dans une moindre mesure du Maroc, vers d'autres contrées plus accueillantes comme la France, le Canada ou Israël.

Le première question (Séfarade et Borsalino) est abordée par un chercheur, Yaacov Loupo dans un livre audacieux: Métamorphoses ultra-orthodoxes chez les juifs du Maroc (ed. l'Harmattan).

Il décrit comment les juifs lituaniens, principalement après la guerre, vont "recruter" de façon massive des éléves marocains pour leur inculquer le mode d'étude et même de vie pratiqué avant la guerre en Europe de l'Est. Comment des jeunes marocains, "menacés" par la stratégie émancipatrice de l'Alliance Israélite Universelle, se sont fait récupérer par des militants de l'étude hors pair.

Ce que regrette Loupo, c'est deux choses. D'une part qu'ils n'aient pas pu s'ouvrir au monde occidental tel que le voulait l'AIU, ce qui est un regret peut-être critiquable au vu de conséquences parfois exagérément assimilationnistes provoqués par l'Alliance et sa rupture avec le monde de la Thora.


Mais aussi d'autre part, la perte de la "tradition" séfarade de manière générale, c'est-à-dire, la façon de vivre le judaïsme au quotidien, c'est à dire ce que la Tradition juive appelle le "minhag", la déclinaison au quotidien des principes de la Thora.

Et là, l'auteur fait mouche, d'autant qu'on peut également y ajouter un autre facteur que l'auteur ne mentionne pas: le militantisme loubavitch.

Que le mouvement Habad (Loubavitch) ait permis à des milliers de juifs séfarades de retrouver leur identité juive est indéniable. Mais elle s'est faite au prix d'une "conversion" au hassidisme faisant table rase des traditions millénaires séfarades. Nous parlons ici tant du "folklore" ( le msoki ou Seoudat Ytro chez les tunisiens) que de la halakha pure: les hassidim de Loubavitch suivent essentiellement le Kitzour Choulhan Aroukh du Rav Gansfried, énonçant parfois des halakhot très divergentes des décisionnaires séfarades classiques.

Cette "transformation" est fortement visible au sein de la communauté juive française, mais Yaakov Lupo cible plutôt les séfarades d'Israël qui, du fait de leur apprentissage dans des Yéchivot ashkénazes de tradition lituanienne, ont en fait suivi le même cheminement: récupération des traditions vestimentaires et adoption des normes halakhiques ashkénazes.

La vision de Kountras

Le journal Kountras a fait une recension du livre de Loupo: http://kountras.magic.fr/index.php?publid=163&articleno=17

Comme à son habitude, Kountras déploie un argumentaire relativement spécieux et surtout exempt de toute réflexion critique sur le monde orthodoxe d'un point de vue sociologique. Il faut entendre comme je l'ai entendu de mes propres oreilles le Rav Kahn, rédacteur en chef du journal, nier qu'il y ait le moindre problème sociologique de femmes battues ou de problèmes de couple au sein des milieux orthodoxes pour se faire une idée des oeillères idéologiques que le journal possède, malgré la grande qualité de fond de certains articles.

Pourquoi l'article est-il spécieux ?

- Parce qu'il assimile "modernité" à l'utilisation du gaz, de l'électricité et du réfrigérateur. La modernité c'est autre chose. C'est l'autonomie individuelle dans la recherche d'un épanouissement personnel, c'est la possibilité d'avoir accès à des oeuvres profanes et/ou critiques, c'est l'insertion dans des structures éducatives "profanes" permettant d'apprendre un métier, etc... Tout cela peut faire débat (est-ce bon ou mauvais pour la continuité du judaïsme), mais Kountras n'en parle pas...

- Parce qu'il tente de faire penser que la démarche des "lituaniens" n'est en fait qu'un moyen de faire revenir ces jeunes séfarades aux sources de leur "vraie" tradition, étant donné les échanges nombreux entre maîtres des mondes ashkénazes et séfarades. Par cet argument, Kountras souscrit à la thèse que la Thora est un absolu et que les minhagim, les traditions propres à chaque communauté ne sont que du folklore sympathique mais superficiel et superflu.

Cela est d'autant plus dommageable que certains arguments de l'article sont tout à fait recevables: les initiateurs de ce mouvement étaient de bonne foi, il s'agissait d'une lutte importante pour la vitalité du judaïsme parmi ces populations, notamment contre les tendances assimiliationnistes et que finalement de deux maux il faut bien choisir le moindre...

Une approche contestable

Par ailleurs, le livre de Loupo est critiquable à bien des égards. D'abord sur la forme, le livre est très mal foutu: fautes d'orthographe, mise en page archaïque, typographie digne d'un polycopié des années 60...
Sur le fond, Loupo écrit un livre à charge. Que veut dire d'un point de vue académique le mot  "intégriste" ? 
Car c'est bien le mot qu'il emploie plusieurs fois pour nommer les rabbanim responsables des écoles religieuses au Maroc. Son aversion pour ces personnes dans son livre est palpable, ce qui nuit fortement à la qualité de la démonstration. D'autant que leur point de vue n'apparaît pas autrement que dans les pré-supposés que Loupo leur confère. Pas vraiment de défense, alors que leur position, comme je le dis plus haut, est susceptible d'être défendu plus que valablement.

Bref, dommage en définitive que ce livre soit abordé avec un  a priori anticlérical à l'opposé de ce que doit être un véritable travail universitaire.

Ceci dit, la question de la valeur du Minhag reste et se trouve être également centrale dans la deuxième question: "depuis quand les séfarades d'Afrique du Nord suivent-ils des décisionnaires venant de Bagdad ?"

Cette question, elle est directement liée à un phénomène appelé Ovadia Yossef. Et fera l'objet d'un prochain billet entièrement dédié à ce Maître souvent controversé, mais bien plus complexe qu'il n'y paraît...(ça s'appelle du Teasing ;-))

En attendant bonnes fêtes de Pessah ! 

mercredi 9 avril 2008

Mai 68 et les juifs: une évidence ?

Bon, je succombe à l'actualité et aux sirènes de la commémoration de mai 68. Mais, puisque nous sommes sur Le Monde Juif, il faut bien évidemment se poser la question de la nature des liens qu'entretient Mai 68 avec les juifs.


C'est vrai quoi: quasiment personne n'en parle dans les médias alors que la concordance est tout de même étrange, voire frappante. Un gros contingent des leaders charismatiques de cette époque sont juifs. Jugez plutôt:


- Daniel Cohn-Bendit, bien sûr, leader du mouvement du 22 mars et figure emblématique de cette période. Pour la petite histoire, sa mère était employée comme économat à l'école Maïmonide de Boulogne-Billancourt dans les années 50. Les élèves de cette période se souviennent encore de petits roux espiègles qui déambulaient dans l'école.



- Alain Geismar, secrétaire général du SNE sup, puis membre actif de la Gauche prolétarienne.


- Henri Weber, le sénateur socialiste, à l'époque qui a fondé avec Alain Krivine le mouvement trotskiste de la Jeunesse Communiste Révolutionnaire. Depuis, les deux ont pris des chemins un peu différents...


- Robert Linhardt, chef de l'UJCml (Union de la Jeunesse Communiste Marxiste-Léniniste: ils avaient de ces noms à l'époque...le marketing c'était pas encore leur fort)


- Benny Lévy, chef de la Gauche Prolétarienne, co-fondateur de Libération et secrétaire particulier de Jean-Paul Sartre, dont le rôle s'est plutôt affirmé dans les années 70



- et les autres: André Glucksmann, Bernard Kouchner, Alain Finkielkraut qui y a aussi pris sa part, etc, etc...


Bref. La question mérité d'être posée. Y aurait-il eu un mai 68 sans les juifs ? Ou adressée différemment: qu'est-ce qui a fait que les Juifs se sont engouffrés dans ce mouvement ? Y aurait-il un rapport avec 1917 où il est désormais établi par les historiens que la proportion de juifs chez les révolutionnaires bolchéviques est largement supérieure à une hypothétique normale statistique ?


Lors de la révolution russe, le Rav Moshé Shapira (futur Roch Yéchiva de la Yéchiva de Beer Yaakov en Israël, à ne pas confondre avec son homonyme, futur maître de Benny Lévy à Jérusalem) racontait que certains jours, les centres d'études de Vilna se vidaient complètement. Qu'il n'y avait plus d'élèves. Ces jours, c'est lorsque Trotsky (ou Lev Davidovitch Bronstein) venait à Vilna parler de révolution.



On a du mal à imaginer aujourd'hui l'exaltation folle dont étaient "victimes" (consentantes) ces jeunes étudiants. Je parle aussi bien de 1917 que de 1968 en France. Comment des personnes aussi brillantes que des normaliens aient pu succomber à une idéologie qui apparaît aujourd'hui comme la dernière des ringardises ?

En fait, il n'est pas très compliqué de s'en faire une idée. Lisez le Manifeste du Parti Communiste


C'est puissant. Ca a du souffle. Et lorsqu'on allie cela à la fameuse phrase de Raoul Vaneigem, on se prend à regretter que notre génération n'ait pas d'autre souci existentiel que la dernière innovation pour IPhone...: "Nous ne voulons pas d'un monde où la certitude de ne pas mourir de faim s'échange contre le risque de mourir d'ennui"


Donc, une première piste se dessine: les juifs auraient succombé parce qu'ils seraient intrinsèquement, culturellement (ce qui revient au même diront certains) révolutionnaires. Qu'ils ne se satisfont pas d'une situation acquise, bloquée ou stagnante. Que la notion de progrès est inscrite explicitement dans le message juif, que ce soit à travers les notions de Tikoun (réparation du monde), de Hidouch (innovation perpétuelle dans l'interprétation des textes et du monde) ou encore de messianisme (dont la traduction en hébreu ne renvoie à aucun concept véritablement traditionnel, sinon celui de Gueoula mais qui signifie Délivrance et ne peut être assimilé totalement à l'espérance messianique).

Qu'ils sont fidèles à une certaine tradition prophétique systématiquement opposée au pouvoir en place: qu'on se souvienne de Samuel face au roi Saül, de Nathan face au roi David ou bien après de Chamaï face à Hérode.


La piste est séduisante. Mais elle ne convaincra pas les matérialistes (et il y en a beaucoup parmi les marxistes) qui se demanderont néanmoins comment ces juifs, assimilés pour la plupart, avec une assez mauvaise connaissance de leur propre tradition et sans s'être coordonnés autour d'un fil rouge au poignet ou d'un sac Steve's Packs Jerusalem auraient pu si bien mettre en musique de façon massive un message porté par leurs lointains ancêtres.

La remarque est pertinente (et je m'en félicite ;-). Et le début de réponse, je l'ai trouvé dans le livre de Virginie Linhardt, la fille de Robert Linhardt: Le jour où mon père s'est tu.
Comme elle le dit elle-même, "Robert Linhardt est une des figures les plus marquantes de Mai 68, mais aussi l'une des plus marquées". Pendant plus de vingt ans, son père n'a pas parlé. Au sens littéral du terme. Profondément atteint psychiquement, cet état a forcément eu un impact sur l'éducation et le développement de Virginie Linhardt.
Ce qu'elle tente d'analyser dans ce livre, mais en y ajoutant une très jolie petite idée: elle a rencontré de nombreux enfants de ces figures de mai 68: les progénitures d'Alain Krivine, d'Alain Geismar, d'Henri Weber et même de Benny Lévy.

Ont-ils des points communs tous ces fils de révolutionnaires ? Apparemment oui. Ils ne sont pas allergiques à l'ordre, ils sont souvent moins voire pas du tout politisés comparativement à leurs ascendants. Ceux qui avaient plus de 10 ans à cette époque là ont très mal supporté les images de nudité, très fréquentes à l'époque.

Et puis, beaucoup étaient juifs. Et cela, au détour d'un passage, elle l'aborde cette question qui nous taraude. Pourquoi tant de juifs ? Qu'est-ce qui leur a pris ?

Il y a les réponses classiques: les Juifs étaient des compagnons de route historique du communisme. L'URSS avait tout de même pris Berlin, comme on l'a dit plus haut, le nom juif n'était pas étranger aux Soviétiques et l'idéologie initiale pouvait être comprise comme une transposition laïque du message thoraïque. Il était donc "normal" que les juifs s'investissent dans les mouvements étudiants et les groupuscules politique d'extrême-gauche.

La réponse de Virginie Linhardt tient en ces quelques mots: ça ne devait pas évident d'être juif après la guerre. On était survivant. Sans possibilité de s'exprimer au grand jour. Il fallait de plus s'intégrer pour les populations venant de l'Est. Ne pas se rebeller, surtout pas. Une angoisse sourde que le pire recommence. Pas de vagues. Il n'était pas encore permis de vivre, au sens de réaliser un potentiel et/ou une envie. Et puis mai 68 arrive. Avec ses mots d'ordre libérateurs: il est enfin possible à chaque juif de descendre dans la rue et de se défouler, d'exister et de sortir de cette situation pénible de mort-vivant induite par les suites de la Shoah.

Ce que Virginie Linhardt n'évoque pas, mais la continuité est évidente, c'est que 68 vient après 67 (merci, merci, on me remerciera un jour pour cette percée conceptuelle sans équivalent depuis Hegel).


Et 67, c'est la guerre des 6 jours. C'est la première fois depuis la guerre et même depuis que les Juifs habitent en France que des manifestants défilent en revendiquant publiquement et fortement leur attachement à une identité souvent passée sous le silence de la foi privée. Et si les Juifs de 68 ne se revendiquaient pas comme tel, Alain Geismar dans son récent ouvrage sur 68 rappelle qu'ils ont toujours fait très attention à encourager la cause palestinienne tout en restant extrêmement vigilant sur l'existence d'Israël. La chose est devenue plus rare aujourd'hui...



Ce qui s'est joué dans ces années-là, c'est la prise de conscience que des juifs pouvaient même après la Shoah reprendre en main leur destin. Qui s'est ensuite traduit par des chemins divers: un engagement politique traditionnel (Henri Weber), une fidélité à l'extrême-gauche (Alain Krivine) ou un retour à la sève juive originelle (Benny Lévy).

Mais ne serait-ce que pour cela, cet élan du coeur, ce souffle donnant à penser que le monde pouvait être changé et cette lucidité sur l'existence, il ne faut certainement pas liquider l'héritage de 68. Enfin pas complètement ;-)


jeudi 20 mars 2008

Il changeait la vie - Exégèse de JJ.Goldman - Episode 1

Je l'avais envisagé dans un billet précédent: une tentative d'exégèse talmudique de l'oeuvre de Jean-Jacques Goldman.

Pourquoi ? Parce que Jean-Jacques Goldman est juif ? C'est une condition nécessaire, mais pas suffisante.


La véritable raison, c'est que les chansons de Goldman ont une dimension particulière. Je n'irais pas jusqu'à dire prophétique, mais en tous cas, qui montrent une intuition très forte du message juif.

Goldman est issu d'une famille particulière. Sa mère est une juive allemande, son père un juif polonais de Lublin. Il le revendique puisque dans la première de ses anthologies (Singulier), le petit livret montre son parcours qui commence par ses deux parents, représentés par un drapeau allemand et un drapeau polonais surmontés....d'une Maguen David.


Comme beaucoup de juifs d'Europe à cette époque, la famille s'est éloignée de la tradition religieuse, pour en épouser une autre: le communisme et le rêve d'un monde plus juste. Cependant, et de façon également courante à l'époque, rompre avec la tradition ne veut pas dire rompre avec le peuple juif. Le père de Jean-Jacques Goldman a d'ailleurs joué régulièrement au basket dans un club de sport juif (le YASK: Yiddische Arbeiters Sport Klub) et on se souvient qu'avant la guerre il existait même des sections communistes "juives".


Donc, Goldman n'a jamais renié son appartenance au peuple juif. Mais ce qui est plus étonnant, et c'est là l'objet de ce billet, c'est que les paroles des chansons de Goldman sont stupéfiantes de similitude avec ce que le Talmud peut nous dire de l'homme et de sa condition.

Combien de fois ai-je entendu une chanson de Goldman et l'ai-je rapproché d'un passage de la tradition juive ? Je n'oserais dire à chaque chanson mais presque. Et je ne parle pas là de chansons très explicites comme "Comme toi" sur la Shoah, mais de chansons qui apparemment n'ont aucun rapport avec la judéité.



Ca c'était l'intro. Maintenant, pour la première, on va prendre une chanson dont l'évidence d'une existence d'étincelle juive saute aux yeux: Il changeait la vie.


Je vous rappelle les paroles de cette chanson issue de l'album "Entre Gris clair et Gris foncé":


C'était un cordonnier, sans rien d'particulier
Dans un village dont le nom m'a échappé
Qui faisait des souliers si jolis, si légers
Que nos vies semblaient un peu moins lourdes à porter
Il y mettait du temps, du talent et du cœur
Ainsi passait sa vie au milieu de nos heures
Et loin des beaux discours, des grandes théories
A sa tâche chaque jour, on pouvait dire de lui
Il changeait la vie



C'était un professeur, un simple professeur
Qui pensait que savoir était un grand trésor
Que tous les moins que rien n'avaient pour s'en sortir
Que l'école et le droit qu'a chacun de s'instruire
Il y mettait du temps, du talent et du cœur
Ainsi passait sa vie au milieu de nos heures
Et loin des beaux discours, des grandes théories
A sa tâche chaque jour, on pouvait dire de lui
Il changeait la vie

C'était un p'tit bonhomme, rien qu'un tout p'tit bonhomme
Malhabile et rêveur, un peu loupé en somme
Se croyait inutile, banni des autres hommes
Il pleurait sur son saxophone
Il y mit tant de temps, de larmes et de douleur
Les rêves de sa vie, les prisons de son cœur
Et loin des beaux discours, des grandes théories
Inspiré jour après jour de son souffle et de ses cris
Il changeait la vie


Quelle est l'idée ? Que ce qui change le monde, ce ne sont pas les grands mouvements révolutionnaires. Que ce n'est pas la politique qui change profondément l'existence des hommes (sauf quand c'est un régime sanguinaire et que là pour le coup, la vie elle peut vraiment changer, mais je vous conseille pas trop...).

L'efficacité, elle se déploie au niveau micro, au niveau de la relation interpersonnelle lorsqu'elle met en jeu l'effort personnel et constant qui, loin d'un état de grâce spontané, forge et polit le caractère et la grandeur d'un homme.

Qui n'a jamais admiré les artisans pointilleux dans leur travail, parfois si précis et fiers de leur ouvrage qu'ils en oublient qu'il faut bien gagner sa vie et qu'après tout "un rapide tour de vis, personne n'y verra que du feu" ?


Cette permanence dans l'attention portée aux choses et aux hommes, est-ce cela que dit le Talmud ?


Il me semble qu'un passage bien connu, cité par Lévinas dans Difficile Liberté et déjà évoqué dans ce blog est à cet égard assez édifiant.


Je vous le remets ici:


Ben Zomma a dit: "j'ai trouvé un verset qui contient toute la thora: Ecoute Israël, l'éternel est notre Dieu, l'éternel est un
Ben Nanas a dit: j'ai trouvé un verset qui contient toute la thora: Tu aimeras ton prochain comme toi même"
Ben Pazi a dit: j'ai trouvé un verset qui contient toute la thora: Tu sacrifieras un agneau le matin et l'autre au crépuscule.

Et Rabbi leur maître se dressa et décida: "La loi est selon Ben Pazi"


En lisant ce passage, je me suis dit que le "Ecoute Israël" et le "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" ressemblaient furieusement aux "Beaux discours et des Grandes théories" de Goldman.

Et qu'à côté de cela, sacrifier un agneau le matin et le soir paraît quand même plus basique, terre à terre et pour tout dire d'une qualité d'âme beaucoup moins évidente que celle du cordonnier.


Mais c'est bien ça le message: le Maharal de Prague explique que le sacrifice dont parle Ben Pazi est le korban Tamid, le sacrifice perpetuel, dont l'interruption est interdite, dont la grandeur est bien cette constance dans l'action et l'amélioration de soi.

Pour reprendre Lévinas: "La quotidienne fidélité au geste rituel demande un courage plus calme, plus noble et plus grand que celui du guerrier".


Les deux premiers couplets de "Il changeait la vie" parlent bien de cela. Je dirais même que c'est une démarche très juive "litvak", lituanienne dans le sens où la mystique et la grâce ne peuvent rivaliser avec le travail, l'effort et l'étude intensive.


Le 3ème couplet sur le saxophoniste est plus étrange. Ce n'est pas un travailleur. C'est un peu un nul, un "malhabile". Pas très intelligent. Qui apparemment ne peut pas apporter grand chose au monde. Et pourtant son envie, sa ferveur, son enthousiasme ont réussi à faire exploser les écorces empêchant d'accéder à l'essence du désir de l'homme (à Dieu ?).

Dans une des traditions du judaïsme, cela porte un nom. Cette tradition, c'est le hassidisme qui s'est constitué en opposition à la position exclusive des lituaniens.

Un juif, même simple, peut accéder à une certaine dimension spirituelle grâce à une sincérité, une passion et une inspiration qui s'appellent la Hitlahavout chez les hassidim.


Pendant longtemps (et pour certains le combat n'est pas fini) les lituaniens et les hassidim se sont violemment affrontés. Le rationnel contre le mystique. L'effort contre la ferveur. Le travail contre la passion.

Il se pourrait que le judaïsme soit finalement une synthèse jamais aboutie de cette lutte.
Et bizarrement, c'est ce que j'entends dans Il changeait la vie.

Un titre qui annonce bien une utopie toujours en mouvement.

mercredi 12 mars 2008

Pourim - Politique, Action et Judaïsme...

Bientôt Pourim !

Selon l'interprétation du Ari Zal (Rabbi Itzhak Louria), un des plus grands kabbalistes de Safed au 16ème siècle, le jour de Kippour est appelé "Yom Hakippourim", littéralement: "le jour qui est comme Pourim".

"Comme" ça dénote quand même une légère infériorité. Quand je lis dans l'Equipe d'hier: "Ribéry c'est comme Zidane", ça veut quand même dire paradoxalement qu'il reste un peu de chemin à parcourir pour y arriver tout à fait.
D'où l'assertion à première vue étrange tendant à prouver que Pourim est une fête plus importante que Kippour et serait alors la fête la plus importante de l'année.

En réalité, c'est bien le cas.

Et ce n'est pas pour rien que de très nombreux sages ont écrit sur Pourim: le Maharal de Prague (Or Hadach), le Rema (Mehir Yaïn), le Malbim, etc, etc... sans compter les textes "officiels": un traité entier dans le Talmud (Meguila) et bien sûr le rouleau d'Esther.

Cette Méguila, lue deux fois à Pourim, est étonnante à plus d'un titre si l'on veut bien se donner la peine de la lire autrement que comme une pièce tragico-comique pour enfants déguisés en Batman.

1) Maïmonide dit dans son code de lois que l'ensemble des textes du Tanakh (Pentateuque, Prophètes, Hagiographes) a vocation à être annulé lors des temps messianiques...sauf la Meguilat Esther...Pourquoi ce statut si particulier ?

2) La Halakha est qu'à Pourim, il faut se saoûler (littéralement) jusqu'à confondre "Béni soit Mordekhaï et Maudit soit Aman" avec "Béni soit Aman et Maudit soit Mordekhaï".
Si on prend Pourim au sérieux, c'est-à-dire la fête parlant notamment des tentatives d'extermination physique des Juifs (Hanouka commémorant les tentatives d'annulation spirituelle), imaginerait-on que la Tradition juive nous oblige par la Halakha à dire "Béni soit Hitler et Maudit soit Mordekhai Anielewicz" ?

3) La Tradition juive explique qu'Esther était la femme de Mordekhaï (en plus d'être sa cousine: je ne sais pas d'où vient le mythe selon lequel Esther serait sa nièce).
Comment peut-on concevoir qu'un mari envoie sa femme à l'adultère pour plusieurs années et qu'en plus ce couple soit honoré par la Tradition ?

4) Je ne sais pas si vous vous êtes attardés sur la fin de la Meguila, mais les Juifs tuent quand même 75000 personnes en une journée. Même aujourd'hui, on fait pas mieux...Et on a la dignité de ne pas être joyeux, de ne pas se saoûler et de ne pas faire un formidable festin...comme on le fait à Pourim !

Il y aurait énormément de choses à dire sur chacun de ces points.

Mais on va essayer de s'attarder sur le dernier verset de la Meguila.

Il parle de la situation de Mordekhaï:

"Et Mordekhaï le Juif était le 2ème personnage du royaume après le Roi Akhachveroch, était Grand parmi les Juifs, était apprécié par la majorité de ses frères, recherchait le bien pour son peuple, et travaillait à la paix pour toute sa descendance".

Magnifique happy end.
Petit bug quand même: pourquoi n'était-il apprécié que par la majorité de son peuple ?

La réponse de Rachi est intéressante. Celui-ci rapporte un passage du Talmud expliquant que Mordekhaï s'était éloigné de la Thora, ce qui lui a valu les reproches d'une partie du peuple.
D'où le sait-on ?
Réponse de la Guemara: Pourim s'est passé à l'époque de l'entre-deux Temples, pendant l'exil de Babylone. Et Mardochée faisait à l'époque partie du Sanhédrin.
Or, dans le livre d'Ezra il est cité "après 4" c'est à dire qu'il était le 5ème membre le plus important du Sanhédrin.
Mais dans le livre de Néhémie (donc après Pourim), il est cité "après 5", c'est à dire qu'il était le 6ème membre le plus important. Dans l'intervalle, il avait donc perdu une place.

Question: qu'y a-t-il de si dramatique dans cette différence ? S'il était devenu impie, à la limite, mais là il n'a fait que descendre d'un grade parmi les Sages les plus éminents de sa génération ! Et puis que veut dire cette tournure de phrase inhabituelle du Talmud: "après 4" ou "après 5". Ne pouvait-il pas dire 5ème et 6ème, comme dans toute compétition sportive qui se respecte ?
Est-ce vraiment cela qui lui a valu la désapprobation d'une partie du peuple ?

Petit détour par Maïmonide pour y répondre.
Allons voir le Michné Thora, le code de lois écrit par Maïmonide.

Chapitre: Les Lois concernant l'étude de la Thora, car c'est de cela dont il s'agit.

"Soit une Mitzva qui se présente à quelqu'un qui étudie la Thora. Si quelqu'un d'autre peut assumer cette Mitzva, il la fait faire par quelqu'un d'autre. S'il ne peut pas, il interrompt son étude, va faire la Mitzva, puis retourne à son étude".

Cas concret: je suis en train d'étudier et mon portable sonne: ce sont mes parents. Ils sont à Roissy et me demandent de venir les chercher. Vu la Mitzva de respect des parents, je suis obligé d'y aller. Mais si j'ai un frère, celui-ci peut aussi la faire. De préférence, j'appelle donc mon frère pour qu'il assume cette Mitzva et que je puisse continuer mon étude. S'il ne peut pas (ou que je n'ai pas de frères et soeurs), je vais les chercher, les dépose, puis je retourne à mon étude.

Bon, mais en quoi cette étude de la Thora est-elle si importante que je puisse faire l'impasse sur certaines Mitzvot ?
Réponse de Rambam: "Parce que l'étude mène à l'acte (Maasseh)".

Alors là attention. Comme à son habitude, Rambam est extrêmement précis dans ses termes. Remarquez qu'il n'a pas dit: "l'étude mène à la pratique des Mitzvot", ce qu'on aurait plutôt compris, c'eût été plus religieusement correct.
Non, là Rambam parle de l'Acte de manière générale. En quoi l'étude peut-il mener à l'acte ? On connaît des gens qui ont étudié toutes leurs vies et qui ne sont jamais sorties de leur Yéchivot.

Le maître dont le cours a inspiré ce billet (cf. ci-dessous) propose la démarche suivante: chacun de nous est plongé dans un rythme effréné de vie, dans laquelle il est confronté à des choix de vie, à des conventions sociales, à des engagements à prendre ou pas. Il est très difficile de faire la part entre ce que l'on fait parce qu'on y est profondément engagé de tout son être, et ce que l'on fait parce qu'on est déterminé par des conventions, des contraintes, des automatismes sociétales...
Ce que dit Maïmonide, c'est que l'étude de la Thora, c'est ce qui permet, par la confrontation au texte et à un compagnon d'étude, de faire accoucher d'un désir précis et personnel, dégagé des contingences environnantes et porteur d'un engagement fort.
Sans cette étude et cette remise en question permanente, le risque est de se laisser emporter par le flot de la vie, de se faire balloter par l'extérieur et d'oublier (ou de ne jamais connaître) ce qui est susceptible de nous parler et de nous faire agir.

Ce que reproche le Talmud à Mardochée, c'est d'avoir oublié Maïmonide: bien sûr qu'il devait sauver le peuple juif et accéder au pouvoir. C'était son rôle et il était le seul à pouvoir le faire, comme d'aller chercher ses parents à l'aéroport. Mais après que le peuple a été sauvé, son obligation était de retourner à l'étude de la Thora, pour éviter d'être prisonnier d'une pratique du pouvoir "automatique", portée par l'orgueil, l'ambition ou le sentiment si commun chez les politiques, d'être irremplaçable.
De se laisser porter par l'extérieur, plutôt que de rechercher au fond de lui via l'étude de la Thora, son avenir existentiel.

On peut maintenant également répondre à l'expression "après 4" ou "après 5". L'étude de la Thora, c'est un combat. Un confrontation. L'étude de la Thora ne se fait jamais tout seul.

La grande différence entre les lieux d'études juifs et non-juifs, c'est le bruit. Dans une maison d'étude, le dialogue est permanent, les arguments fusent dans un brouhaha ininterrompu. Dans une bibliothèque occidentale, c'est le silence absolu qui prévaut. La plupart du temps pour ne pas déranger l'homme qui lit.

Ne pas déranger, c'est justement ce que la Thora refuse. Elle a pour objectif de déranger, voire de bouleverser le train-train dans lequel il est si facile de s'installer.

Ce que veut dire ce décalage de place, c'est que Mordekhaï a laissé quelqu'un d'autre accéder à une interrogation existentielle sur ses actes plus profondes que la sienne, pour céder aux sirènes du pouvoir.

Et c'est bien cela que lui ont reproché un partie des membres du Sanhédrin...

Cette interprétation nous donne une vision très particulière du rôle de la politique. Elle est considérée avec méfiance par la tradition juive. Complètement indispensable pour l'organisation de la cité, elle est néanmoins porteuse de dangers de perdition pour l'homme qui s'y engage au point d'y perdre sa propre individualité.

L'antidote, c'est une occupation intellectuelle, désintéressée, qui ne rapporte ni argent ni pouvoir et qui est parfois susceptible de nous placer en désequilibre.

Autant de spécificités à l'étude de la Thora qui permettent finalement à l'homme d'accéder à une véritable liberté.

Ce billet est librement inspiré d'une série de cours donné par le Rav Gérard Zyzek sur Pourim.

jeudi 6 mars 2008

Gad Elmaleh à la Yéchiva


Il existe une longue tradition de comiques juifs.

Aux Etats-Unis bien sûr, avec Woody Allen, Jerry Seinfeld ou Lenny Bruce, symboles de l'humour juif ashkénaze mais aussi de ce type si particulier qu'est le stand-up: un homme capable d'amuser pendant près de deux heures dans une sorte de conversation avec son public.

En France, les spectacles comiques juifs ont (malgré Popeck) été souvent attachés à l'imaginaire séfarade: Michel Boujenah évidemment, mais aussi dans une moindre mesure Elie Semoun ou Elie Kakou, sans compter ce monument d'euphémisation du judaïsme d'Afrique du Nord qu'est La Vérité Si je Mens.


Gad Elmaleh est un cas à part: il rentre bien sûr aussi dans ce schéma du juif séfarade un peu désorienté lorsqu'il arrive dans une contrée froide et (apparemment) peu accueillante et il a joué dans la deuxième version de la "Vérité" ("C'est la porte ouverte à toutes les fenêtres" est devenue culte...).
Mais Gad Elmaleh a évolué dans ses derniers spectacles vers un mode comique plus proche du stand-up américain. Plus éloigné de ses origines dont il ne fait plus un fond de commerce ressassé à longueur de spectacle. Bref, un véritable artiste qui sait se renouveler.

Mais ce qui est aussi paradoxal, c'est que Gad Elmaleh est peut-être le comique juif (toutes catégories confondues) qui a la connaissance la plus approfondie de ce qu'est le judaïsme en tant que mode de vie et pratique religieuse.

La preuve ? Ce spectacle inédit (à mon avis donné au Zénith pour Méir Panim) dans lequel le sketch de la comptine prend un tour très particulier: qui eut cru que la Guemara, Rachi ou Rabbi Elazar ferait un jour une incursion explicite (et non plus implicite comme dans tout humour véritablement juif) dans un one-man show comique ?


lundi 3 mars 2008

La preuve irréfutable de l'existence de Dieu

L'existence de Dieu est une question philosophique majeure qui a occupé de très nombreux penseurs à travers les siècles. Aujourd'hui, l'état de l'Art consiste à dire qu'il s'agit d'une question insoluble ou plutôt, indémontrable.

Il ne serait pas possible de prouver l'existence de Dieu. Il serait également impossible de prouver sa non-existence.

Or, bien évidemment, même si c'est loin d'être un sujet de préoccupation majeur pour un étudiant en Yéchiva, n'importe quel juif un peu versé dans l'étude des textes sait qu'il existe une preuve complètement irréfutable de l'existence de Dieu.

Je sais, vous vibrez d'impatience, mais avant de vous donner cette pépite, il nous faut faire un bref rappel historique et culturel sur deux grands maîtres de la tradition juive: Maïmonide et le Raavad.

Maïmonide, tout le monde connaît, "De Moïse (le prophète) à Moïse (Maïmonide), il ne s'est levé aucun homme comme Moïse".

Talmudiste, penseur nourri de philosophie aristotélicienne, décisionnaire sans équivalent, Maïmonide (ou Rambam: Rabbi Moché Ben Maïmon) a marqué jusqu'à aujourd'hui notre façon d'envisager la Thora et le judaïsme.

Son oeuvre maîtresse ? Plus que le Guide des Egarés, c'est le Michné Thora qu'il faut retenir: somme inégalée de l'ensemble des lois recensées dans le Talmud, compilées, assemblées, structurées et synthétisées dans un hébreu d'une limpidité de cristal.

Oeuvre majeure, mais évidemment très critiquée. Pourquoi ? Parce que Maïmonide a eu l'outrecuidance de penser avoir produit le "code ultime" qui rendrait caduc toute référence au Talmud pour les décisions pratiques et la fixation de la halakha.

Aucune source en effet n'apparaît dans le Michné Thora de Maïmonide. Ambition peut-être un peu démesurée, même pour le grand Maïmonide.

Et c'est là qu'apparaît Rabbi Avraham ben David de Posquières, dit le Raavad. Posquières étant un charment (j'imagine) village de Provence où vécut et enseigna cet éminent maître.

Le Raavad (ou Reeved selon l'accent ashkénaze), a été un des plus virulents commentateur de Maïmonide. Quasiment à chaque passage du Michné Thora, le Raavad intervient, remet en cause, critique, met en pièces les assertions (non sourcées il faut le rappeler de Maïmonide).

L'énergie du Raavad, il la puise dans une volonté de contrer ce qu'il lui apparaît comme un risque majeur pour les juifs: qu'ils ne s'en tiennent qu'à la lecture d'un code de lois, sans s'immerger dans l'Etude, la vraie, c'est à dire celle du Talmud et de ces commentateurs.

Match nul: les oeuvres de synthèses halakhiques ont proliféré à la suite du Rambam. Le Choulkhan Aroukh de Rabbi Yosef Caro au 16ème siècle, puis le Michna Beroura au 19ème ou le Yalkout Yosef du Rav Itzhak Yosef, basé sur les responsa et les décisions de son père le Rav Ovadia Yosef.

Maïmonide n'a donc pas produit le code ultime, mais il a lancé une tendance de fond qui ne s'arrêtera plus.

Mais ces oeuvres n'ont pas supprimé, loin de là, les Yéchivot et centres d'étude dans lesquels la Guemara est toujours l'objet de préoccupation principale. Le Raavad est donc légitimé dans sa critique: en effet, la vitalité du judaïsme n'a pu prospérer que par la continuité de l'étude du Talmud, jusqu'à aujourd'hui.

Toujours est-il que la lutte entre ces deux là a été acharnée, sur des sujets aussi divers que le statut du mont du Temple, les endroits où on peut embrasser sa femme (Rambam dit partout, le Raavad s'y oppose), la question de savoir si l'interdiction noachide de "Ever min hahai" s'applique aussi à la volaille et même sur un sujet qui nous paraît aujourd'hui recueillir l'unanimité des forces vives du judaïsme: la corporéalité de Dieu.

En fait le Rambam et le Raavad sont d'accord pour dire que Dieu n'a pas de corps et que les anthropomorphismes de la Thora sont évidemment d'ordre allusif, mais si le Rambam considère qu'un tenant de la position inverse est un hérétique, le Raavad considère seulement qu'il a fait une erreur intellectuelle qui n'est pas passible du qualificatif d'hérésie avec tout ce que cela peut impliquer en pratique.


Bref, ils ne sont d'accord sur presque rien.



Mais, revenons donc à notre sujet. Le début du Michné Thora de Maïmonide concerne les "Halakhot" dites de "connaissance". C'est en réalité une introduction aux fondements sur lesquels repose la foi juive.


Ca commence comme ça "Le fondement des fondements et le pilier des sagesses est de savoir qu'il existe une cause première (Matsouï Richon)" .


Mine de rien, cette phrase (et bien d'autres ensuite, notamment dans le Guide des Egarés) est une réfutation formelle avant l'heure des théories de Spinoza. Ce n'est d'ailleurs pas pour rien que celui-ci revient souvent longuement sur l'oeuvre de Maïmonide, qu'il sait très explicitement opposé à sa thèse panthéiste.


Après un bref développement sur cette notion de "Cause première", le Rambam poursuit: "Cette cause première, c'est le Dieu du monde, le maître de la terre."

A ce moment là, l'étudiant en Yéchiva va chercher fébrilement ce qu'en dit le Raavad. Et vous savez quoi ? Le Raavad n'en dit rien.

C'est donc qu'il n'a rien à dire sur le sujet et qu'il est (pour une fois) en accord avec Maïmonide.

Résultat: la proposition "Dieu existe" n'est pas remise en cause par le Raavad, c'est donc qu'elle est vraie.

CQFD ;-)